• Le texte qui suit fut publié en octobre dernier. Si je vous le propose en ce triste soir, c’est que mon ami s’en est allé rejoindre ce ciel pour lequel, parfois, il avait d’étranges pensées. Sera-t-il déçu de ne pas le découvrir tel qu’il se l’était imaginé ? Nous n’en saurons jamais rien, jusqu’au jour où j’irai moi-même à sa rencontre. Comme il fut un de ces hommes que l’on qualifie « de bons vivants », nul doute qu’entre d’autres lieux, il le sera tout autant. Toutefois, je ne suis nullement pressé qu’il me prépare ma place ! Bonne route, mon ami Claude !

     

     

    — Quand je regarde défiler à longueur de journée les gens qui se pressent à travers les villes, il m’arrive d’imaginer qu’il y a autant de caractères qu’il existe d’individus. Chacun va son chemin, avec sur ses épaules le poids du temps. Pour certains, il est léger, pour d’autres il est infiniment lourd et parfois douloureux. 

    Qu’aucun d’entre nous ne se ressemble, c’est normal. 

    La nature l’a voulu ainsi afin que l’uniformité n’engendre pas la tristesse ni l’ennui, mais que du plus grand nombre, rayonne la richesse. Quand on a eu le privilège de vivre suffisamment longtemps pour nous permettre de nous arrêter de temps à autre faire le bilan, il arrive que nous soyons surpris par les découvertes qui émanent de la personnalité de quelques-uns de nos amis.   

    Je mets en garde ceux qui imagineraient que je critique une attitude ou un comportement. Loin de moi, de telles pensées ! J’observe seulement, comme tout un chacun pourrait le faire de moi et en tirer les conclusions qui s’imposeraient. Pour oser émettre un avis, faudrait-il soi-même être sans reproche, un homme parfait en somme ! Mais si le mot existe bien, celui qui pourrait se glisser dans son habit n’est pas encore né et cela est plutôt rassurant.   Parmi tous ces gens déambulant dans la vie, il y en avait un qui était au nombre de mes amis. À bien le regarder, rien ne le différenciait des autres passants. Il avait une existence sereine, n’empiétait jamais sur les plates-bandes de ses voisins et ne comptait autour de lui que des connaissances dont il avait su se faire apprécier. Un jour, il vint à ma rencontre avec un regard grave, à la limite de la douleur.  

    — Serais-tu malade, que tu affiches un air de mauvais jour, lui demandai-je ?   

    — Pas du tout, me répondit-il. Je voudrais simplement te poser une question. Connais-tu la façon dont je pourrais user pour m’éloigner de cette ville qui m’étouffe ? Je n’y suis plus à l’aise ; les jours semblent filer plus vite entre les murs gris et auprès des tentations et les mille lieux de perdition !   

    – Je le conduisis donc à la campagne où il passa une journée qui ressemblait à une convalescence d’après une longue maladie. La nuit venait juste de tomber lorsqu’il devint du même coup propriétaire et surtout, mon voisin. Oh ! Ce n’était pas par vocation, bien sûr, mais au fond de lui, il avait ressenti le besoin d’aller fouiller la terre à la recherche de ses propres racines. J’ignorais s’il les avait trouvées, étant un homme discret, mais ce dont j’étais certain, c’est qu’il avait découvert le bonheur. Comme tous les gens heureux, il parlait peu, estimant que dans notre belle langue il y avait beaucoup de mots inutiles. 

    Il traversait les jours sans leur poser aucune question embarrassante. Il lui importait peu de savoir de quel pays du monde ils arrivaient à l’heure du pipirit chantant. Il n’ignorait pas que c’était l’instant que l’aube avait choisi pour s’annoncer en installant un trait discret sur l’horizon et qu’à sa suite, les perroquets mèneraient un grand tapage pour décider du lieu de nourrissage où ils passeraient la journée. Il devinait aussi que le soleil finirait de prendre ses aises sur les berges du fleuve et qu’il ne tarderait plus à flirter avec la cime des ébènes et des angéliques. À partir de ce constat, mon ami se faisait grognon. Il trouvait l’astre luisant toujours trop pressé d’aller rejoindre son apogée. 

    – Le ciel est immense, se lamentait-il. Pourquoi ne se contente-t-il pas d’en faire le tour plutôt que de le couper en deux ?   

