•  

     

     – Souvent, dans ma modeste condition en regard de la vie dont on ne sait si elle commence et si elle finit, je reconnais que je fus heureux d’exister. Avec fierté, je réalise que si petit j’étais, aussi grand et beau je devins au fil des ans. Ne me demandez pas par quel hasard je me retrouve là, servant de parure à la mer, alors que mes semblables demeurent sur le continent, comme s’ils désiraient lui faire une barrière, afin que l’envie ne lui vienne pas un jour de courir vers l’océan.

    Souvent, j’entends les gens dire de moi que je suis solitaire. Il est certain qu’ils n’ont guère à chercher dans l’encyclopédie des qualificatifs, car j’ai beau orienter mes rameaux dans tous les sens, je ne vois pas d’autres congénères. D’ailleurs, pourquoi seraient-ils aussi fous que moi, pour évoluer si près d’un lieu où les vents vous tourmentent sans cesse ? Parfois, les vagues viennent avec tendresse s’incliner à vos pieds, tandis qu’elles changent leur caractère lorsqu’elles vous fouettent avec violence quand la mer révèle sa mauvaise humeur. Il est vrai que les sujets naturels ont toutes les raisons de montrer à l’humanité leurs mécontentements, sachant que celle-ci vit sans se préoccuper si d’autres entités l’entourent sur et autour de la planète. Cependant, je suis bien placé pour vous en dire un mot, que ce sont toujours les innocents qui paient pour les erreurs commises par d’autres. Tout le désordre fait en continu par les gens ignorants que l’astre sur lequel ils résident ne leur appartient pas, engendre des tempêtes et des ouragans qui ne cessent de s’amplifier. Mais voilà que de guerre lasse, je n’ai plus envie de me battre contre plus fort que moi.

    Il m’est arrivé d’imaginer dans mes songes les plus fous que je pouvais être une forteresse. Mais avec l’aurore confiant ses premières couleurs aux vagues venant les déposer sur la plage, de mon sommeil, vivement je suis tiré, sans que l’on me demande si mes rêves sont évanouis, ou si je désire les transmettre à chacune des feuilles ornant les rameaux de mes branches. Dès les premières heures, le soleil s’en donne à cœur joie, ne me laissant jamais un répit pour apprécier les perles de rosée qui sont les phantasmes des étoiles, peuple scintillant de la nuit, essayant de traduire aux choses et aux gens leurs sentiments. Le temps, lui, ne connaît jamais d’état d’âme. Peu lui importe si nous sommes heureux ou malheureux, il s’appuie toujours avec la même puissance sur nos charpentes, qui, d’année en année, se courbent davantage. Le ciel n’a pas plus de considération. Il est indifférent à ce qui se passe sous lui, et s’en fiche comme de son premier nuage, de savoir s’il peut ou non être votre allié, à défaut d’être votre complice. Il se vautre lourdement lui aussi sur ma ramure à ce point, que parfois, il m’arrive de croire que je supporte seul le poids de l’univers.

    Las de n’être qu’un incompris, il m’arrive d’avoir envie de jeter bas ce qui fit depuis l’aube de premier jour ma parure. Sans fierté excessive, je connus en mes vaisseaux le feu dévorant que produisent les compliments, alors que ma folle jeunesse me forçait à exposer ce que j’avais de plus beau. Chaque saison me voyait changer d’attraits. Les oiseaux sur mes rameaux y allaient de leurs ramages. Les abeilles butinaient amoureusement mes fleurs pour transformer mon nectar en un miel odorant et nourrissant. Le vent se faisait brise pour caresser mon feuillage et lui raconter les musiques du monde. C’était le temps où j’étais au zénith de ma croissance et de ma splendeur. Chaque jour voyait mon tronc s’enorgueillir d’un cerne, protégeant mon cœur comme des bras jamais las de l’enlacer. Contre le cours des choses, je demeurais droit et fier, ignorant que demain pourrait être un autre jour. Je fondais de suffisance sous les regards et les compliments. Je n’étais plus un arbre, mais un personnage à part entière. Mon âme s’embrasait me transportant en un monde que j’étais le seul à connaître. Ce sentiment aurait dû m’alerter, car si j’étais solitaire en ce lieu mystérieux, je l’étais aussi sur celui fréquenté par tous.

