• – Qu’as-tu à tourner en rond aujourd’hui, mon petit ? Depuis ce matin, tu ne restes pas en place. Tu vas, tu viens, tu descends, voilà qu’à l’instant tu remontes. À moins que tu aies quelque chose de particulier à me demander ?

    – Finalement, vous, les personnes âgées, vous devinez toujours tout ce qui encombre l’esprit des plus jeunes. Nous ne pouvons rien vous cacher, je me trompe ?

    – Oui, pas de beaucoup, car bien des éléments vous concernant nous échappent. Et veux-tu que je te dise, mon garçon, c’est très bien ainsi ? Nul n’a le droit de marcher dans les allées de votre jardin secret.

    – Sincèrement, tu crois que nous en avons tous un, grand-père ?

    – Bien sûr que tout le monde a le sien. Seulement, à ton âge, il manque encore de plantations, c’est-à-dire des sujets qui en occupent une place qui leur est définie à l’avance. Tiens, sans que tu me révèles d’informations importantes, je suis presque certain que tu ne parles pas de tout ce qui te passe par la tête à ta maman, ou à tes amis.

    – Ah ! Là, tu as raison. Mais c’est moins pour lui cacher quelque chose que la crainte qu’elle se fiche de moi.

    – En principe, une mère ou un père ne doit pas se moquer de ses enfants, car cela les forcerait à demeurer silencieux. Or, pour une parfaite entente et un bon équilibre familial, nous devons toujours mettre sur la table ce qui encombre nos esprits. Ensemble, nous trions et nous devons nous imposer une clarification de tous les sujets délicats, afin qu’ils ne le deviennent plus.

    – Oui, mais je crois que tout cela n’est que de la théorie, car encore faut-il que les parents aient un instant à nous accorder, pour ce faire.

    – Je me doute que parfois il est compliqué de trouver le moment idéal pour s’ouvrir aux autres. Nous devons chacun observer à quelle minute nous pouvons le faire. De votre côté, vous devez regarder avec attention le comportement de vos aînés. Si vous les jugez nerveux, inquiets, ou dépassés par une situation imprévue, et sans doute étrange, laissez-les à leurs préoccupations. Ils ne vous entendraient pas, ou il est fort possible qu’ils ne comprendraient pas le sujet de votre questionnement.

    – Tu sais, il me semble que chez nous, si je suis à la lettre ce que tu me dis, nous ne nous adresserons pas souvent la parole !

    – Non, mon enfant, tu fais une erreur d’appréciation ou d’observation. Quand la famille est réunie, il y a toujours un moment où les idées peuvent être débattues. Tiens, écoute : n’as-tu jamais entendu prononcer cette phrase, pendant un repas : « oh ! Un ange passe » !

    – Je crois que si ; j’ai déjà surpris maman à en faire la remarque.

    – Donc cela signifie qu’à l’instant où elle a annoncé ces mots, autour de la table, seules les pensées vagabondaient dans vos têtes. Je me demande même si ce n’est pas à cet instant précis que la porte de la conversation s’ouvre et que chacun doit être attentif à ce que les autres ont à dire.

    – Grand-père, dans notre demeure, parfois, j’ai le sentiment que l’ange passe beaucoup trop vite. Peut-être que l’odeur des aliments dans nos assiettes ne lui convient pas, car chez nous, il ne s’attarde jamais plus qu’il n’est nécessaire.

    – Tiens, tu me fais rire ! Tu sais, je crois que les esprits célestes n’ont pas de nez. Rien d’autre que la compagnie de ceux qu’ils aiment ne les attire. Cela dit, mon garçon, ne désirais-tu pas me demander quelque chose de précis, avant que nous nous égarions par des chemins de traverse ?

    – C’est vrai ; et je suis heureux que tu ne perdes pas le fil de la conversation.

    – Pour l’heure, et grâce à Dieu, la sénilité ne stationne pas encore sur le seuil de notre porte. Remarque, je te dirai que je ne suis pas pressé de l’accueillir. Alors, ces questions, elles viennent, ou tu préfères que l’ange se décide à nous rendre visite ?