    Des jours qui se succédaient, il ignorait s’ils avaient une histoire ou si nous pouvions leur confier la nôtre. Il savait de l’existence qu’il lui fallait en profiter le plus longtemps possible et il aimait en silence les ciels équatoriaux qui sont changeants et imprévisibles. 

    Mon ami était philosophe.   Il prétendait que le bruit de l’herbe poussant sous sa fenêtre ne dérangeait pas son sommeil ! Il était l’homme le plus heureux, car depuis toujours il avait compris que les jours remplissaient son bien-être comme le grain de riz le fait du sac.   

    Quel que soit le personnage que nous rencontrons, nous avons le devoir de ne pas lui imposer nos propres idées, mais au contraire de respecter les siennes. 

    Comme lui, je suis convaincu que l’herbe pousse en silence et que seules les fleurs s’épanouissant dans la prairie le font dans la joie que procure l’explosion des corolles auxquelles s’accrochent les pétales multicolores qui donnent un sens à notre vie. 

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  • — Il nous arrive de nous laisser surprendre par des situations qui nous semblent  parfois drôles, lorsqu’elles concernent des travaux qui sont demeurés en suspens avant de tomber définitivement dans l’oubli.

    Étrangement, cela ne porte pas à conséquence et les découvertes faites au long de notre existence prêtent le plus souvent à quelques sourires, voire des critiques, mais dès l’effet de surprise passé, en nos esprits, le souvenir ne s’attarde pas plus longtemps que la raison l’impose.

    Mais lorsqu’il s’agit d’une porte comme celle-ci, plantée au milieu de nulle part, cela ne tarde pas à nous interpeller ; nous arrêtant un moment devant elle à essayer de deviner les causes de son implantation, nous laissons notre imaginaire nous guider vers une tout autre destination. D’abord, nous sommes surpris par le manque de heurtoir qui donne à penser que personne n’est jamais attendu. Il ne s’y trouve pas non plus de boîte à lettres qui ferait supposer que l’on vienne de temps à autre relever le courrier. Les gens qui ont pris soin d’installer cette porte d’apparence solide n’ont pas pensé à construire une quelconque clôture de part et d’autre des montants.

    Alors, pourquoi tenir l’huis fermé, si nous pouvons passer les limites de la propriété librement ? M’approchant, j’inspecte de chaque côté du portail. Aucune trace de pieds pour me prouver que l’on contourne l’entrée. J’en déduis que les personnes arrivant jusque-là franchissent bien le seuil.

    Un autre fait attire mon attention. Sur le passage, que cela soit devant ou derrière, je n’y trouve aucune trace de piétinements. Donc, ceux qui se présentent à cet endroit n’attendent pas. Ils sont reçus immédiatement, comme s’ils étaient des invités. N’y tenant plus, je m’avance et je pousse un vantail puis l’autre. Aucun n’est fermé à clef ! Je ne comprends pas pourquoi je m’étonne autant. Après tout qu’y a-t-il de surprenant que l’on ouvre une porte ?

    C’est alors qu’une pensée me taraude à ce point qu’elle se fait insistante afin que j’y apporte un éclairage concret.

    Et si une fois son seuil franchi, une puissance extraordinaire nous aspirait brutalement, laissant derrière nous tout ce que fut notre histoire ? Si elle n’était qu’une porte qui nous invite à aller plus loin dans notre vie ? Elle pourrait signifier que nous sommes arrivés à une étape et que le temps est venu de passer à la vitesse supérieure ! Si des mains inconnues l’ont plantée là, ce n’est pas tout à fait par hasard. Elle doit forcer notre esprit à s’imprégner de la situation avant de l’accepter et d’en conclure que demain, et tous les jours et les ans suivants sont par la force des choses de l’autre côté.

    Un fait particulier m’interpelle cependant. Que l’on n’ait pas pris soin d’élever des clôtures de part et d’autre de l’ouverture me convainc qu’aucun refus ne nous sera opposé si nous désirons faire marche arrière une fois l’huis franchi. Cela peut vouloir dire également que le futur n’a rien d’effrayant, contrairement à ce que l’on nous dit en permanence. Il nous donne le libre choix. Mais dans la vie, me dis-je, on ne propose pas de problème qui n’ait pas sa réponse cachée dans l’énoncé. Cela peut être aussi comme un avertissement destiné au visiteur. Si tu reviens sur tes pas, semble nous dire l’ouverture, cela signifie que tu ne fais rien pour te libérer de ton passé et que finalement, il ne t’encombre pas tant que cela. Il est vrai que cette porte qui se dresse devant nous ne nous promet rien non plus. Ce n’est pas son rôle.