    C’est alors que l’aube de ma dernière saison se profila sur l’horizon. La veille déjà, le ciel s’était enflammé d’une curieuse nuance. S’aidant du souffle venu du nord, ils dessinèrent de singuliers caractères, comme s’ils cherchaient à effacer toutes les traces que ma présence avait inscrites, à la manière que l’on a de tenir un journal secret. Un immense tremblement m’agita jusqu’au plus profond de mes racines. Comme une pluie de mousson, mes feuilles se détachèrent et se laissèrent porter vers l’océan qui les emporta au large, afin qu’il ne prenne pas l’envie à mes souvenirs de revenir. Je devenais orphelin des plus belles images de ma vie. Dans ce soir qu’il me sembla être le dernier, tant la souffrance fut vive, le soleil avait choisi d’incendier mon cœur en y joignant mon âme, car depuis toujours il a compris que l’un ne peut vivre sans l’autre.

    Ainsi, me trouvez-vous, là, indécis quant à l’avenir, alors qu’une ultime goutte de sève va se perdre dans les entrailles de la Terre.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     


    votre commentaire
  •  

    UN MONDE SURPRENANT– Ma pauvre amie, je savais que notre siècle était celui des dépravés, mais jamais je n’aurai imaginé que cette contamination atteigne aussi vite nos villages les plus reculés !

    – C’est comme je le disais ce matin à la boulangère ; dans nos contrées oubliées des gouvernements successifs, nous manquons de tout, le modernisme tarde à venir jusque chez nous, mais quand il s’agit de plaisir malsain, comme par hasard, les routes sont dégagées !

    – Quelle honte ! Qui peut avoir l’audace de suspendre chez lui un pareil tableau ? D’autant que par ici, il n’aura pas quitté la boutique, que le nom de son nouveau propriétaire sera connu de tous !

    – Je vais vous démontrer ce que cela révèle, cette orgie qui vous regarde droit dans les yeux, alors que vous n’avez pas fini d’entrer dans le salon où il trône en bonne place. C’est comme si les gens chez qui vous vous rendez vous demandez à vous découvrir de même, mais sans avoir le courage de vous l’annoncer franchement.

    – Vous parlez sérieusement ?

    – Bien sûr que je dis ce que je crois ! Vous voyez une autre raison à une pareille exposition ? C’est comme si l’individu qui vous reçoit vous invite à vous mettre à l’aise, histoire de comparer les postérieurs !

    – Non, je ne pense pas vraiment que ce soit la véritable intention. Il ne fait aucun doute que le monsieur a des idées plutôt légères ; mais de là à être provocant, il y a un monde que je n’ose franchir. Reconnaissez cependant que le modèle possède un joli physique, et que dans nos campagnes, rares sont les femmes qui peuvent se vanter de détenir le même. Tenez, observons-nous. Nous marchons toutes avec nos vêtements trop grands et mal taillés, dissimulant nos formes. Si toutes nos villageoises défilaient bras dessus bras dessous, que verriez-vous ? Je vais vous le dire ; non pas des dames d’allure différentes, mais un seul tableau, tant nos habits nous protègent des regards inquisiteurs.

    – Vous êtes dure avec nos concitoyennes, mon amie. J’espère quand même que certaines pourraient rivaliser avec cette créature que l’on a dû payer bien cher pour qu’elle accepte de se présenter ainsi ! Sans compter que le peintre qui a fait l’envers du portrait a disposé de tout son temps. Pensez donc, avec un pareil horizon sous les yeux, il ne devait pas être pressé de regarder ailleurs.

    Ah ! Vous me forcez à rire. Voilà qu’à mon tour j’imagine le gars refaire dix fois le même trait, sous le prétexte que la demoiselle ne prenait pas la bonne pose !