    – Oh ! Tu sais, en fait ce n’était pas quelque chose d’extraordinaire. Je crois que cela ne mérite même pas que nous y portions quelque importance. Il y a tant de choses plus graves !

    – Je te laisse seul juge de tes réflexions, mon garçon. Cependant, souviens-toi qu’une idée qui tourne en rond dans ta tête jusqu’à te donner la migraine, c’est qu’elle a besoin de vivre. Alors, si tu ne veux pas qu’elle gâche le reste de ta journée, tu ferais bien de la mettre au grand jour.

    – Eh bien, voilà. Surtout, ne souris pas. Je me demandais si quelqu’un t’a déjà posé une question aussi saugrenue que la mienne, à savoir, si tu as une préférence quant au qualificatif que l’on emploie en te nommant. Les uns t’appellent papi, grand-père ou grand-papa. J’en ai entendu d’autres, quand ils s’adressent à toi, te donner de : l’ancien ! Alors, je me suis dit qu’avec l’âge, les personnes peuvent devenir sensibles et prendre ombrage de certaines réflexions. (A suivre)

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  • — Moi, se plaignit Dolly, je ne sens déjà plus mes pattes. Je me demande si je ne vais pas m’écrouler.

    — Ne proteste pas, répondit le chat. Tu es vivante et c’est l’essentiel. Seulement, nous avions besoin de ce temps pour précisément nous en servir comme s’il était notre allié. C’est lui qui s’impatiente maintenant et en principe, n’ayant rien décelé d’extraordinaire dans son environnement, il devrait soit se remettre à dormir, soit partir.

    Je crois que je ne pourrai pas tenir cinq minutes de plus, annonça Dolly. Je sens déjà des frémissements dans mes pattes.

    — Un conseil, ma belle, la rassura Dick. Une par une, relâche-les. Décontracte-toi sans remuer les autres. Tu fais comme si elles n’existaient pas.

    — L’instant est on ne peut plus critique, la mort est là à quelques pas de moi et toi tu ne trouves rien de mieux que de rigoler ?

    — C’est la vérité, que je te dis. Essaye, tu verras bien !

    Bon, nous avons suffisamment ri comme ça, dit Minet. Je suppose que vous l’avez bien photographié ? J’espère que vous ne l’oublierez plus jamais ! Maintenant, c’est à moi de jouer, une fois de plus, dit-il en crânant.

    — Quoi, dit Pearl, vas-tu te sacrifier pour nous ?

    — Mais non idiote, dit le chat. Vous étiez tellement hypnotisés par le crotale, que vous ne vous êtes même pas aperçu que je me suis reculé. Comme je pense que vous êtes complètement engourdis, il vous faudra un temps de réaction avant de bondir sur votre gauche et vous enfuir comme si vous aviez découvert le diable !

    — Et toi, que feras-tu pendant ce temps, demanda Pearl, très inquiète pour son ami ?

    — Si vous réussissez à vous mettre à l’abri, c’est que j’aurai déjà engagé mon action, dit-il sans quitter le serpent des yeux. J’ai un gros avantage sur lui. Je le vois, il m’ignore ! Écoutez bien ce qui va suivre, car votre vie en dépend ! Je vais compter jusqu’à trois. Vous en profitez pour vous conditionner et repérer l’endroit par où vous allez fuir. Attention, nous ne disposons que de quelques secondes. Quand je me serai élancé, je vais faire un premier saut pour l’induire en erreur. J’effleurerai à peine le sol, le temps de faire le second bond qui l’entraînera hors de votre vue. C’est à cet instant que vous devrez courir, vite et loin ! Lui, il aura le corps en suspension, il ne pourra pas se reprendre si jamais il réalise qu’il s’est fait avoir comme un jeune innocent !

    — Ne retombe pas trop près de lui quand même, le pria Dick, je ne voudrai pas avoir ta mort atroce sur la conscience ! D’autant que la douleur, paraît-il, est insupportable !