    Elle veut simplement nous faire comprendre qu’elle est une étape indispensable de notre existence. Elle nous explique à sa manière que le passé et l’avenir font rarement bon ménage. Lorsque par la force des choses ils sont obligés de cohabiter, généralement, ils se contentent de faire chambre à part. On prétend que le plus souvent, ce sont les gens vulnérables qui se vautrent dans le passé comme on le fait dans un lit moelleux. Il se murmure aussi qu’ils n’ont pas l’instinct de configurer le jour qui se lève selon leurs envies, car ils sont des gens que les rêves ne fréquentent plus.

    Acceptons donc d’ouvrir toutes les portes qui pourraient se dresser aux détours de nos chemins. Elles sont autant de signes positifs évaluant notre évolution dans le temps.

    Nous devons comprendre qu’il en sera ainsi jusqu’au franchissement de l’ultime, dont elle est la réplique de celle de la photo. Devant elle, il nous est permis de rester quelque temps afin que nous y déposions nos richesses.

    Oh ! Rassurez-vous, je ne fais pas allusion à l’argent qui pousse certains individus à acheter des consciences et ruiner les plus faibles. Je veux parler de notre savoir, de notre amour, de notre faculté à partager en toute humilité, en offrant toujours avec le sourire aux plus démunis, notre amitié et notre main. C’est alors le cœur plus léger que nous pourrons franchir la dernière porte, celle dont on prétend qu’elle s’ouvre devant l’éternité.

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  • — Bien souvent, parce que la campagne est calme, on est tenté de croire qu’il ne s’y passe jamais rien, sinon des évènements anodins qui ne méritent pas que nous les traduisions. Cependant, sous le couvert des bois, des drames se jouent, des mystères se nouent, des hommes souffrent et des familles se meurent dans l’indifférence du plus grand nombre. Ainsi, en un lieu que l’on aurait pu croire qu’il existe que sur une autre planète, une jeune fille vivait à la cadence de ses songes. N’en déduisez pas pour autant que l’environnement fût d’une hostilité telle que les hommes l’avaient fui ou que l’on n’y découvrait jamais le bonheur ! Celui-ci, précisément, se rencontrait à chaque détour des sentiers, se tenait le plus souvent à l’extrémité des rameaux afin qu’il soit plus facile à cueillir.

    Mademoiselle Marthe, notre héroïne du jour, vivait heureuse dans un environnement que l’on crut être réservé à son exclusivité, tant on ne la différenciait pas des autres éléments. Elle était encore jeune et juste insouciante ce qu’il fallait pour ne pas laisser les problèmes de ses aînés s’emparer de son esprit. Elle était aussi belle et fraîche que les fleurs s’épanouissant en tous lieux. Elle aimait passer une grande partie de son temps à rêver, mais en restant à l’écoute de ce que lui murmurait dame nature.

    Elle prétendait ne pas avoir de préférence quand elle parlait des saisons. Chacune d’elles est bénéfique à tout ce qui vit, disait-elle. Même si j’avais un pouvoir extraordinaire, je ne toucherai à rien de ce que la main du créateur a mis à notre disposition. Bien sûr que rien n’était parfait ! Elle n’était pas sans se rendre compte des changements que le temps imposait sur les choses et sur les gens. Mais, se complaisait-elle à dire, on peut bien couper quelques branches à un arbre, qu’il aura toujours assez de racines pour puiser le meilleur du sous-sol !

    Le soleil avait tout juste fini de réchauffer l’air frais du matin qui avait laissé la nuit s’enfuir en restant caché sous le couvert de la forêt qu’elle partait à la conquête du nouveau jour. Tournant le dos à l’imposante bâtisse d’un autre temps, elle empruntait le labyrinthe des allées bordées de buis magnifiquement taillés. Ses pas la dirigeaient ensuite vers les vieilles écuries où s’ennuyaient quelques chevaux qui ne se faisaient plus d’idée quant à leur avenir. Pareils aux hommes qui ont vu courir sur leur peau tant de saisons, il ne leur restait que leurs souvenirs pour occuper les longues heures de la journée. Heureusement, leur passé était riche en évènements de toutes sortes et il leur arrivait même de ressentir des fourmillements dans les jambes lorsqu’ils se revoyaient aller au galop par des chemins poussiéreux ou boueux, mais menant toujours vers des gués où l’eau y était fraîche et si limpide que l’on pouvait apercevoir l’âme de la Terre remonter à la surface pour, de temps en temps, admirer le ciel aux couleurs changeantes.