    – Je vais quand même en toucher deux mots au maire. Dans l’attente qu’il ordonne au marchand de tableaux de retirer celui-ci de la vitrine, à tout le moins de le mettre dans un coin hors de la vue des gens, je vais interdire à nos gosses de passer par cette rue.

    – Je vais vous dire, la mère. Ne prenez pas toute cette peine. Nos petits sont plus avancés sur la chose que nous le fûmes à leur âge. Ils ne marchent pas comme nous, la tête baissée. Ils ne craignent pas de vous regarder droit dans les yeux, comme s’ils cherchaient à vous provoquer. Nous sommes nées beaucoup trop tôt, mon amie. Souvenez-vous de ce que fut votre enfance et même votre adolescence.

    – Il n’est pas utile de me rappeler. Nous n’avions pas besoin d’aller au couvent pour ressembler à des nonnes. C’est tout juste si nous ne rasions pas les murs. Nous ne prenions la parole que si nos parents jugeaient bien que nous exposions quelques réflexions ; et encore, devaient-elles se rapporter aux choses de la famille. Tenez, jusqu’au curé qui se chargeait d’enfoncer le clou !

    – Oui, je me souviens parfaitement. Si de nos jours, on peut se mettre où l’on désire dans l’église et aux côtés de qui l’on veut, dans notre temps, ce n’était pas le cas. Les filles étaient à droite, les garçons à gauche ; et si nous avions l’audace de regarder de leur bord, la mère nous retournait une gifle, sans s’occuper de l’endroit où nous nous trouvions.

    – Je sais tout cela, ma pauvre. Les gens d’Église s’y entendaient pour former les couples ou les dénoncer. Ils plaidaient pour le mariage, mais dans le même temps, ils prononçaient des discours qui n’étaient pas autre chose que des tue-l’amour. Après cela, ils s’étonnaient que les hommes préfèrent le bistrot aux sermons !

    – Tiens, vous me donnez une idée, ma chère ! J’ai bien envie d’aller dire au vieux père-doyen qu’il achète ce tableau et qu’il l’expose dans l’allée centrale pour y ramener ces messieurs !

    – Vous blasphémez, mon amie ! Reprenez-vous.

    – Je ne faisais que plaisanter, rassurez-vous, car au fond je suis beaucoup plus choquée que vous l’imaginez. J’ai honte de vivre dans ce monde qui n’a plus de retenue. Certes, il lui fallait un peu de liberté, mais pas à ce point. Il est à croire que l’on invite les gens à se vautrer dans la luxure ! Quand je pense que mon pauvre père décidait lui-même de la hauteur de cheville que ma robe pouvait laisser voir ! Savez-vous ce qu’il disait à qui voulait bien lui prêter attention pour justifier son geste ? Je m’en souviens comme si c’était hier :

    – Il est indécent de montrer plus de chair que nécessaire, car elle inscrit la convoitise dans le regard de l’homme, et que l’on devine où et comment ce désir finit. Il trouve sa conclusion entre les mains d’une sage-femme, ou dans celles de quelque faiseuse d’anges.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4


    votre commentaire
  •  

    LES GARDIENNES D’OIES – Le matin les voyait quitter la grande cour de la ferme, l’une menant les bêtes à la pâture, l’autre réunissant les oies pour les conduire vers la mare où elles s’ébroueraient avant de retrouver le champ nouvellement moissonné, dans lequel elles finiraient de glaner les derniers grains. En effet, il s’en trouve toujours quelques-uns pour se laisser tomber, comme s’ils refusaient de se plier au triste sort qui leur était réservé. C’est que les faucheurs, animés par l’ivresse de la coupe, y étaient allés de leurs histoires des gens de la campagne. Ce jour d’été, précisément, ils n’avaient pas été avares de leurs mots. Certes, ils avaient bien vanté la belle qualité de la récolte, mais les céréales avaient surtout retenu qu’elles finiraient, pour la plus grande quantité, broyées sous l’énorme meule du moulin. Alors, devant cette cruelle vérité, beaucoup avaient fui les épis, parfois malmenés par des mains et des bras que la tendresse n’avait jamais beaucoup fréquentés. 