    —  Oui, tu as trouvé le mot qui convient. Nous succombons paralysés et asphyxiés, puisque plus rien ne fonctionne en nous. Bon, assez discuté maintenant. Attention, j’entame le décompte. Ne vous occupez pas de moi. Dans de telles conditions, on ne peut faire qu’une chose à la fois. Avez-vous pris soin de repérer votre chemin vers le salut ?

    Très bien, je me conditionne : ne me faites plus parler, moi aussi j’ai besoin d’une parfaite concentration ! Un, deux… trois !

    Les trois copains ne distinguèrent pas un chat faire un bond, mais plutôt une espèce d’oiseau étrange. Il venait de toucher le sol que l’instant suivant il était à nouveau dans les airs ! Presque en même temps, ils ne virent rien d’autre qu’une flèche qui tentait de l’atteindre, tel un trait tracé par une main invisible.

    — Filons, hurla Pearl qui n’avait pas fait attention que ses amis étaient déjà en lieu sûr !

    — Tu nous as fait peur, lui reprocha Dick. Pourquoi ne nous as-tu pas emboîté le pas ?

    — C’est à cause de Minet. Je voulais m’assurer qu’il se mettait bien hors de portée de cet abruti de serpent à sonnette !

    — Et alors, tu n’as rien raté, s’inquiéta Dolly ?

    — Ben oui, répondit Pearl un peu fautive. Vous savez bien que moi je ne suis bien que si je comprends ce que je vois. Et je peux vous dire que je ne suis pas déçue ! D’abord, le chat a fait deux sauts dignes des plus grands sportifs. Ensuite, tandis que le maître de la brousse qui soit dit en passant, à mon humble avis, ne l’est plus pour quelque temps, a cherché à le prendre lors du premier bond, Minet s’est littéralement envolé, entraînant derrière lui le serpent. Par contre, si je sais qu’il est vraiment parti par là-bas sur la droite, j’ignore où il se trouve à présent !

    — Si vous voulez mon avis, dit le chat en dressant la queue fièrement, il doit être loin, à la recherche d’un drôle d’oiseau. Je crois même que celle-là, il n’est pas près de la raconter à ses amis. Oh ! La honte qu’on lui a faite !

    — Que tu lui as mis, s’écrièrent en chœur les trois compères ! Et merci mille fois de nous avoir informés du danger, car aucun de nous n’avait entendu son espèce de sonnette. À l’heure qu’il est, notre groupe aurait dû être décimé !

    — Une remarque est primordiale, et vous devez absolument vous en souvenir. Il devait avoir ses glandes à venin pleines, car lorsque ce n’est pas le cas, ils ont plutôt le réflexe de se faire discrets, se devinant vulnérables !

    — Ça leur arrive souvent, demanda Dick, heureux pour une fois qu’on lui dise des choses si importantes !

    — Fréquemment, répondit Minet, je n’en sais rien. J’ai seulement surpris le maître, à la ferme, le préciser à quelqu’un de leurs amis, qu’ils ont besoin d’environ soixante-douze heures pour remplir leurs réserves. C’est pendant ce laps de temps qu’ils se font tout petits ! Mais une fois de plus, je ne fais que vous rapporter ce que j’ai entendu dire. J’ignore totalement à combien de jours correspondent toutes ces heures ! Je ne saurai donc trop vous conseiller de demeurer toujours sur vos gardes, c’est beaucoup plus simple ainsi !

    — Mes amis, annonça Dick, nous n’avons aucune raison de prolonger notre halte en ce lieu qui faillit devenir notre cimetière. Aussi, je vous invite à filer en vitesse, vers une autre direction.

    Dolly, plus logique que son beau ténébreux ne put s’empêcher de lui faire remarquer que décidément cela commençait à faire de nombreuses fois qu’ils avaient frisé le pire.

    — Tu ne crois pas, lui demanda-t-elle ?

    — J’en suis parfaitement conscient, ma belle, répondit-il. Il nous reste à prier pour que cela dure le plus longtemps possible !