    Laissant les chevaux à leurs rêves, elle prenait la direction des champs dans lesquels s’affairaient les métayers dialoguant avec les attelages éventrant la terre à longueur de temps.

    Elle rejoignait alors l’entrée du château, après avoir coupé par un bois dans lequel elle surprenait souvent des biches et des cerfs. Après avoir traversé l’allée centrale qui s’abritait sous le couvert d’ormeaux plus que centenaires, elle suivait un sentier qui conduisait vers une chapelle, elle aussi, d’un autre temps.

    À son grand regret, elle était le plus souvent fermée. Elle avait dû user de tous ses plus beaux sourires, avant que son père lui confiât la clef, afin qu’elle puisse s’y réfugier quand elle sentait la lassitude envahir son esprit.

    — Ma fille, lui avait dit un jour le châtelain  ; à trop fréquenter ce lieu de culte, vous finirez dans un couvent !

    Qu’importe ce qu’il pensait. Elle ne pouvait pas oublier que dans un passé pas si éloigné, le curé du village voisin venait souvent y célébrer un office qui réunissait sa famille et les gens des métairies. D’ailleurs, se souvenait-elle avec plaisir, c’était elle qui l’embellissait avec les fleurs de la propriété !

    Elle aimait se retrouver en la chapelle, restant de longues heures à méditer. Elle prétendait qu’en ce lieu de recueillement et de prières, elle se sentait comme par miracle entre ciel et terre. Elle se laissait flotter dans un silence que rien ne venait troubler. Elle se demandait parfois si les souffles discrets qu’elle percevait n’étaient pas ceux des âmes des gens qui avaient bâti le domaine en un autre temps. La chapelle portait le nom de saint Michel ; à l’intérieur se trouvait sa statue, terrassant le démon, comme l’avaient fait ses ancêtres partout où ils combattirent autour du monde. L’autel était modeste par la taille, mais des mains habiles l’avaient joliment sculpté. Les grands vitraux filtraient la clarté du jour pour la transformer en lumière céleste. La vierge, portant l’enfant Dieu dans ses bras, accueillait le nouvel arrivant, sous le regard attendri de Joseph qui lui faisait face. Il donnait toujours l’impression de vouloir descendre de son socle pour faire le tour du propriétaire. Dans le chœur, dominant l’autel, le Christ sur sa croix souffrait encore de mille douleurs. S’approchant, on pouvait presque l’entendre dire : « père ; pardonnez-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ».

    Ainsi était la petite chapelle qui avait vu se poser sur ses pierres des années ; les unes heureuses, les autres plus tristes. Dès que l’on pénétrait sous sa voûte, on se croyait vraiment dans un sanctuaire et l’on sentait tomber sur les épaules, toute la puissance et la magnificence du ciel.

     

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  • – Qu’ils sont émouvants, ces instants de la vie qui nous expliquent sans paroles inutiles ce qu’un homme peut ressentir lorsque soudain, l’existence bascule dans un gouffre qui lui vole tout ce qui avait fait son monde ! Celui-ci cependant ne s’était jamais estimé plus riche que les autres villageois. D’ailleurs, qui aurait eu l’audace d’une telle imagination quand chacun partage avec ses voisins le quotidien qui semble s’effriter davantage chaque jour, à l’heure où le soleil, épuisé d’avoir trop brillé, descend derrière l’horizon prendre un repos qu’il estime bien mérité ? Il a brûlé la peau des hommes avec la même intensité que la surface du sol qui laisse s’évaporer ses dernières gouttes d’eau dans l’espoir de se mettre un temps encore à l’abri d’une érosion annoncée. Illusion ! Sa fin est proche et il n’a plus le courage de se battre contre les éléments qui s’acharnent sur lui.

    Notre homme, lui aussi est désespéré.  

    D’aucuns ont pris l’habitude de critiquer ceux qui tournent le dos au pays qui les a vus naître. Mais, quand dans la vie toutes les choses ainsi que les amis finissent par détourner le regard par manque de courage, alors que la misère vous a pris ceux qui vous étaient chers comme si c’était le prix à payer pour exister, avoir l’audace de partir, vous semble-t-il, être une faiblesse ?

