• – Parfois, tu es vraiment nulle, mon Alphonsine. Bien sûr que non, je n’écoute pas ce qui se passe chez les gens ! Mais moi, lorsque je suis sur les marchés avec le père, je tends l’oreille ; et je peux te dire qu’il s’en dit des choses, qui n’ont rien à voir avec les bêtes qu’ils sont venus vendre ou acheter. On y échange aussi de bonnes adresses, des lieux où les buissons sont fournis, mais pas seulement en mûres et autres prunelles ; ils le sont surtout de belles bergères qui ne refusent jamais rien à qui sait leur parler, si tu vois ce que je veux te faire comprendre !

    – Mais cela ne m’explique pas les raisons pour lesquelles les mariages ne sont pas solides ?

    – Eh bien, c’est bien simple. Des gens nouvellement unis découvrent trop tard qu’en fait, pour la chose, ils ne s’entendent pas ; voilà !

    – Attends un instant ; tu cherches à me dire qu’avant de passer devant le maire et le curé nous devrions faire comme pour nos sabots, les essayer puis les acheter s’ils nous vont parfaitement ? Ou la soupe, la goûter pour voir s’il n’y manque pas quelque élément. Tu n’es pas sérieux, mon Augustin !

    – Je te fais remarquer que c’est toi qui parles de chaussures et de potage, alors que j’essaie d’expliquer des choses le plus simplement possible.

    – Ne me prends pas pour une idiote, Augustin. Tu es à me dire que si tu ne te sens pas bien dans tes nouveaux sabots, tu es prêt à en changer ? Pour de plus grands, voire des petits ? Des vernis ou en bois brut ? Eh ! bien, tant pis pour toi. Pour ce dimanche, je préfère que nous arrêtions là notre promenade en amoureux, puisqu’elle ne nous permet pas de parler de sujets sérieux.

    – Hé ! Ma fille, où t’en vas-tu si vite, lança sa mère ?

    – L’Augustin s’ennuie tant avec moi aujourd’hui, qu’il éprouve le besoin de m’entretenir de choses qui ne m’intéressent pas ; notamment de certaines paires de sabots dont il ferait bien de savoir lesquels choisir. Me concernant, j’ai toujours préféré ceux que le père fabrique dans le bois de bouleau de notre forêt. Ils sont si légers aux pieds qu’on croirait marcher sur de la mousse à longueur de journée.

    – Attends Alphonsine, on peut parler d’autres choses, puisque tu le désires, lança Augustin quelque peu désemparé. On ne va pas rester fâchés, quand même pour quelque chose qui ne nous concerne pas. Et puis, si le temps demeure au beau, nous allons entamer les fenaisons, ce qui veut dire que d’une quinzaine, nous ne nous verrons pas. Est-ce bien cela que tu cherches ?

    – Je ne le désire pas plus que toi, cher idiot, tu devrais le deviner. Même que cela va me peser, cette séparation. Tu sais, il te faut bien comprendre qu’au fond de moi, je suis aussi ennuyé que tu puisses l’être. Mais d’un autre côté, je ne puis m’empêcher d’avoir quelques pensées étranges, après ce que tu prétendais tout à l’heure.

    – Allons bon, voilà que tu recommences ? Dis-moi donc ce qui te chagrine à ce point que cela est à te tourner les sangs.

    – Contrairement à ce que tu imagines, mon Augustin, moi aussi, j’entends parler, même si ce n’est pas sur le foirail. Tu sais, dans les boutiques du village, on y échange beaucoup des mots, des secrets qui n’en sont plus puisqu’ils sont à se pavaner sur les étals de toutes sortes et que certains vont même se nicher sur les étagères les plus hautes, où ils se vautrent dans la poussière, comme s’ils cherchaient à en profiter pour prendre de la valeur et du poids.

    – Au lieu de tourner en rond et me faire visiter les magasins, tu ferais mieux de me dire ce qui te tracasse l’esprit, mon Alphonsine.