    — Toutefois, il y a un souci, dit Pearl. J’ai toujours entendu dire que la chance est comme une ficelle que l’on tend. Si un jour, on insiste trop, elle finit par se rompre. Alors, demeurons vigilants, même si cela doit entraver notre marche. Une fois de plus, il ne se trouve personne à nous attendre en quelque endroit que ce soit.

    Ils reprirent donc leur aventure, mais en regardant dans tous les sens, comme s’ils allaient retrouver le maître de la brousse ou l’un de ses congénères. Car, comme l’avait si bien dit Minet, s’il y en a un, dans les environs, forcément il doit y en avoir un autre !

    Les amis ne se firent pas prier pour mettre la plus grande distance possible entre ce lieu qui vit une fois de plus leurs poils se dresser sur les échines et les frissons, parcourir le moindre centimètre carré de peau.

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    TRAGÉDIE AMAZONIENNE 1/2Pour vous remercier de votre fidélité, je vous offre un aperçu de mon dernier récit. Il s’agit de quatre compères qui décident de prendre leur liberté, laquelle, je dois le souligner, ne fut jamais en danger ni restreinte. Mais allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’amis à quatre pattes, quand ils sont trop heureux ? À cet endroit de l’histoire, depuis plusieurs jours, nos fugueurs sont en forêt…

     

     … Pearl, si tôt réveillée, prédit que le temps ne serait pas des plus beaux.

    — À quoi vois-tu cela pour en être aussi sûr, demanda Minet ?

    — Constate par toi-même ; ce matin, il n’y a pas de brouillard ! De plus, regarde le ciel, on dirait qu’il va entrer en collision avec la canopée tant il est bas !

    — Tu veux nous dire, en gros, que la journée ne sera pas particulièrement chaude, questionna Dolly ? Remarque, je ne m’en plaindrais pas, car mon poil n’est pas très joli quand il est rempli de sueur !

    — Ah ! Mon Dieu, pouffa Dick ! Nous sommes au cœur d’une aventure amazonienne et mademoiselle n’a qu’un souci : sa robe ! Penses-tu que nous allions à la rencontre de quelques galants ? Si c’est le cas, ils auront intérêt à se tenir au loin, fit-il d’un air menaçant !

    — Toi et ta sacro-sainte jalousie ! Franchement, mon Dick, tu peux me dire quels seraient les chiens assez fous pour parcourir les bois du continent. Parfois, je me demande si cette jalousie ne va pas finir par te tuer, ou tout au moins, te rendre malade !

    Malgré la pluie, les compères avaient repris leur voyage. Ils avaient quitté une colline et montaient à l’assaut d’une autre. À cause de l’averse qui frappait les ramures de la canopée, ils faillirent tomber dans un piège mortel ! Il est vrai que tous n’en auraient pas été victimes, mais après coup, ils comprirent qu’au moins deux auraient bien pu terminer leur exploration en ce lieu.

    Ils étaient à traverser un endroit du plateau qui semblait être une belle clairière. Les fougères s’y trouvaient en abondance et assez hautes pour masquer le paysage à environ une dizaine de mètres devant eux. À cause de la pluie et des feuilles qui s’égouttaient bruyamment, ils n’avaient pas entendu le signal particulier qui indique l’imminence d’un danger. Comme si de rien n’était, ils continuaient leur chemin, quand soudain, l’allure et la posture de Minet les alertèrent. On aurait cru qu’il venait de voir un revenant ou un zombi, comme on a l’habitude de dire par ici et il y avait longtemps que les compères ne l’avaient pas surpris à faire un dos aussi rond et surtout les poils tout hérissés !

    — Surtout, leur cria-t-il, ne bougez plus, pas même une oreille !

    — Vas-tu nous annoncer à la fin ce qu’il y a pour que tu nous fasses peur à ce point ?