    Avant de pousser son canot dans le courant qui l’éloignera, pense-t-il de la malédiction, il ne peut pas s’empêcher de regarder une dernière fois derrière lui.  

    Oh ! Pas pour répondre aux gestes d’adieu que les autres lui adresseraient en même temps que des souhaits de réussite. Non, personne ne se trouvait sur la berge à l’heure où il décida de partir. Il voulait seulement fixer en son esprit ce pays qui avait laissé fuir l’espérance. Il avait condamné les hommes, obligé la terre à mourir ; elle s’était épuisée à produire ; offrir ses bienfaits sans relâche, jusqu’à la dernière goutte de rosée, à la façon qu’ont les gens de jeter un ultime soupir.

    Mais donner a-t-il un sens, lorsqu’il ne vous reste plus rien ?

    En vérité, il ne savait même pas vers où le fil de l’eau le conduirait. Du monde qui l’environnait, il ne connaissait que quelques informations que sa défunte compagne lui avait enseignées avant que le ciel la lui enlève, comme il avait pris avant elle ses malheureux enfants. Elle lui avait confié que partout il y avait d’autres endroits où ils pourraient vivre mieux qu’en ce lieu qui semblait avoir été oublié des dieux. Sur les océans, lui avait-elle un jour montré en dessinant sur le sable, des continents entiers sont prêts à accueillir les hommes qui sont assez vaillants pour y installer la vie et y cultiver le bonheur. Il lui avait alors demandé si son ailleurs ne serait pas comme ici, et qu’il ne finirait pas par s’épuiser.  

    – Je ne le pense pas, avait-elle répondu. Nous savons maintenant, grâce à nos erreurs passées ce que nous devons faire pour le garder près de nous.

    Il avait souri timidement à cette réflexion et avait rétorqué qu’elle se berçait d’illusions. Les hommes ont oublié leur mémoire quelque part dans la forêt et recommenceront toujours les mêmes erreurs !

    Aujourd’hui, il se trouvait à l’aube de ce qu’il souhaitait être un nouveau jour. Il estimait que lui aussi avait donné, trop, sans doute.  

    Au ciel, il avait offert ses enfants et sa conjointe. Au désert, il avait remis sa terre et à la sécheresse il avait cédé son troupeau. Ce sont tous ses trésors qui ont disparu les uns après les autres. Il ne lui restait plus que sa modeste vie et il ne se prétendait pas assez courageux pour l’offrir à son tour.

    Autour de lui, tous se sont éteints à la manière des cierges dans les cathédrales des grandes villes, posés aux pieds de ceux qui étaient censés apporter des réponses à leur angoisse. Ces gens étaient trop humbles pour réclamer un miracle, même si dans tous les esprits ils l’avaient souhaité. Malgré toutes les suppliques qui montaient chaque jour, aucun signe n’avait jamais été renvoyé. Alors, désabusé, il confie au vent le soin de le guider vers ce qu’il espère être le meilleur, si toutefois il existe bien. Qu’importe la direction, il ne demande pas l’impossible. Quand on a connu la misère extrême, le médiocre devient presque un luxe.  

    Une certitude l’habite cependant ; il sait que, quel que soit le pays qui l’accueillera, il n’y sera pas seul. Les siens l’y auront précédé comme ils l’auront accompagné durant son voyage. Ils veilleront sur lui, car ils guident toujours ceux qui sont entraînés dans la tourmente, illuminant le chemin des ténèbres. Adieu, pays de mon enfance, je t’avais confié mes rêves et mes souhaits. Sans doute n’ont-ils pas suffi puisque tu me volas aussi mes amours et qu’à l’instant, je t’abandonne mes larmes qui ne sourdent pas des yeux, mais du cœur. Elles sont reconnaissables à leur amertume et la couleur du sang.

     

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  • — Nous promenant sur les tropiques qui nous servent de passerelles pour aller d’un continent à un autre, nous voici sur celui du capricorne. Il nous conduit sur la grande île reposant entre flots et ciel, sur l’imposant océan Indien.