    – Eh bien soit ; pendant que les hommes s’échangent, d’après tes propos, certaines « bonnes affaires » moi, j’observe le comportement étrange de certaines dames, vois-tu. Je pourrais même te citer des noms, mais je ne le ferai pas, afin que mes dires ne prêtent pas à des sourires.

    – Mon Dieu, Alphonsine, je ne t’ai jamais entendu parler ainsi ! Ne croirait-on pas que tu viens de découvrir des événements qui pourraient arrêter la marche de la Terre ? C’est donc si grave ?

    – Pas plus important que vos discours de messieurs, mon ami ; mais différents. Entre nous, les femmes, les choses ne se passent pas de la même façon que chez vous les hommes. Il ne se dit presque rien, mais il suffit d’observer discrètement ; lorsqu’une dame regarde en l’air, tandis que sa voisine cherche quelque chose au sol, c’est qu’entre les deux il y a une affaire de maris.

    – Oh ! Tu penses que le gars de l’une courtise celle de l’autre ? À moins que ce soit les deux et qu’elles font semblant de l’ignorer ?

    – Si tu appelles faire la cour, le fait d’essayer les sabots, après tout, c’est comme tu l’imagines ; mais je te laisse la responsabilité de tes propos.

    – Ha ! Du coup, permets-moi de rire ! Et sans vouloir me montrer curieux, il y a beaucoup de dames qui ont de tels comportements ?

    – Plus que tu ne peux le penser, mon cher ! Il y en a même qui ne rentrent dans les boutiques que lorsqu’elles sont sûres de ne pas y croiser certaines personnes !

    – D’accord, mais ce n’est pas tout le monde, quand même, mon Alphonsine. Il y a aussi beaucoup de gens ordinaires. Je crois pouvoir te dire que lorsque nous serons mariés, cela ne se passera pas ainsi. Tu pourras rentrer dans tous les magasins que tu voudras sans hésiter ni éviter personne ! Tu connais mon amour toi, ma chérie ; les années n’en viendront pas à bout, je te le jure.

    – Oui, mon Augustin, avec la naïveté qui est tienne maintenant, je te crois de toutes mes forces. Mais d’un autre côté, je ne puis m’empêcher d’être réaliste. Tu comprends, le temps passe si vite sur les gens, les choses et les bêtes, qu’elles changent, tel le ciel sait être bleu ou gris. Aujourd’hui, tu me dis des mots doux, tendres, tu choisis des phrases qui frappent mon esprit et mon cœur et cela me touche beaucoup. Mais qu’en sera-t-il de tes sentiments lorsqu’ils auront subi l’usure des ans ? Je ne peux retenir mes pensées d’imaginer que chez nous, il en sera de même qu’à la maison aujourd’hui, quand j’entends mon père donner « de la mère » à maman, comme s’il avait oublié son prénom ; et cette pensée me rend triste. Alors, je vais sans doute te surprendre, mais je me pose la question de savoir si en fait ce n’est pas toi qui a raison.

    – Explique-moi, mon Alphonsine, car j’ai le sentiment qu’à l’heure qu’il est, mon esprit est complètement embrumé. Je me demande s’il n’est pas à prendre le jour pour la nuit.

    – Eh bien ! Mon ami, j’ai envie de te dire oui, dépêchons-nous de nous aimer. Quand tu le désireras, je veux bien essayer nos sabots. Je comprends que notre jeunesse est comme le printemps ; elle passe trop vite et comme lui, elle n’est qu’une saison.

    Amazone. Solitude

     

     


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  • – Laisse-moi t’expliquer. Tu vois l’herbe qui monte ? Eh ! bien dans quelques jours, sans doute à la prochaine lune, chez toi comme pour nous, nous allons la faucher. Tu ne peux pas nier que nous allons passer un agréable moment, même s’il est épuisant, à toujours guetter les caprices du ciel, qui en quelques heures peut réduire à néant les promesses d’une herbe de qualité. De chansons en appels joyeux, les charrettes se rempliront, et, cahotant dans les ornières, elles iront s’accouder aux granges et fenils pour y être remisées. Nous aurons à peine le temps de respirer qu’il sera celui de commencer les moissons. Dans nos grandes cours de ferme vont se construire de beaux gerbiers aux rythmes de la bonne humeur et des chansons.