    — Mon cher, répondit Minet, fait seulement mine d’avancer et dans un instant tu es mort ! Droit devant vous, à peu de distance, c’est-à-dire celle suffisante à une belle détente, il y a un superbe serpent ! C’est le maître de la brousse, l’un des rares cobras de par chez nous. Vous le distinguez mal, car il se confond avec le sol, mais fixez la terre et vous allez le découvrir. Pour l’instant, du fait que vous ne vous agitiez pas, il ne vous aperçoit pas. Comme tous les serpents, il est plus ou moins myope. Je n’ai jamais vérifié, mais on prétend aussi qu’il est sourd. Je crois que c’est vrai, puisque nous parlons alors qu’il ne bronche pas. Remarquez, cela nous arrange bien. Mais ne le provoquez pas. Vous voyez comme il monte son corps en le bougeant imperceptiblement ? Observez, maintenant comme il enfle sa tête ? On dirait que deux grandes oreilles viennent de lui pousser !

    — J’aperçois sa langue en forme de fourche, dit Pearl ! C’est avec elle qu’il mord ?

    — Certainement pas, répondit Minet. À la base de sa mâchoire supérieure, il a deux énormes crochets qu’il déplie à la demande. Quand il attaque, ils rentrent profondément dans la chair et je peux vous dire que c’est très douloureux !

    — Tu as déjà été victime, s’informa Dick ?

    — Moi, non. Mais j’ai vu un mouton se faire piquer. Ce n’est pas beau, j’aime mieux vous le dire ! On meurt très rapidement. Ne comptez pas en réchapper si d’aventure vous veniez à tester ses crochets !

    — Il est vraiment énorme, dit une fois encore Pearl !

    — Restez où vous êtes, vous êtes hors de portée, même s’il mesure dans les trois mètres, car il ne peut se détendre de plus la moitié de sa longueur.

    Maintenant que vous le situez bien, observez le bout de sa queue. On voit distinctement une partie brune. C’est son bruiteur. Il est composé d’écailles très dures. Quand il le remue, ça fait un son qui ressemble un peu aux crécelles. C’est avec cet engin qu’il prévient qu’il est là et que nous devons nous méfier. En principe, il n’est pas très agressif. Mais que l’on vienne à le déranger ou qu’il se croie menacé, c’est la catastrophe pour l’intrus qui l’ignore.

    — Si je te suis bien, commenta Dick, il n’est pas si méchant que cela ?

    — C’est exact, approuva Minet. Il a sans doute aussi peur que vous, mais hélas, nous ne sommes pas en mesure de lutter avec lui ; ni avec aucun autre, d’ailleurs !

    — J’entends parfaitement le bruit de ses écailles, maintenant, dit Dolly ! Eh bien ! Dis donc, il faut avoir une oreille fine pour le distinguer dans le murmure que fait la forêt ! Mais puisqu’il ne nous aperçoit pas, pourquoi reste-t-il dans cette posture ? Il devrait supposer que nous ne lui voulons aucun mal !

    — Il a besoin de comprendre ce qui l’a dérangé, expliqua Minet. Il est inquiet, car précisément il ne voit pas plus loin que le bout de nez et que surtout il ne ressent aucune vibration venant du sol. Puisqu’en fait, certaines autres de ses écailles qui se trouvent sous son corps lui servent d’oreilles. Certainement, vous avez marché sur du bois qui a légèrement craqué sous votre poids et ce fut suffisant pour le prévenir de notre approche. Et en ce moment, il oscille la tête à la recherche d’une ombre ou d’un mouvement, même infime ! Tu vois, Dick, continua Minet, comme tu étais le premier, tu aurais été sans doute la première victime. Toi, Dolly, la seconde, car il frappe aussi vite que l’éclair.

    — Merci, fit cette dernière. Tout ce que tu nous annonces est vraiment très rassurant ! Puis-je te poser une question ?

     

     

    — Je t’en prie, je suis à ta disposition dit le chat, très fier qu’on l’écoute et plus encore qu’on l’interroge !

    — À ton avis, combien d’heures allons-nous devoir rester là immobiles comme les sujets de la crèche chez les gens de la ferme, s’inquiéta Dick ?

    — Mon ami, le temps, lui, il ne sait pas ce que c’est. Il est le maître incontesté de la brousse, alors il doit s’imaginer que le temps lui appartient comme tout ce qui l’entoure ! (À suivre.)