    Sans doute me reprocherez-vous de m’y rendre bien souvent ; ce à quoi je vous répondrai que c’est bien naturel, puisque le berceau de notre famille y est installé depuis des siècles, et que les générations qui s’y sont succédé ont fait plus que d’inscrire quelques traces en tous points du pays. Elle participa à l’écriture de son histoire et la majorité de ses membres reposent en certains lieux de son territoire qui ne sont plus guère fréquentés de nos jours. Oui, tels les oiseaux migrateurs, les rescapés de la famille sont partis s’installer en tous points du globe ; pareils aux abeilles, ils ont essaimé. Qu’importe que nous ne puissions pas honorer de notre présence les lieux mythiques où reposent pour l’éternité ceux dont chez nous, en Guyane, se partagent le beau qualificatif de « Gangans » ou encore de « grandes personnes ». Les souvenirs se sont invités dans la mémoire des hommes pour leur permettre de voyager et ainsi, d’une certaine manière, ne plus jamais être oubliés, mais au contraire demeurer toujours présent dans l’esprit de ceux qui en ont la charge.

    À l’heure où j’écris ces quelques lignes, non loin de moi, des enfants se partagent une belle pastèque, tandis que par delà les terres et les océans, d’autres se régalent d’un jack, qui, à son allure, doit être savoureux et tellement parfumé ; cela dit, simplement pour mettre l’eau à la bouche de ceux qui ont déjà goûté au fruit délicieux du jaquier. La vue des uns et des autres se délectant de la pulpe m’amène à cette réflexion : où que nous alliions sur notre Terre, la préoccupation première des peuples se trouve bien autour de la table et des mets qui y sont servis. Il n’est qu’à regarder l’air satisfait de nos jeunes filles pour comprendre qu’il suffit souvent d’un repas, même frugal, pour contenter un estomac qui se tord de désir.

    De là à enjamber le bras de mer qui sépare l’île du continent africain, il n’y a qu’un pas à faire. Il nous est alors facile d’imaginer la souffrance de ceux qui n’ont plus rien à manger, tandis que dans tant de pays on gaspille, on jette et l’on méprise les aliments, ou que dans d’autres encore, ils servent à spéculer. Notre monde a parfois des réactions déroutantes. Dès que l’argent vient à manquer en quelques places boursières, dans l’heure qui suit, nous remplaçons les responsables des pays soi-disant, les plus riches. Que l’on parle de famine, et nous nous lançons dans d’interminables discussions autour de tables outrageusement garnies ! Nous ignorons les demi-mesures en toutes actions.

    Je sais pour l’avoir souvent vécu, que l’on nous rétorque fréquemment que les pays où la famine sévit « c’est avant tout de la faute de leurs dirigeants » ;   ce n’est pas toujours faux. Quand on a l’argent pour acheter des armes, c’est que l’on en dispose pour l’alimentation de base qui est sûrement moins élevée. Mais dès qu’il s’agit de la fortune des riches, les ultimatums et les mises en garde pleuvent sur les responsables et tout rentre dans l’ordre. S’il nous est facile d’imposer nos points de vue sur le capital ; il devrait l’être de la même façon quand il s’agit de l’humanitaire !

    Toujours est-il que nos héroïnes ont raison d’afficher leur satisfaction. Ainsi nous démontrent-elles que le bonheur ne coûte pas si cher que nous le pensons, et que le soir arrivé, si la soupe de manioc paraît un peu légère, le souvenir de la pulpe du jack sera bien présent pour compléter le repas. Les regardant non sans une certaine tendresse, détachant les fibres du fruit, je comprends qu’elles n’échangent pas leurs avis sur la dernière mode qui circule dans les grandes villes où sur les raisons qui auront gâché les vacances des plus aisés. Sans doute, trouverez-vous que je me répète. Mais tout à fait entre nous, vous semble-t-il qu’il manque quelque chose d’essentiel à nos jeunes filles pour ajouter à leur bien-être ? Leur faut-il des jeux électroniques sur les écrans desquels elles abandonneraient leurs joies de vivres ? Leur plaisir à elles se trouve du côté de la grande forêt où les Maskililis hantent les layons. Elles aiment aussi écouter les contes et légendes que les anciens ne manquent jamais de raconter sur un ton qui invite les auditeurs à participer.

    Au nom du bien-être, dont chacun, des enfants du monde devraient recevoir une part, et parce que rien n’est plus beau que l’innocence des regards tandis que les ventres sont repus, il devrait être de notre devoir de préserver leur bonheur. Ils en auront tellement besoin lorsque plus tard, s’amoncelleront au-dessus leurs têtes, les nuages gris et tristes, annonciateurs de jours difficiles.

     

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