    – Eh ! Dans tes explications, tu oublies bien vite les appréhensions qui seront nôtres jusqu’aux battages ! Un orage peut détruire une récolte en un rien de temps !

    – Je ne néglige pas tes doutes, mon ami. Je sais qu’alors nous espérons engranger nos blés, l’août, lui, prépare ses éclairs et ses foudres. Les gerbiers terminés, nous attendrons la batteuse qui fait le tour de la région. Elle passera chez toi la veille, puis ce sera pour nous le lendemain, comme il est de coutume. Il s’en suivra de grandes victuailles qui feront oublier aux hommes le labeur fourni pour arriver jusque là. Les meules se seront transformées en paillers, alors que le grain s’en ira sécher dans les greniers. Nous aurons besoin de souffler un peu, il est vrai, tandis que dans les pâturages le regain nous fera de grands signes. Il sera juste fini, que viendront les vendanges ! Encore une fête en perspective, mon Augustin !

    – C’est ma préférée, ma chère amie. Ne me demande pas pourquoi, je serai incapable de te répondre. De tous les travaux que nous menons, l’ambiance du temps des raisins m’a toujours étonné !

    – Serait-ce parce qu’on y fait de belles rencontres, par hasard ?

    – Quand tu veux, mon Alphonsine, tu sais te montrer idiote ; t’en rends-tu compte ? M’as-tu surpris, une fois, à dévisager une autre fille que toi ?

    – Ne t’en déplaise, Augustin, oui, je t’ai vu regarder quelqu’une de nos voisines. Mais, pas seulement durant les vendanges ?

    – Ah ! Par exemple, il me tarde de savoir quand et où tu as remarqué que je lorgnais une autre demoiselle que toi !

    – Je reconnais que ce n’est pas hier. Cependant, ce fait est resté ancré dans ma mémoire. Quand nous étions plus jeunes, le dimanche, à la messe, souvent je te surprenais à regarder du côté de la Françoise ; ne me dis pas non.

    – Bon, c’est vrai que celle-ci me faisait des avances. Mais je peux te jurer qu’elles sont restées vaines. Elle ne m’a jamais intéressée ! La meilleure preuve, c’est qu’aujourd’hui c’est à toi que je suis déjà à demi marié et non à l’une ou l’autre des filles du village ! Tu peux me faire confiance, quand même !

    – Oui, je veux bien croire en toi, Augustin, mais je sais que le temps des fiançailles est parfois fatal à certains jeunes. Attention, je ne prétends pas que les hommes se lassent plus vite que les femmes ; mais souvent, dans les ruptures, c’est quand même eux qui dénoncent le contrat !

    – Je ne suis pas d’accord avec toi. Je peux te citer de nombreux cas où ce sont les filles qui ont cassé. Surtout lorsque le promis est appelé sous les drapeaux ! Beaucoup de fiancées, estimant l’attente trop longue, se trouvent quelqu’un d’autre !

    – Alors là, je t’arrête tout de suite, Augustin ! Que crois-tu qu’ils fassent, les soldats, dans ces régions éloignées ? N’imagine pas qu’ils se mettent au tricot, mon cher ! J’en connais même qui ne sont jamais revenus ; ou parfois avec une fille au bras ! Et je me suis laissé dire que ces femmes ont des airs étranges.

    – Je ne nie pas qu’il y ait des exceptions, Alphonsine. Mais cela reste rare. Pardon, n’en étions-nous pas aux vendanges ?

    – Je te fais remarquer que c’est toi qui m’as emmené sur des chemins de traverse ! Bon, le vin est dans la cave. Le temps des labours lui succède, puis celui des semailles d’automne. Il est maintenant l’heure de penser au bois pour l’hiver de l’an prochain et l’on enchaîne avec la taille des buissons et des haies avant de le faire à la vigne.

    – Et nous voici aux châtaignes, puis aux veillées et à la dégustation du vin nouveau.

    – Ah ! Je suis contente que tu prennes la relève de mes propos, mon ami. Cela me prouve que tu comprends que le temps n’est pas aussi long qu’on le prétend toujours. Et vois-tu, la neige nous forcera à nous assoupir un moment avant que le printemps nous réveille. Avec lui recommenceront les travaux des champs, comme s’il s’agissait d’une nouvelle vie. Les bêtes retrouveront les pâturages, tandis que d’autres partiront vers les alpages. Les cerisiers mettront leurs belles fleurs et comme aujourd’hui, il sera l’heure de commencer les foins.

    – Tu es gentille, mon Alphonsine, d’essayer de me démontrer que les jours ne sont rien en regard des années qui nous sont promises. Mais il n’empêche que pour moi, une année c’est toujours une année !

    – C’est le temps qu’il faut pour qu’un couple puisse bien réfléchir à l’engagement qu’il va prendre. Si l’un ou l’autre n’a pas la patience, rien ne l’empêche de se délivrer de ses promesses. Mais il n’y a pas que cela, mon ami. Pour toi, évidemment, tu n’y penses pas, car la charge ne t’en revient pas. Mais moi, j’ai aussi besoin de cette durée pour confectionner mon trousseau. Tu me vois arriver chez toi les mains vides ? Je dois broder nos noms sur notre linge, constituer une partie de la vaisselle et bien d’autres choses encore.

    – Chez nous, ma chère, il y a plus de porcelaine que tu ne pourras jamais en casser ! Depuis des générations, elle s’entasse dans tous les coins, chacun ayant apporté la sienne.

    – Je trouve que c’est normal Augustin. Un jeune couple n’a pas à manger dans les assiettes des plus vieux ! Tu accepterais aussi de coucher dans les draps de ton aïeul ?

    – Tu sais, ils sont si solides que trois générations n’ont pas réussi à les user !

    – Quoi qu’il en soit, la tradition exige que les jeunes apportent de quoi marquer leurs différences. Chez nous, le père affirme que les enfants dans leur vie doivent faire comme dans leurs champs ; y poser de nouvelles bornes !

    – Bon, comme tu veux ; mais je vais quand même être tenu à l’écart durant une année de plus ! Tu sais, je suis las de ces rencontres furtives ou accompagnées. Moi, j’ai envie de te prendre dans mes bras, sentir ton corps frissonner contre le mien et bien d’autres choses dont je ne peux pas parler ici. À attendre je ne sais quoi, parfois j’imagine que mes désirs vont s’éteindre comme les chandelles.

    – Mais, voyons, qu’est-ce qui te passe par la tête, Augustin ? Voudrais-tu faire de moi une fille que l’on montre du doigt et que l’on dit partout, que l’Alphonsine est une femme de mauvaise vie ? Ressaisis-toi, mon ami, nous ne sommes pas des animaux qui se reniflent, font leur affaire puis s’en vont comme ils sont venus !

    – Tu exagères, ma belle. Je ne prétends pas que nous devions découvrir nos corps maintenant ni chercher à savoir comment ils fonctionnent. Je dis seulement que le temps où ils se rapprochent et s’apprivoisent est arrivé. Tiens, je ne voulais pas t’en parler, mais puisque tu m’y forces, je vais quand même te le dire. J’imagine que tu as connaissance aussi bien que moi que dans les environs, certains mariages ne durent pas dans le temps. Les gens se font les gorges chaudes ne se privant pas d’en parler, bien qu’ils n’en sachent pas grand-chose, sinon des racontars bon marché.

    – Tiens donc ; toi, modeste Augustin, tu en connais plus que les autres sur ces choses-là ? Ne me dis surtout pas que tu écoutes aux portes ! (À suivre).