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  • – Eh bien ! Dis donc, il en fait du tapage ce concierge ! (Piauhau hurleur, oiseau de la forêt qui se tient dans les ramures et que l’on voit très peu. Par contre, ses trilles sont bruyants), remarqua Jo, comme si elle voulait lui répondre.

    – Maintenant, nous ne pouvons pas deviner qui, des hôtes de la sylve il prévient. Devons-nous comprendre qu’il met les animaux en garde contre notre venue, ou qu’il renseigne le jaguar qu’il y a des gens lancé à sa poursuite ?

    – Tu as raison, papa, nous ne le saurons jamais ! Mais pour vous dire la vérité, peu importe à qui il s’adresse ; moi, je l’aime bien !

    – Ce n’est pas le tout, dis-je. Reprenons notre route. Nous ne pouvons passer la journée ici. Si nous avons la chance de l’apercevoir, ce sera une belle chose, mais dans le cas contraire, il nous restera à espérer le surprendre une autre fois, car je suis persuadé qu’il se laissera tenter. C’est moins fatigant de voler les produits de la ferme que de courir après un animal de leurs cousins.

    – Dis-moi franchement, papa, si nous avons l’opportunité de le découvrir, tu tireras sur lui ?

    – Quelle idée ! Bien sûr que non ! Tu m’as déjà vu tuer un quelconque gibier ?

    – Il est vrai que je ne t’ai jamais surpris à le faire ; mais alors, pourquoi avoir pris ton fusil ?

    – Parce qu’avec ce type de client, on ne connaît pas toujours leurs réactions. Si c’est une mère, elle cherchera forcément à protéger ses petits si elle juge la situation dangereuse pour eux. Je dois avoir les mêmes réflexes qu’elle, à savoir, me montrer responsable de ceux qui m’accompagnent aujourd’hui.

    – Regardez, lance Jo ; les traces continuent sous la forêt à droite. Ce serait vraiment extraordinaire qu’il soit revenu près de chez nous en passant sous les bois !

    – Papa, quel est donc cet oiseau qui virevolte dans tous les sens ?

    – Comment, tu ne reconnais pas le trogon ? Lui aussi protège sa famille.

    – Quoi, en faisant toutes ces danses ?

    – Mais non, voyons. Arrêtons-nous un instant, puis observons les abords. Il doit se trouver non loin de nous un arbre comportant un creux. C’est dans celui-ci qu’il a fait son nid. À moins qu’il ait élu domicile dans une termitière.

    – Que dis-tu, papa ? Les bêtes vont dévorer les petits !

    – Pas du tout. Ce volatile-là est malin, tu sais. Chaque jour, il vient piquer dans le logement des insectes, y préparant un trou dans lequel il fera son appartement pour une couvée. La colonie s’empresse de réparer les dégâts ; aussitôt fait, le trogon revient à la charge, et ainsi durant quelques jours. De guerre lasse, les propriétaires finissent par tolérer l’intrus, mais ont soin de bien lisser la cloison qui les séparera. J’ai également vu la même chose dans une fourmilière qui était accrochée à la branche d’un jamblong dans l’allée des anciens.

    – En fait, les uns acceptent peut-être par crainte qu’il démonte toute la maison, dit Jo en riant.

    – Alors, on continue ou l’on attend que les petits prennent leur envol ?

    Ce matin-là, qui était un dimanche, ils eurent beaucoup de chance. À quelque distance, ce fut une biche qui détala, alors qu’ils ne l’avaient pas remarquée. Si elle n’avait pas bougé, sans doute seraient-ils passés sans la voir confondue avec la végétation basse. Soudain, ils pénétrèrent dans une zone où une forte odeur de charogne remplissait l’espace.

    – Tu crois que ce sont les reliefs du mouton, demanda Jo ?

    – Non, dis-je, c’est trop tôt. Avançons-nous, nous serons renseignés dans peu de temps.

    Ils ne tardèrent pas à découvrir le cadavre d’un daim de Virginie.

    – C’était sans doute le compagnon de la biche, ce qui expliquerait qu’elle ne s’est pas éloignée.