    Sitôt les clôtures mises en place aux prés où les vaches se délectaient de l’herbe grasse, Juliette rejoignait sa cadette Catherine pour conduire le troupeau d’oies et de canards vers les champs d’abord, puis du côté de la verte prairie, dans laquelle les bêtes ne regardaient pas à leurs efforts quant à tondre, et débusquer les insectes qui amélioraient leur ordinaire, tandis que ces derniers se pensaient en sécurité. Les jeunes filles aimaient bien ces matinées ensoleillées qui leur permettaient de s’isoler de la ferme, où les parents leur trouvaient sans cesse une tâche à accomplir, alors qu’elles avaient tant de choses à se confier, comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des semaines. Il est vrai que les aînés ne se trompaient pas quand ils les nommaient une paire de complices, plutôt que les sœurs, en opposition à leurs frères dont on disait que chacun tirait sans souci de dérangement, le drap et les couvertures de son côté, les entraînant dans de fréquentes querelles. Elles, au contraire, partageaient tout. L’une n’avait aucun secret pour l’autre, et les émotions clôturaient toujours les échanges à voix basse à l’instant où elles se trouvaient au milieu de la famille. À l’extérieur, il en allait différemment. Elles devenaient exubérantes, riaient pour un petit rien, et parlaient sans précaution ni obligation de se méfier en permanence si un regard se posait sur elles, à la recherche de quelque faute les concernant. Et ce matin-là, elles en avaient des confidences à se dire !

    C’est Catherine qui entama la conversation la première.

    – Dis-moi, Juliette, je te surprends à me cacher qu’un beau jeune homme aurait des vues sur toi ?

    – Je ne te dissimule rien, sœurette. J’attendais seulement le moment opportun pour t’en parler. Cependant, autant te le préciser tout de suite, le monsieur en question ne m’a adressé aucune demande officielle.

    – Pourtant, à la maison, on murmure, ma Juliette !

    – Laisse les faire, ça les occupe.

    – Mais toi, ne te sens-tu pas attiré par cet homme dont je ne sais même pas s’il est du pays ou d’ailleurs, pas plus que je ne connaisse son nom ?

    – Tout cela est une pure invention des parents, ma chère sœur. Ils ne m’ont pas mise dans leurs confidences, alors que je suis la première concernée. Ce sont leurs manigances, pas les miennes. Pour tout dire, je crois deviner qu’ils sont pressés de me marier, comme s’ils cherchaient à se libérer de moi.

    – Mais, ma Juliette, pourquoi voudraient-ils se débarrasser de toi ? Tu ne les gênes en rien, et surtout tu es leur enfant au même titre que les autres frères et sœurs ! Et moi, je ne désire pas que tu partes de la maison ; j’ai trop besoin de toi, et tu le sais bien. Que deviendrai-je sans toi ? Je n’ose pas l’imaginer.

    – Rassure-toi, ma petite chérie. Je ne suis ni mariée ni envolée du nid. En fait, ce n’est pas si grave que tu le penses, bien que cela relève quand même d’une certaine indécence de leur part. Ils se croient encore au siècle dernier, où il était de bon ton de réunir les familles en même temps que les fermes. Ils arrangeaient les couples selon leurs convenances, pourvu que leurs terres n’en perdent aucun sillon. Il y avait aussi une raison particulière à cet empressement de voir les filles emprunter la route de leur destin. Sur la propriété, on n’aime pas trop les demoiselles. Parfois, elles sont ressenties comme des bouches supplémentaires à nourrir, tandis que la production n’évolue pas au rythme de la fratrie. Alors, dès qu’elles sont en âge d’être mariées, on se met en quête d’un prétendant. Le plus près possible de l’exploitation ; n’oublions pas l’importance qu’ils accordent à l’agrandissement des fermes, en même temps que l’union des enfants. Mais, n’aie pas de crainte, ma Catherine. Je n’ai aucune envie de fonder un foyer, et quand je le ferai, c’est que j’aurai choisi celui avec qui je partagerai ma vie. Et ce n’est pas pour demain.