     

     


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  • – Leur histoire a commencé il y a bien longtemps, à cette époque que les anciens disaient qu’elle était celle du début du vingtième siècle. Avec une mélancolie dans le regard comme dans la gorge, ils prétendaient que c’était la saison où l’on savait ce que parler voulait dire, tandis que dans tous les foyers y compris les plus modestes, le maître mot était le « respect », qu’on estimait être dû à chaque individu. Il était préparé à toutes les sauces, et servi non seulement à chaque repas, mais à longueur de jour. C’était ce temps heureux où les hommes n’avaient pas encore inventé les quartiers dits « défavorisés ». Tout le monde se ressemblait ou presque, même si parmi les villageois quelques-uns semblaient s’embourgeoiser. Les gens modestes n’étaient jamais montrés du doigt, pour l’excellente raison qu’on avait admis une fois pour toutes, que dans le concert de l’humanité, chacun à un moment de son parcours avait besoin de son voisin. Qu’en aurait-il été du boulanger sans l’aide du meunier, et celui-ci du paysan et de sa précieuse récolte du meilleur grain ?

    Bref, il n’est pas dans mes intentions de réécrire la charte de l’humanité ni de refaire l’histoire de ceux qui l’ont parcourue. D’autres que moi sont plus qualifiés pour en parler. Je désirais seulement m’arrêter un instant sur cette époque dont j’ai apprécié les règles, avant qu’elles ne soient bafouées par les sociétés modernes qui ont oublié les fondements de la première association qui vit le jour, je veux citer « la famille ». Je sais ; sans doute que cela fait vieux jeu, dans notre système actuel, mais il me semble que si nous retournions à de meilleures considérations, j’imagine que de nombreuses personnes s’en trouveraient mieux. J’ai le sentiment que vous sautez les lignes pour arriver au sujet qui provoqua ma réflexion. Je ne vous fais plus attendre, la voici :

    – Le printemps s’essoufflait, désireux de passer le relais à la saison suivante, dont il avait établi les fondations. Les prairies étaient verdoyantes et l’on aurait dit qu’elles s’impatientaient de la venue du faucheur avant d’aller dormir dans les granges, en vue des longs frimas hivernaux, durant lesquels bêtes et gens rêveraient du renouveau. Entre les herbages, les parcelles de blés semblaient fières de hisser leurs lourds épis à l’extrémité de hautes hampes, afin que le soleil d’été dépose une belle couleur dorée sur chacun d’eux. Dans les nids, les parents finissaient de couver, alors que les oisillons frappaient déjà à la coquille. Les abeilles besogneuses allaient d’une fleur à sa voisine, tandis que le papillon batifolait d’un cœur à l’autre. Il ne faisait aucun doute que la saison des amours battait son plein, alors que sous les bois, les tandems d’animaux sauvages se formaient, et se disaient des promesses dont la plupart savaient qu’elles ne seraient pas tenues.

    Ce jour, sur le chemin menant d’une ferme à l’autre, un couple marchait en s’échangeant à voix basse des mots qui devaient ressembler à ceux que la saison fait naître dans le cœur des amoureux. Ils allaient sous les ramures des ormes majestueux et sans doute séculaires, alors que le soleil jouait à faire des ombres dans la poussière du chemin.

    La jeune fille est vêtue d’une robe légère imprimée de mille fleurs des champs, dissimulant ses formes, et descendant jusqu’aux chevilles. Ces dernières sont prisonnières de bottines débridées, tandis qu’un châle fin recouvre ses épaules et tombe en pointe dans le milieu du dos. Un chapeau à larges rebords, de couleur claire, abrite une belle et longue chevelure rousse. À son bras pendait une ombrelle, dont on savait qu’en ce jour de grand ciel bleu elle serait inutile. À ses côtés, se tenant droit, le jeune homme portait un pantalon de drap dit de golf, bleu marine, laissant apparaître des brodequins de cuirs parfaitement entretenus. Une veste de tweed écossais enserrait un buste que l’on devinait être puissant, accroché à de robustes épaules. Une casquette à carreaux peinait à recouvrir une chevelure dense et noire. À intervalles réguliers, une fumée rejetée par ses poumons vigoureux essayait de faire des figures au-dessus du couple. Le dimanche, monsieur tirait sur la pipe, car, disait-il, cela fait plus sérieux et posé, plutôt qu’une cigarette mal roulée, dont le mégot suspendu aux lèvres est toujours à court de feu. D’ailleurs, ne lui avait-elle pas dit que cela lui donnait un air de grande importance et que cela semblait même ajouter quelques années aux plus jeunes dont il était le fier héritier.

    On devinait que leur attention portait loin vers l’horizon, car ils ne se regardaient guère afin de chercher dans celui de l’autre des mots qu’ils ne pouvaient prononcer. Étaient-ils donc muets ? Non, je vous rassure. Mais ils savaient, se tenant à quelques pas derrière, l’inévitable chaperon, en l’occurrence, la mère de la demoiselle. En effet, il était parfaitement inimaginable qu’en ce temps on laisse une jeune fille, pourtant à la veille de ses vingt ans, aller seule par les chemins, au bras d’un homme, même si ce dernier se trouvait être le fiancé officiel de la prétendante. Ils marchaient donc d’un pas tranquille, l’un proche de l’autre, respectant toutefois un espace que l’on aurait cru réglementaire, mais point trop. Si d’aventure leurs mains venaient à se frôler, un puissant raclement de gorge s’élevant de derrière les rappelait à l’ordre. Cependant, ces jeunes gens n’étaient pas des étrangers l’un pour l’autre, ni pour leur famille respective. Ils avaient le même âge et résidaient dans des fermes peu éloignées puisque les champs de l’une bordaient ceux de la propriété mitoyenne, tandis que par le passé, un sillon ouvert trop près du voisin avait entraîné une dispute qui dura dans le temps. Les générations se succédant, on avait fini par oublier les incidents, et les familles s’étaient réconciliées. Pour confirmer la bonne entente qui régnait en cette belle campagne, les héritiers en cet après-midi devisaient, se souvenant certainement qu’ils n’en étaient pas à leur premier entretien. Pour preuve, ils pouvaient nommer le leur, ce chemin qui les vit partir, main dans la main à cette époque, où personne ne trouvait rien à y redire, qui les conduisait à l’école du village. En effet, leur amitié remontait à ces années lointaines, et ce sentiment dont ils ignoraient qu’un jour il puisse se transformer en véritable amour, ils le laissèrent grandir en même temps qu’eux.

    – Sais-tu ma chère Alphonsine que je commence à trouver les jours et les mois ennuyeux, et d’une longueur exécrable ? Surtout ces dimanches de devoir demeurer auprès de toi sans même pouvoir échapper à la vigilance de ta mère ? Après tout, ne sommes-nous pas fiancés, autrement dit presque mariés ?

    – Mon Augustin, sois patient, allons ! Rends-toi compte que dès que les foins seront terminés, à la même époque l’an prochain, nous serons enfin unis, mon ami !

    – C’est précisément ce temps, qui me ronge, ma chère ! C’est terriblement long, une année !

    – Évidemment ; vu de cette façon, le chiffre est brutal, semblant une éternité. Cependant, songe que pour t’aider à faire défiler les mois plus vite, tu peux réfléchir différemment.

    – Je voudrais bien savoir comment, ma pauvre Alphonsine. Le temps n’accélère pas selon les désirs de chacun, il me semble ? (À suivre).

    Amazone. Solitude

     

     


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  • – Si depuis l’aube du premier jour nous pouvons contempler l’univers, chercher à travers les nuages qui nous font des signes en passant, c’est parce que le ciel, en aucun endroit, n’a de mur aveugle ou de porte trop étroite. Sans retenue aucune, il nous offre généreusement ce qu’il possède de plus beau, nous prouvant qu’il ne conserve jamais par-devers lui, aucun secret. Il nous invite même à ne plus perdre de temps, et aller le découvrir, et, pourquoi pas, le conquérir. Les étoiles qui scintillent en son solstice depuis des vies, ses mystères et ses planètes lointaines, ses couleurs et ses lueurs changeantes, il semble nous crier que tout cela nous appartient et il le tient à notre disposition. Je devine que vous allez me dire qu’il y a déjà longtemps que nous investissons et explorons l’espace, et que des hommes ont marché dans les rêves des enfants sans aucune précaution. Mais sommes-nous certains de chercher dans la bonne direction ? Alors si nous prenons du plaisir à admirer ce qui est grand, pourquoi faire de si petites ouvertures à nos constructions de toutes natures ? Sommes-nous donc arrivés à ce point de notre existence que nous craignons les blessures des regards indiscrets des passants ? Avons-nous peur qu’on nous subtilise notre bien le plus précieux ? Mais, ce trésor, nul ne le détient en propre ; il est identique pour tous, même s’il nous apparaît différent d’un individu à un autre.

    Ce bien que nous possédons en commun n’est qu’une belle page d’histoire que l’existence nous offre sans retenue, la vie, à qui nous réclamons chaque matin nos petits bonheurs tout au long de notre existence. Pourquoi craindre de laisser rentrer la réalité dans nos demeures ? Que je sache, personne d’un sourire ou d’un regard n’a éteint la flamme vacillante d’une bougie ! Retranché derrière nos fenêtres trop exiguës, le monde n’apparaît-il pas trop petit, lointain et inaccessible ? À toujours fixer droit devant nous l’horizon qui ne change jamais, comment pourrions-nous venir en aide à ceux qui sont au bord du chemin, essoufflés, doutant chaque jour davantage du lendemain et qui nous tendent la main  pour que nous les sauvions ? Vivre dans l’ombre, est-ce bien là, notre seule raison d’exister, sans lumière, sans considération et sans amour ? Pourtant, la plus belle des fleurs ne saurait s’épanouir dans les ténèbres, alors pourquoi laisser nos pensées les plus nobles s’ennuyer dans l’obscurité ?

    Je crois que le moment est venu de changer notre regard sur ce monde qui nous entoure, même si parfois il nous fait peur comme s’il était un précipice qui ne comporterait pas de garde-fous. À nos outils ; et laissons notre imagination faire le nécessaire. Ne perdons plus de temps et élargissons nos portes et nos fenêtres ; faisons comprendre à ceux qui nous aiment, combien ils ont raison de nous confier leur sincère amitié. N’ayons point de crainte à leur montrer que notre cœur est illuminé, qu’il est grand et magnifique et qu’il leur appartient autant qu’à nous même.

    En retour, leurs sourires et leur reconnaissance seront les récompenses de leurs présences à nos côtés. Remercions-les de leur générosité. Ne sont-ils pas beaux et bons, comme les fruits dorés aux rayons d’un soleil chaleureux ? Les regards heureux pénétrants nos maisons ne ressemblent-ils pas à l’eau claire et pure, qui paraît aux pieds des monts ?

    Puisque l’univers est si vaste, ouvrons-lui toutes grandes nos portes et fenêtres pour qu’il s’engouffre sans hésiter jusqu’au moindre recoin de notre demeure, afin que nulle nébulosité ne s’installe insidieusement dans l’intention d’y créer la tourmente.

    Nous serons heureux alors d’avoir auprès de nous ceux que l’on aime, et nous regretterons seulement de n’avoir que deux bras à passer autour des dizaines de cous qui se pencheront vers nous, ainsi que deux mains, pour serrer celles qui se tendront, avec, élégamment offert dans le creux, leur cœur, battant la chamade, venant à la rencontre du nôtre.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010-1

     

     

     


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  • — Dans vos rêves les plus inattendus, vous est-il déjà arrivé d’imaginer que la maison qui vous a vu grandir ressemblait étrangement à une véritable mémoire ?

    La toute première qui se fit un plaisir d’enregistrer sur des cahiers aux feuilles semblables à des parchemins anciens les moindres détails qui ponctuaient les jours comme la pendule souligne le temps de ses tic-tacs ?

    Oh ! Je ne prétendrai pas qu’il ne manque pas une page à l’histoire de cette mémoire, car aux toutes premières heures, il ne s’est trouvé personne pour inscrire les premiers mots qui cependant résonnèrent en cascade entre les vieux murs recouverts de plâtre s’écaillant. Pourtant, ces moments où une vie nouvelle pénétrait l’ancienne demeure, n’apportaient-ils pas les promesses de jours meilleurs ?

    Comment personne n’eut-il le réflexe d’inscrire les vagissements à l’instant où l’enfant paraissait, emplissant la maison de sourires et de regards pudiques ?

    Le temps ne s’arrête pas lorsqu’une âme nouvelle se joint à celles déjà présentes. Malgré la réticence à poursuivre le chemin, l’existence nous tire par la main, nous disant que les haltes ne sont pas nécessaires pour avancer sur la route.

    Alors nos yeux se tournent vers les murs sur lesquels les jours ont collé leurs empreintes. Dans ces maisons d’un autre siècle, rien n’échappait à la bienveillance du temps. La vie de la famille était confinée autour de la cheminée qui ne refroidissait jamais. L’aurore traînait encore dans les ciels de pays inconnus, que la soupe du matin bouillonnait déjà devant les flammes dans lesquelles les couleurs se mêlaient avant de disparaître discrètement dans les volutes de la fumée s’échappant autant dans la pièce que par le conduit de l’âtre.

    L’odeur âcre des émanations et de la suie avait fini par imprégner la maison tout entière, à ce point qu’il devenait facile de deviner quels étaient les légumes et les viandes qui avaient mijoté dans les marmites et les chaudrons, depuis des générations ; les pièces peu ouvertes sur la campagne refusant d’abandonner ces parfums dignes de la haute cuisine.

    Pas un coin de la maison qui ne sentit pas la potée que l’on croyait cuire depuis des années, rejoignant l’odeur acide de groseilles et d’autres airelles, bouillonnant à grosses cloques dans le sucre qui éclatait en petites poches à la surface de la confiture, comme s’il venait y chercher un peu d’air pour un second souffle. La suie aussi gardait en sa mémoire ce qui mitonnait dans les chaudrons, et de guerre lasse, finissait par mélanger les effluences d’épices venues de pays lointains. Qu’elles fussent destinées aux bêtes ou aux gens, les vapeurs odorantes et grasses trouvaient le moyen de s’infiltrer entre les pierres, poussées par les nouveaux effluves qui tentaient de s’agripper.

    Les détails que notre mémoire juvénile n’a pas enregistrés se retrouvent partout, comme le rameau de buis sur lequel s’accroche la poussière, ornant un vieux crucifix penché que personne n’a songé à redresser, indiquant que dans cette maison on allait au moins une fois l’an à l’église.

    Près de la porte, découvrant les sabots alignés, on savait à qui ils appartenaient. Il suffisait de regarder les traces qu’ils laissaient sur le parquet de chêne ou de châtaignier aux lattes usées. C’était la merveilleuse époque où l’on ne jetait rien. Tout se transformait et les vêtements se transmettaient d’un enfant à un autre ; ainsi il était facile de compter les générations qui s’étaient succédé.

    Si un souvenir s’était égaré, il suffisait de fouiller les malles qui s’ennuyaient dans le grenier.

    Je vivais donc insouciant de cette époque, jusqu’au jour où je reçus cette photo. À l’emplacement de la maison qui abrita ma modeste vie, il n’y avait rien, plus de la construction qu’un simple muret, pour cacher le trou qu’elle fit en s’effondrant !

    Après un instant d’une émotion intense, j’eus la désagréable impression d’avoir perdu une partie de ma mémoire, celle sur laquelle était écrit le premier chapitre de mon histoire.

     

     

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00048010


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