    – Ne restons pas là, dis-je, on ne sait pas quel genre de bestioles va s’inviter pour festoyer.

    Ils reprirent leurs recherches.

    – Regardez, il revient vers la rivière, annonça Jo, et ces traces semblent plus fraîches que les précédentes.

    – C’est surtout que le sol est plus mou, fis-je remarquer. Cependant, il doit être beau et lourd !

    – Bien sûr, papa, avec notre bélier dans la gueule, il pèse encore plus !

    – C’est vrai, d’autant que ce sont celles de devant qui s’enfoncent davantage. Donc, notre client n’est toujours pas rentré du marché.

    – À moins qu’il nous ait flairés et qu’il cherche à mettre de la distance entre nous, avança Jo.

    – Oh ! Une bête vient de s’enfuir, dit la jeune fille !

    – Je le vois, c’est un bel agouti. On peut dire qu’il détale aussi vite que son cousin le lièvre !

    – Nous ne sentons plus les restes du cadavre du daim, dit Jo. Le vent a tourné ; j’imagine qu’il nous est profitable ; je me trompe ?

    – Pas du tout, répondis-je. Le jaguar ne va plus prendre notre odeur, non plus. Hélas ! la forêt s’éclaircit et cela ne joue pas en notre faveur. Soyons sur nos gardes ! Alors que j’allais ordonner d’avancer le long de la rivière, soudain, je m’accroupis, priant mes compagnes d’en faire autant. Notre voleur était sur un chablis, à mi-hauteur du tronc. Il avait une patte sur sa proie, tandis qu’il arrachait des lambeaux de peau. Le seigneur de la forêt festoyait. Nous restâmes un long moment à le contempler. Il ne semblait pas faire attention à nous, à moins qu’il nous jugeât comme étant des êtres ne représentant pas de danger. Avec des gestes paisibles et bien ordonnés, il dépeçait notre pauvre bélier. Après un court instant d’hésitation, son repas entre les dents, il avança sur le fût, jusqu’à une fourche dont une branche s’élevait. Il s’installa plus haut, mais nous ne le voyions plus que de dos. Sans doute que monsieur n’aime pas être regardé quand il déjeune, dis-je ?

    – Nous restons encore, ou nous retournons à la maison, demanda JO ?

    – Tu as raison. Nous n’avons plus rien à faire ici. Cependant, je suis heureux que nous ayons pu le surprendre. Cette journée demeurera en nos mémoires comme étant celle du jaguar.

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    Photo glanée sur Wikipédia.

     

     

     


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    – Papa, où vas-tu que pour une fois je te surprenne à prendre ton fusil ; serait-ce que tu désires enfin goûter au gibier de la région ?

    – Mon enfant, ce serait faire une grave insulte aux bêtes de chez nous, de délaisser leur chair exquise contre une sauvage qui est loin d’être aussi bien nourrie. Quoique celui qui a dérobé l’un de nos jeunes béliers cette nuit va très vite deviner qu’à la ferme, les animaux sont roi.

    – Il a dévoré un petit, dis-tu ? C’est vraiment regrettable ; mais tu sais, j’aurai préféré le gros. Il est tellement méchant, à toujours bousculer tout le monde, moi la première ! Bref, si je comprends bien, tu veux me dire que s’il apprécie celui qu’il a choisi, il reviendra à sa prochaine fringale ?

    – Sans l’ombre d’un doute, je te réponds oui ! Tu n’imagines quand même pas que celui qui se régale à l’heure qu’il est va tourner en rond sur son immense territoire à la recherche d’une victime qui, peut-être, ne lui remplirait pas le creux d’une dent ? Fais-moi confiance ; maintenant qu’il sait où se trouve le garde-manger, cela m’étonnerait fort qu’il s’en éloigne. De plus, s’il inclut notre ferme dans son espace, je te prie de croire qu’il va le défendre.

    – Il n’est donc pas question de laisser nos pensionnaires dehors, la nuit ?

    – Nous n’avons pas l’habitude de le faire. Cependant, l’un de nous hier soir a oublié une porte. Soyons vigilants à l’avenir.

    – Si tu pars à sa recherche, je peux t’accompagner ?

    – Oui, équipe-toi ; nous allons jouer au détective. Cela nous changera un peu.

    – Dis-moi, papa, est-il possible que s’il se sait en sécurité, le jaguar vienne voler nos bestiaux en plein jour ?

    – Bien sûr, surtout s’il devine que nous allons renforcer la surveillance nocturne et prendre nos dispositions. Il n’est pas idiot ; il attendra que nous sortions le troupeau et que nous nous en éloignions. Bon, ne perdons pas de temps ; mettons-nous en route. Mais quand nous serons dans la forêt, nous ne devrons plus faire de bruit. Nous parlerons à voix basse. Toutefois, si nous n’avons rien de particulier à dire, le mieux sera de nous taire. Marche derrière moi, et surtout reste très prudente. Observe ce qui se passe autour de nous. Regarde sur les troncs et les branches basses. Il serait surprenant qu’il soit au sol. Mais qu’est-ce que c’est tout ce tapage ?

    – Je crois que c’est maman qui arrive au pas de course !

    – Et moi qui viens de dire que nous devions être discrets !

    – Vous auriez pu m’attendre !

    – Tu ne me semblais pas emballer par notre petite aventure, donc, nous nous sommes mis en route.

    – Vous êtes partis sans une bouteille d’eau ni la moindre chose pour vous restaurer, au cas où vous vous attarderiez ; ce n’est pas prudent !

    – Tu rigoles, maman, nos poches sont pleines !

    – Allez, reprenons notre poursuite, mais en silence.

    – Tu penses qu’il est resté par là, s’inquiéta l’enfant ?

    – Je ne le sais pas. Lorsque nous serons le long de la rivière, il sera plus facile de chercher ses traces. Je suis prêt à parier qu’il se trouve de l’autre côté.

    – À moins qu’il soit allongé sur l’un des troncs qui barrent le courant, dit l’épouse ?

    – Je ne le pense pas ; ils sont trop à découvert. Les félins préfèrent voir ceux qui les poursuivent bien avant que ceux-ci les surprennent.

    – Papa, viens par là, je crois que ce sont les traces que nous cherchons.

    – Bravo, ma fille, tu apprends vite ! En effet, et elles sont magnifiques et toutes fraîches ! Enfin, disons de cette nuit. Mets ton poing à l’intérieur ; regarde, ta main ne les remplit pas ! La mienne, tout juste ! C’est un beau client ! Observons de quel côté il se dirige ; mais toujours dans le plus grand silence.

    – Et s’il nous saute dessus ?

    – En principe, il n’y a pas de danger, car à l’heure qu’il est, il ne doit pas avoir fini de digérer. Et puis, il est rare que les jaguars s’attaquent aux hommes, ou pour se défendre s’ils s’estiment en danger.

    – Et si c’est une mère avec ses petits, demanda la jeune fille ?

    – Alors là, c’est autre chose. Cependant, je suppose que si c’est le cas, elle est aux aguets du moindre bruit et déguerpira à la première alerte. Pour l’instant, restons sur nos gardes et continuons de suivre les empreintes, puisqu’il semble les avoir laissées à notre intention. Ce qui me surprend, c’est qu’il n’ait pas traversé à la nage. Les jaguars aiment tellement l’eau !

    – Peut-être sait-il qu’on ne doit pas se baigner après manger, sous risque d’hydrocution, plaisanta Jo ?

    – Ou qu’il eut peur de couler après un repas trop copieux, car le mouton était gros !

    – Je suis presque certain qu’il ne l’a pas mangé en route. Je suppose qu’il l’a emporté jusqu’à l’endroit ou il se pense en sécurité. Tiens, regarde dans cette flaque de boue. Aux côtés des pas, on voit distinctement une large traînée. Finalement, il ne serait pas impossible que ce soit une mère. Pourtant, depuis que nous avons découvert les premières traces, nous n’avons pas remarqué d’empreintes plus petites ! (À suivre).

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

    Photo glanée sur Wikipédia.


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