    – J’espère, ma Juliette ; cependant, je ne suis pas rassurée pour autant. Car, après toi, ils envisageront de faire pareil avec moi quand le moment sera venu ! Mais surtout, dans cette attente, je me sentirai bien seule, séparée de toi. C’est comme si je devais me préparer à devenir orpheline !

    – Pour l’heure, tu ne risques pas de l’être. Toi et moi, nous sommes des gardiennes d’oies et cette occupation me va très bien. Le temps travaille pour nous, ma petite sœur, laissons-le faire. Tu sais, les affaires de cœur, ça le connaît ; faisons-lui confiance.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     Tableau de Henry John Yennd King

     

     


    votre commentaire
  • L’HEURE DES COMPTES – Dis-moi,-toi, le papillon insolant qui tourne sans cesse autour de moi depuis l’aube du premier jour de la belle saison ; n’as-tu pas trouvé d’autres fleurs, sur qui jeter ton dévolu ? T’impressionnent-elles à ce point que tu ne puisses leur déclarer ton amour, à moins que tu ne viennes vers moi parce que l’âge te conseille de toucher avec les yeux, afin que dans un monde inconnu tu emportes les plus nobles images ?

    – Ton discours se fait dégradant à mon égard, tandis que je ne cesse de t’admirer. Tu me blesses profondément, plante ingrate, alors que moi, je ne t’adresse aucune parole désobligeante, pas même sur tes origines douteuses qui font de toi ce que tu es, c’est-à-dire un végétal banal au milieu de tant d’autres plus parfumées.

    – Insolent personnage ! Si les senteurs de mes amies t’enivrent tant, que fais-tu sur mes pétales, empêchant au temps de s’y arrêter ? Lui, alors que je ne le vois pas, sans rien me dire, chaque jour vient déposer sur mon cœur quelque chose de si doux, qu’il me semble reconnaître des baisers. Tandis que toi, que la nature a matérialisé, tu es grossier, t’essuyant les pattes avec frénésie sur mon calice, comme pour en percer le mystère. Te surprenant en train d’agir ainsi, tu me fais penser à un jeune premier qui découvre le monde après une éternité passée dans une chrysalide, à mi-chemin entre la pauvre chenille que tu fus et l’insecte que tu es présentement. Chez toi, les apparences sont trompeuses, car pour devenir ce que tu es, il te fallut te transformer plusieurs fois ; il est à croire que vous, les papillons, vous ayez beaucoup de choses à nous cacher, ou peut-être à vous reprocher.

    – Ton comportement est bien étrange pour une vulgaire sauvageonne de la prairie ! Saurais-tu m’expliquer ce que tu as qui me manque ? Peux-tu dire ce que tu connais de ton environnement, qui te paraisse extraordinaire, alors qu’il te faut de l’humus pour te développer, la patte d’un animal pour transporter tes graines, ou un souffle du vent quand il y pense ? As-tu une idée du phénomène de la composition du sol dans lequel tu germas ? Il n’est que le fruit de la lente putréfaction des végétaux, auxquels s’associent les déjections de toutes les bêtes de la forêt ! Tu n’as pas le sentiment que ton berceau est très particulier ? Pour devenir belle, en fait, tu as besoin des excréments des autres ; c’est peu flatteur ! Quant à moi, dois-je te rappeler que je suis le produit d’un noble processus, que ce fut un membre de ma famille qui féconda ma mère et aucune entité étrangère à notre lignée ? Que des œufs furent pondus sur une feuille et que de ces derniers, tous mes frères et sœurs sont nés ?

    – Je connais ton histoire, ne te fatigue pas. D’autres avant toi y sont déjà allés de leurs discours. Je vais même te dire que vous manquez bougrement d’élégance.

    – Tiens donc, que te faut-il de plus ?

    – Je suis navrée de te rappeler que le support sur laquelle on vous déposa, en un clin d’œil, est dévoré, alors que vous découvrez à peine le ciel. Me vois-tu faire semblable chose de mon personnage ? À la différence de toi, je l’enrichis de ma végétation, et surtout, je lui confie mes graines, à la manière de quelqu’un qui jurerait fidélité à son compagnon. Vous, après la feuille, vous engouffrez le rameau, puis la tige, comme si vous cherchiez à faire disparaître le monde dans lequel pourtant vous évoluez. C’est vraiment une curieuse façon de remercier la vie qui vous prête ses couleurs, sa douceur, et sa lumière. Nous, au contraire de vous, nous l’embellissons, la parfumons. Je crois même avoir entendu certaines personnes prétendre que nous étions les friandises de la prairie, la note de gaieté dans le vase sur la table, l’élément essentiel des parterres au long des saisons.

    – Je ne voudrais pas te faire de peine, chère prétentieuse. Mais je porte à ta connaissance que les hommes nous recherchent pour enrichir leurs collections…

    – Ah ! Laisse-moi rire, bel innocent ! Je les vois chaque jour, les grands et les petits, le filet dans une main, un leurre dans l’autre, courant derrière vous ; ils crient comme s’ils n’avaient jamais rien découvert, tandis que dans le piège, vous abandonnez votre superbe. Et sais-tu pourquoi je les maudis, ces voleurs de papillons ?

    – Non, je n’en ai aucune idée, et je n’imagine même pas que tu es triste quand tu comprends que l’un de nous va disparaître au fond d’une boîte.

    – En vérité, votre sort m’importe peu. Cependant, tu as raison. Même si je frémis en pensant que l’on va vous transpercer pour vous épingler et vous remiser dans un tiroir où le soleil ne caressera plus jamais le velouté de vos ailes. Tu vois, je suis quand même compatissante à vos douleurs. Mais le plus navrant réside dans le fait que pour arriver à ce triste résultat, vos bourreaux auront écrasé la moitié de nos amies. Tu comprends pourquoi je nourris de la haine pour ses détrousseurs de papillons.

    – Oui parfaitement maintenant que tu m’expliques la raison qui te fait détester ces gens, je te fais une promesse. Si tu me laisses goûter à ton cœur, désormais je ne viendrai t’honorer que les jours où nulle âme ne piétinera votre prairie. Cela te satisfait-il ?

    – Plus que tu l’imagines, mon ami. Je t’en suis même reconnaissante. Alors, si tu le veux, je le mets à ta disposition et sur l’autel de notre nouvel amour, je te propose de faire la paix.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     

     

     


    votre commentaire
  • – Entre la terre et ses serviteurs, l’histoire a commencé depuis longtemps ; je dirai même depuis le jour où le ventre de l’humanité lui recommanda de tout mettre en œuvre pour le contenter. Alors, d’un morceau de bois qu’il transforma en une charrue approximative, l’inventeur, s’aidant de sa compagne ou d’un fils, ils éventrèrent le sol, pour en faire disparaître la brande qui le recouvrait. Mais il fallait bien du temps pour terminer le premier sillon, car tirer l’outil à main nue requérait beaucoup de force, cette dernière générant de vives douleurs, identiques à celle que l’on fouillait, mais qui se retenait aux racines, afin de ne pas se laisser découvrir. Oui, le champ avait peur de perdre son âme dans cette nouvelle aventure. Cependant, la récolte s’étant montrée généreuse, les paysans comprirent qu’ils devaient travailler de plus grandes parcelles. Alors ils eurent l’idée de fabriquer un matériel plus conséquent, et entreprirent de domestiquer un animal pour remplacer l’homme. Le résultat fut à la hauteur des espérances. On défricha, laboura, sema et engrangea.

    C’est alors que les premières dissensions virent le jour au sein des familles. Certes, les valets de la terre n’appartiennent pas à la même lignée ; pourtant, on les imaginerait issus d’une seule maison, tant leurs exigences se ressemblent, ainsi que leurs émotions quand ils parlent de leurs champs. Déjà, les plus jeunes critiquaient les aînés et leurs méthodes. Ceux-ci répondaient qu’ils avaient encore besoin de quelques ans pour apprendre et que le temps viendrait où à leur tour, ils seront en mesure de faire selon leurs manières de croire et de mettre en valeur leurs pensées. Mais, dans l’existence des hommes, les saisons se succèdent toujours plus vite, et sans considération particulière, elles poussent les ouvriers des campagnes vers la sortie. Ceux qui cherchaient à imposer leurs idées finirent par prendre le pouvoir. Ils s’acharnèrent ; exploitèrent de plus grandes surfaces, comprenant qu’ils pouvaient tirer un profit de leurs tâches, car tous ne désiraient pas être des paysans au service de la terre, il fallut bien qu’ils se nourrissent. Toutefois, les mains fouillant le sol, la tête baissée sur les travaux, ils ne s’aperçurent pas que leurs enfants s’épanouissaient au fil des printemps. Le jour vint où sans les avoir entendues ni apprises, les réflexions que les parents avaient adressées à leurs aînés leur revinrent brutalement. Une belle histoire ne commençait pas, c’est la précédente qui écrivait le chapitre suivant. Les agriculteurs d’alors ajoutèrent à leurs récoltes de nouveaux produits. Ils se lancèrent même dans l’élevage, comprenant que l’on ne pouvait puiser indéfiniment dans l’environnement sans risque d’épuiser le vivier naturel. L’humanité venait de faire un immense pas en avant. Mais tout à leurs calculs savants, ces paysans des temps modernes, comme ils se qualifiaient non sans fierté, du haut du sillon sur lequel ils contemplaient leurs œuvres, ne virent pas s’approcher leurs enfants qui les bousculèrent sans ménagement, au risque de leur faire perdre l’équilibre. L’heure de la remise en cause avait sonné. Les façons culturales d’antan avaient vécu. Il était l’heure de passer à autre chose. En un mot, ils donnèrent à comprendre aux anciens que s’ils ne pouvaient imposer leurs méthodes, ils considéraient être révolutionnaires, ils s’en iraient tenter leur chance ailleurs, dans tout autre domaine pourvu qu’ils ne les obligent pas à devenir des esclaves. Valet de la terre, oui ; tomber dans la dépendance, non ! Ils prirent donc le pouvoir plus qu’on leur céda.

    Mais les saisons n’entendant rien aux discours des individus imitèrent les pendules, à moins que ce ne fût l’inverse ; elles ne cessaient de tourner. Les nouveaux servants, pour gagner du temps, dételèrent la paire de bœufs, et les remplacèrent par des chevaux puissants et fougueux. La faux sans être définitivement abandonnée vit arriver les machines. On n’en finissait plus d’engranger. Les hommes n’étaient plus de simples paysans. Ils étaient devenus des commerçants, des comptables, des négociants. Ils succombèrent aux avances des apprentis sorciers qui leur firent croire que des engrais chimiques les aideraient à produire plus. Ils coupèrent les haies protectrices pour étendre les surfaces. Elles furent immenses, certes, mais exposées aux intempéries. Le vent s’en donnait à cœur joie, n’ayant plus d’obstacles à franchir. Les blés connurent l’injure de la verse. Alors, on créa des céréales à la tige plus courte. Mais du même coup, on diminua la qualité et le rendement de la paille. Bref, on venait sérieusement de jeter une poignée de sable dans l’engrenage d’une merveilleuse machine, celle qui se nomme mère Nature. D’inventeurs en apprentis sorciers, nous en sommes à notre époque, où, de nos fabrications saines, on en fit des aliments porteurs, et transmetteurs de maladies. Derrière chaque buisson se cache un nouveau règlement et les générations modernes ne peuvent que se tourner vers les aïeux s’ils veulent survivre. Il faut se décider à mettre un point final à l’histoire que les anciens commencèrent à esquisser il y a bien longtemps, car eux écrivaient lentement, afin d’en comprendre chaque mot.

     Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires