• — Vous aurez raison de juger ce billet un peu bizarre ! Et encore, quand j’écris bizarre, sans doute se trouvera-t-il quelqu’un pour dire « très bizarre ». Ordinairement, il y a le ciel, la terre, que la foudre parfois unit l’espace d’un éclair, et aucun autre élément ne s’intercale entre eux.

    Cela, c’est ce que nous pensons alors que tout semble aller pour le mieux.

    Mais voilà ; chez nous, rien ne se passe comme partout ailleurs. C’est sans doute aussi pour cela que nous sommes ici, me direz-vous, pour vivre des émotions fortes, que le temps ne se lasse jamais d’inventer en secret, durant les longues nuits équatoriennes. Il y a quelques jours, je vantais les mérites d’un rayon de soleil. Et bien mal m’en prit, puisqu’avant la fin de la journée, les averses avaient refait leur apparition. La pluie, vous me direz que vous connaissez ; même si de l’avis général, sur le vieux continent elle se fait rare. Ce n’est pas le cas chez nous !

    Nous pourrions remplir chaque jour des tankers et les envoyer livrer leurs cargaisons en des lieux où le précieux liquide néglige d’abreuver la terre de plus en plus exsangue. Sans doute que les profits générés ne seraient pas suffisants, que personne n’a mis en place des lignes dont les navires transporteraient la vie !

    Imaginez plutôt ; dans notre petit coin de forêt dont on prétend qu’il est la gouttière du ciel, les années moyennes il tombe la bagatelle de cinq mètres d’eau !

    Et quand il pleut vraiment, me demanderez-vous ?

    Nous avons déjà dépassé les six mètres !

    Vous le voyez, nous avons de quoi arroser des zones entières et même y créer des lacs qui seraient à leur tour, générateurs de microclimats. Cela aurait pour effet de ralentir les incendies en périodes de longues sécheresses.

    Bref, mon propos n’était pas de vous parler de politique économique, mais des aléas que notre météo entraîne depuis des mois.  

    Cependant, plus au nord de notre région, on lance des fusées. La belle Ariane ne suffisait pas, la solide Soyouz s’est installée et depuis peu, l’élégante Véga italienne s’est jointe à la fête. Autant dire que le fleuron de la technologie s’est donné rendez-vous sur notre sol. Mais la société des hommes est faite de cette façon, que depuis toujours elle a su diviser pour régner. Ce dont manque la majorité des gens, eux, les techniciens du port spatial l’ont en abondance. À nous la galère et les rames pour remplacer les voiles.

    Ainsi, ne disposons-nous que de quelques faisceaux d’un satellite si lointain que le premier nuage bourgeonnant est suffisant pour vous priver de télévision.  

    Le téléphone quant à lui semble être sur table d’écoute, puisque nos lignes reposent le plus souvent sur les arbres ou parfois l’inverse, nous obligeant à remettre debout ce qui s’est effondré hier. La fée électricité a perdu depuis longtemps sa belle baguette magique.

    À ce sujet, quelqu’un pourrait-il me dire pourquoi une borne pavillonnaire renfermant compteur et disjoncteur submergé par quatre-vingts centimètres d’eau ne saute pas ? C’est ce qui s’est produit chez nous, sans que cela n’émeuve personne. Vous le constatez ; nous n’avons pas le gel, ni la neige, ni les ouragans pour mettre à mal nos installations, et pourtant elles le sont quasiment tout au long de l’année. En dehors des éléments climatiques naturels, nous voyons également des petits animaux sauvages jouer les équilibristes sur les fils en tous genres. Ils prennent plaisir à faire fondre nos relais et nos répartiteurs, quand ce ne sont pas les serpents qui tombent amoureux fous des câbles des transformateurs. Et je vous fais grâce des nids-d’abeilles et guêpes de toutes sortes qui trouvent bien d’avoir leurs logements ou leurs ruches dans les boîtiers de téléphones.  

    Ne vous méprenez pas, je ne me plains pas, car notre vie ne fut jamais suspendue au bout de l’un de ces multiples fils. Seulement, à la longue, lassé par tous ces problèmes qui nous tiennent éloignés de vous, je me demande si je ne devrais pas laisser ma place à quelqu’un d’autre qui serait plus proche du modernisme, et aller retrouver ma solitude bienfaitrice. J’ai parfois le sentiment, en écrivant mes billets et m’escrimant à les envoyer, de lancer une bouteille à la mer ! Il est vrai que la nôtre est particulièrement grande, puisqu’il s’agit de l’Atlantique ! Mais quand même, il y a des hommes qui le traversent à la rame et j’ai l’impression qu’ils vont plus vite que mes messages à vous parvenir.  

    Vous le comprendrez, si je ne suis pas très souvent sur la toile, c’est que je me trouve coincé sous elle et je ne sais pas quand j’aurai la permission d’en sortir. En attendant de vous retrouver, je vous prie de bien vouloir excuser ma présence en pointillés plutôt qu’en lignes continues. Notre débit est très faible et il nous faut beaucoup de temps pour ouvrir des pages rendues trop lourdes par l’immense amitié qui y réside.  

    Voilà quelques nouvelles de notre forêt dont les racines des arbres se transforment peu à peu en de gigantesques palmes. Je ne serais pas surpris, au sortir de la nuit, de la voir déloger pour rejoindre des régions au climat plus tolérant. Si vous désirez écrire un mot pour nous dire que vous avez reçu ma bouteille, soyez gentils de le mettre sur un des fils de la toile qui nous emprisonne. Ce serait bien le diable si une araignée bien intentionnée ne le dépose pas sur le rebord de l’une de nos fenêtres, tandis que dans le même temps, notre amitié se presse lentement vers le chemin inverse pour vous assurer de nos meilleurs sentiments.

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  • LA VERTE FEUILLE– Allons, ma mie ; ne nous laissons pas rattraper par le temps que je sens déjà être sur nos talons. Ce n’est pas que la route à faire soit encore très longue, mais avec les nuits qui bousculent les jours de plus en plus tôt, j’ai le sentiment que l’on nous vole chaque soir un peu plus d’espoir.

    – Je te découvre en ce jour bien pessimiste, mon doux ami. Tu me donnes l’impression qu’en toi, quelque chose s’est soudain brisé. Me diras-tu ce qui encombre ton esprit à ce point que pour la première fois depuis un demi-siècle, je te trouve le dos courbé ? Est-ce par la faute du poids des ans ? À moins que tu prennes conscience que les choses de la vie t’échappent, alors que tu les maîtrisais si bien ?

    – Ma belle, tu as à la fois tort et raison. C’est un doux mélange de sensations étranges qui m’envahissent. Sans doute que la saison y est pour quelque chose dans mon comportement, car je sais bien que l’on ne peut avoir vécu si longtemps et en demander de même. Ce serait utopique que de l’imaginer. D’ailleurs, et pour être franc, je ne m’y essaierai pas. Pareil aux aurores qui décident des couleurs du jour, j’ai conscience qu’à chacune d’elle c’est un jour nouveau qui frappe à notre porte. Le temps n’utilise jamais ce dont il s’est servi la veille pour fabriquer le lendemain, et c’est très bien ainsi.

    – Oui, je me contente de cette réponse, mais je crains que tu gardes par-devers toi les véritables raisons. Tu me parles de saison, mais chez nous, elles ne ressemblent pas à celle de notre vieux continent. Tu n’es pas comme l’arbre qui, au réveil d’une nuit agitée par le vent, sent en lui de longs frémissements le parcourir des racines jusque dans la ramure. Alors que la clarté est à peine installée sur son houppier, soudain il est  secoué de tremblements qui lui glacent la sève. C’est à cet instant qu’il comprend qu’il devra faire l’impasse sur les beaux jours et se replier sur lui-même. Il est conscient  de sa faiblesse et devra espérer que la saison oublieuse ne soit pas des plus rigoureuses, car avançant dans son histoire, il sait pertinemment qu’il n’a plus la même énergie pour résister aux assauts des tempêtes.

    – Je devine le sentier sur lequel tu veux m’entraîner, ma chère. Souviens-toi que comme ton arbre, je suis issu de la campagne. J’ai parcouru de nombreux  chemins, gambadé dans les champs, participé à tous les travaux de la ferme, et parfois à celle des métayers voisins. Les frémissements dont tu parles, je les ai ressentis lors des périodes hivernales, de celles si intenses qu’elles rentrent dans les demeures et emportent les plus vieux. Oui, souvent, j’ai surpris, à l’instant où l’ancien rejoignait son lit près de la cheminée,  cette phrase dont je ne tardais pas à en connaître la signification :

    – Oh ! Les amis, le froid ne se contente plus du dehors. Voilà qu’il envahit mon corps, tandis que les flammes de l’âtre sont impuissantes à le faire reculer. Pour l’avoir entendu de mes aînés, je sais désormais que je ne verrai pas la verte feuille.

    – Étrangement, c’est au cours de cette même nuit que le hibou venait se percher près des bâtisses, dans le vieil orme dépouillé et endormi. Il hululait longuement. Les gens des environs, connaissant ce que cela signifiait, leurs esprits se préparaient. Quelques jours plus tard, en effet, on conduisait le défunt vers sa dernière demeure.

    Par contre, ce jour, je ne prononcerai pas cette phrase, car chez nous, la nature n’abandonne pas son bel habit. Alors, tu vois, tu peux te rassurer, j’arpenterai encore de nombreuses années, et surtout en ta compagnie, ce chemin qui aime que nous imprimions nos pas, pour que nos enfants les suivent le jour où ils désirent nous retrouver afin de nous serrer dans leurs bras.

    – Maintenant, j’ai peut-être une autre solution pour apaiser ton âme tourmentée.

    – Tu la penses donc en de si grandes souffrances, que tu veuilles la soigner ?

    – Bien sûr que je la ressens affaiblie. À ton tour, souviens-toi que je suis une femme, et qu’à ce titre, je suis plus sensible que toi pour deviner certaines choses, ou les comportements de ceux qui m’entourent, et qui ont une réelle importance pour mon cœur.

    – Je suis impatient de connaître ce remède miracle ; dis-moi vite son nom !

    – Mon doux ami, ce qui encombre ton âme, c’est que depuis trop longtemps tu marches en piétinant ton ombre, et cela te fait mal. Tu as ce sentiment douloureux de parcourir le passé, alors que nous ne cessons d’avancer dans le présent. Si tu tiens réellement à découvrir de nombreuses années, je te propose que nous nous retournions. Ainsi, sans abandonner notre vécu, nous n’aurons qu’à tourner la tête pour nous assurer qu’il nous suit docilement, et que chaque pas que nous faisons, en fait, c’est une part de notre vie actuelle que nous lui confions pour qu’il écrive une nouvelle histoire.

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  • — Chez nous, il se colporte un vieil adage qui nous explique qu’il y a deux saisons : « une pendant laquelle il tombe des hallebardes, et une seconde où il pleut moins. » Inutile que je vous dise combien la seconde est attendue avec impatience. Oh ! N’allez pas croire que nous ne réclamerons pas pour autant quelques jours d’humidité,  lorsque le soleil se fera trop présent, car ceux qui ont en charge les travaux de la terre, comme tous leurs collègues qui labourent, sèment ou entretiennent les cultures de par le monde, si vous leur posez la question : Pour vous, que représente le beau temps ?

    — C’est n’importe lequel, pourvu qu’il ne dure pas, vous répondront-ils avec un sourire malicieux.

    Sous notre latitude, il est facile de deviner lorsque l’été se prépare. Il y a d’abord notre fameuse zone de convergence (pourvoyeuse de déluges) qui remonte vers le Nord. Ensuite, en observant bien la nature, on comprend que de bonnes nouvelles nous arrivent depuis le firmament. Toutefois, elle est prudente. Elle garde le souvenir que si les jours sont autant de promesses heureuses, il est des années qui ont imprimé de profondes cicatrices ; les souffrances engendrées par la conjugaison du soleil et de la terre qui s’ouvre comme si elle demandait pardon d’avoir été parfois orgueilleuse. La surface de notre région ressemble alors à un puzzle gigantesque et chaque jour les lézardes s’étirent et s’éloignent les unes des autres, provoquant une transpiration excessive du sous-sol qui laisse échapper sa maigre humidité en même temps qu’une partie de sa mémoire.

    À l’approche de la saison durant laquelle la pluie se fera plus rare, l’activité animale s’intensifie également. Les premières à annoncer la bonne nouvelle sont les fourmis qui délaissent leurs refuges des hauteurs pour rejoindre les espaces asséchés des bas-fonds. Pendant des jours, des colonnes interminables sillonnent la brousse. Curieusement, elles peuvent faire plusieurs fois le même chemin avant de disparaître définitivement sous la forêt.

    Il y a aussi les papillons qui nous gratifient de spectaculaires rubans multicolores ondulant selon la topographie du terrain et des plantations. Ils sont des millions, évitant les obstacles, contournant les constructions, allant toujours vers une direction héréditairement inscrite en leur mémoire. Les derniers observés suivaient un axe est-ouest. Avant le coucher du soleil, ils se posent sur les arbres, et le lendemain matin, dès que les rayons ont réchauffé l’atmosphère, ils reprennent la route qui les conduit vers les zones de reproduction. Je les regarde sans me lasser, et je permets à mon imagination de se joindre à leur migration ; un sentiment m’envahit alors ; on croirait que c’est le temps qui s’enfuit, nous laissant orphelins.

    Les félins ne sont pas les derniers à percevoir le changement qui se prépare. Nonchalamment, ils se rapprochent des lieux d’élevage où ils savent que les bestiaux désormais, passeront les nuits dans les pâtures. Les longues périodes de traques sont donc en suspens pour la saison.

    La belle saison qui est en marche dépose sur les arbres des milliers de fleurs affolant les insectes et enivrant les hommes de fragrances à faire pâlir de jalousie les meilleurs nez du monde. Hélas pour elles ; un dernier orage rancunier viendra détruire les espérances des plus pressées. Qu’importe, il en faudra plus pour décourager les vieux manguiers, habitués qu’ils sont à être malmenés. Ils puiseront dans les entrailles de la Terre une sève nourricière qui se réfugiera dans d’autres boutons, attendant le moment idéal pour éclore.

    Dans la forêt, on assiste à une mini-révolution. Les jeunes tiges effrontées bousculent leurs aînées qui sont usées comme d’anciens parchemins. Résignées et n’offrant aucune résistance, elles se laissent tomber au premier coup de vent un peu fort. Le houppier n’a pas le temps d’avoir honte de sa nudité, que déjà les rameaux se couvrent d’un vert tendre, celui des nouvelles feuilles prétentieuses et luisantes. L’automne n’aura duré qu’une nuit, gare à celui qui l’aura manqué.

    Les oiseaux s’appellent et se poursuivent et les plus titrés se lancent dans de vraies cérémonies et parades nuptiales. Chacun s’active à la construction de nids dans lesquels ils déposeront les fruits de leurs amours, sous le regard amusé des serpents dont les ventres criaient famine.

    Dans les criques s’asséchant, on crie au sauve-qui-peut ! Les poissons les plus anciens éviteront de se cacher dans les trous qui tapissent les lits des cours d’eau, même s’ils sont profonds. Ils sont autant de pièges pour les jeunes écervelés qui serviront de repas aux hérons et autres butors.

    L’herbe s’empresse de rajouter une longueur, mais au fond d’elle, elle sait qu’il est écrit qu’elle deviendra brune et craquante. 

    Les nuits sont heureuses, elles vont enfin exposer leurs secrets aux regards des hommes curieux, sous la forme de panoplies d’étoiles, laissant les jours suffoquer jusqu’à la dernière goutte de rosée que les matins essaieront de retenir sans y croire vraiment.

    Il en va ainsi de la saison qui s’installe, sans coquelicot ou bouton-d’or, ni aucune pervenche, mais qui dépose dans chaque cœur avec délicatesse et une infinie douceur ; elle se nomme l’amour nous invitant à nous baigner dans les fragrances nouvelles.

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  • QUAND L’ENFANT SE FAIT HOMME— Nous savons maintenant que nos demoiselles n’attendent aucun prince et qu’elles ignorent même jusqu’à leur existence. Leurs nuits ne sont pas peuplées de songes inaccessibles, puisque leurs rêves ne s’éloignent jamais du village où elles peuvent retrouver leurs pensées dès les premiers pas effectués dans le layon conduisant sous la haute forêt. Pour l’heure, il nous suffit de suivre les regards amusés pour nous convaincre que leur souci du moment n’est pas étranger au choix du jeune homme sur lequel iront leurs préférences. Car il s’agit bien de découvrir parmi ces enfants, celui qui sera le meilleur et le plus efficace traqueur de gibiers.

    Dans les temps anciens, il était courant d’associer aux qualités de chasseur la beauté de l’individu et son aptitude à mener des batailles contre des tribus voisines, et devenir le chef du campo. Mais les époques ont changé, et les mœurs évoluées. Les peuples vivent maintenant dans la paix et la sérénité. Le compagnon choisi ne devra donc pas avoir les valeurs d’un guerrier, mais celles d’un homme solide, malicieux pour débusquer l’animal habitué depuis toujours aux pièges de la forêt. Il ne devra pas craindre les esprits ni les maskililis qui hantent les environs, dès la nuit installée. Il devra se montrer suffisamment courageux pour les chasser et les contraindre à abandonner la haute sylve protectrice. C’est que ces petits diablotins ont plus d’un tour dans leur sac pour effrayer les gens assez naïfs pour s’enfoncer sous les bois à l’heure où ce sont eux qui les envahissent. Sous les carbets, on murmure qu’ils marchent les talons en avant, et les orteils en arrière. Leur taille est celle des pygmées ; le cri, qu’ils lancent les nuits de pleine lune, d’après la mémoire des anciens qui prétendent en avoir croisé plus d’un, est très surprenant pour qui l’entend pour la première fois. À la note près, ils le traduisent par un « sine ki li li » qui roule et rebondit de tronc en tronc. Cependant, on est bien aise de ne pas les avoir revus depuis des décennies, car, dit-on encore, ils n’hésitaient pas à rentrer dans les villages pour y enlever de jeunes enfants. Ils les relâcheraient des années plus tard, après les avoir rendus méconnaissables afin qu’ils deviennent eux-mêmes des diables de la forêt. Les caractères réfractaires ne retrouvaient l’usage de la parole que longtemps après leur libération.

    Toutefois, dans l’esprit des fillettes paraissant indolentes, celui qui sera désigné pour conduire la famille devra également se montrer quelqu’un de responsable. Il devra être aussi puissant et équilibré que le pilier central du carbet sur lequel repose la charge de la construction. Ces princes d’un autre monde, vous les voyez sur la photo offerte ci-dessus. Ils ont conscience qu’ils doivent briller sous les regards émerveillés des demoiselles, car ils devinent que de leur adresse, dépend une histoire qu’ils veulent exemplaire. En effet, un bruit court dans les environs, que bientôt, aura lieu l’épreuve tant redoutée du plus grand nombre ; celle du Maraké. Elle confirme le passage de l’enfance à celui de l’adolescence ou de la rentrée chez les adultes. Durant un temps déterminé, les étapes s’enchaîneront. À l’issue de la dernière, les candidats  seront déclarés aptes à rejoindre le rang des hommes dont ils seront les égaux. Mais avant cela, il leur faudra souffrir.

    Cela commence par l’isolement dans un carbet conçu pour l’occasion, tandis que le village résonnera des sons des flûtes, des chachas et des danses, rythmées par les roulements des tambours. Les prétendants ne recevront pas de nourriture, jusqu’au moment où ils devront ingurgiter la plus grande quantité possible de cachiri, jusqu’à ce que le ventre n’en puisse plus et qu’il régurgite le liquide et que l’on juge que les ultimes lambeaux de l’innocence ne s’accrochent plus à eux. (Le cachiri est une boisson de manioc râpé, mâché par les femmes et mises à fermenter. Il est servi lors des fêtes et pour accueillir les hôtes de marque). Puis, viendra l’expérience des abeilles. Prisonnières dans une cage finement tressée, elles planteront des centaines de dards sur la poitrine du candidat, rendues agressives par l’ambiance, pas une n’épargnera celui qui a le désir de devenir un homme. Leur succède l’épreuve des fourmis. Il est inutile que je vous dise combien les morsures sont douloureuses, ainsi que les brûlures dues à l’acide injecté. Certains prétendants connaîtront l’évanouissement, mais c’est à ce prix qu’ils seront des adultes à part entière. (Pour avoir expérimenté involontairement les Flamandes qui colonisent le pied de certains arbres, je suis en mesure de vous confirmer que c’est particulièrement cuisant).

    Pour revenir à mon propos, concernant l’initiation, j’imagine que certains penseront qu’elle est une méthode ancestrale, sans doute voisine de « la sauvagerie ». Toutefois, elle a le mérite de montrer aux jeunes les réalités de la vie au sein de la nature. Ce qu’il est important de souligner, c’est qu’aucun des éléments utilisés n’est étranger à leur environnement.

    Dans notre société où l’enfant est parfois considéré comme un roi, nous avons trop souvent l’habitude de les laisser construire seuls la suite de notre histoire ainsi que le mode d’écriture qui lui plaît, mettant à leur disposition les sentiments et les mots qui leurs conviennent. Dans nos contrées, il n’est rien de comparable. Depuis toujours, on a connaissance que tout fragment de la vie se gagne un peu plus chaque jour, et à la force du poignet et aussi avec la puissance du mental. L’homme doit ressembler au milieu dans lequel il évolue. S’il n’a pas la force de le combattre, c’est lui qui sera absorbé. Rien n’est viable ni définitivement acquis qu’il  soit conquis de haute lutte. Nous savons l’existence pareille à l’eau contenue dans la cruche. L’instrument n’invente pas le précieux liquide ; pour le conserver plein, nous devons le plonger sans cesse dans le puits.

    Chez nos amis, devenir un homme responsable est un honneur auquel nul ne se soustrait, et il arrive que certains adultes qui doutent ne rechignent pas à refaire les terribles épreuves. On a même vu certaines jeunes filles demander à subir la Maraké, non pour montrer qu’elles n’étaient pas différentes, seulement pour se prouver qu’elles existaient et qu’elles n’étaient pas des sujets passifs ou effacés.

    Ainsi se passe le temps chez nous, où les rêves et les réalités marchent côte à côte en se donnant la main, sous les frondaisons de la vie.

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  • — Aujourd’hui, j’ai envie de vous en dire un peu plus concernant notre merveilleuse région. Les villages qui ornent l’arrière-pays sont de véritables écrins où la vie prend le temps de respirer à son rythme, sans qu’elle ait besoin de chercher son souffle. Elle imprègne tous les éléments qu’elle frôle, ainsi que les habitants, de telle sorte, que le visiteur pourrait s’imaginer que ceux-ci sont hors de la réalité, à des milliers de lieues du monde sans cesse en effervescence qui est le nôtre. Ici, malgré les tentations qui se firent toujours plus nombreuses, on ne s’est pas encore décidé à franchir le pas qui suffirait à passer d’une civilisation à une autre.

    Il est vrai que l’on se demande pourquoi ils le feraient, quand on entend justement ces peuples se plaindre en permanence de tout et de rien et parfois même des choses ou des gens qu’ils choisissent eux-mêmes. Dans nos villages, la sérénité est omniprésente. L’égoïsme, cette chose étrange, est demeuré aux portes des cités urbaines, comme s’il craignait les grands espaces où il pourrait se perdre. Au cœur de l’immense sylve, chacun n’ayant pas davantage que les autres, il n’y a donc pas de lutte pour obtenir l’objet inutile ou indispensable. Chacun sait apprécier à sa juste valeur le bien-être, et surtout, respecte son voisin avec qui il partage chaque instant du jour. Aucun moment n’est perdu à chercher les regards. Ils sont disponibles à chaque instant et s’adressent à tout le monde qui croise la vision de celui qui les distribue. À ce sujet, contemplant les jeunes amérindiennes sur la photo, on envie presque leurs sourires innocents. Pour l’observateur blasé, la scène semble banale.

    On se prend à imaginer que comme tous les enfants de la terre, elles laissent s’enfuir leurs désirs au gré du temps qui façonne les songes, tout en se balançant nonchalamment dans le hamac. Mais au cœur de la forêt, cette génération évoluant dans les villages établis entre fleuve et grands bois, ont-elles les mêmes songes que ceux des villes ? Pensez-vous qu’elles rêvent des princes extraordinaires qui viendraient depuis les brumes matinales les enlever à leurs pères, telles de fières petites reines ? Peut-on seulement envisager que leur sommeil peut être troublé par de vilaines sorcières, faiseuses de charmes auxquels nul ne peut survivre ?

    Pas du tout.

    Dans notre pays, les héros ne prennent pas d’assaut des forteresses hautes perchées sur les montagnes, au plus près des cieux. Les acteurs des comptines et des légendes s’ils sont déguisés sous des noms d’emprunt n’en sont pas moins bel et bien des êtres réels. Nous pouvons les rencontrer à tout instant, au détour d’un sentier traversant la savane, les voir s’enfuir sous la forêt en suivant des layons secrets. Ils peuvent également accompagner la course des cours d’eau ou sauter d’une ramure à une autre aussi longtemps que dure le jour, sans jamais poser un pied à terre. Ils se nomment jaguars, tortues, toucans, perroquets ou encore lézards. Le conte, à travers ses images et au fil des histoires, n’est jamais très éloigné de la réalité. En fait, il s’approprie les instants de l’existence, auxquels il ajoute les couleurs et les saveurs. Pour le plaisir de tous, chaque matin, la fable se renouvelle.

    Les villageois prennent leur bain de vie comme celui que l’on vole au fleuve.

    Nous comprenons qu’il n’est nul besoin d’aucune page pour immortaliser les merveilles du quotidien. Les nuages ne supporteraient pas d’être emprisonnés sur des petits rectangles de papier tandis qu’ils ont le ciel pour courir vers leur destinée, en parfaite liberté. De temps à autre, ils ne rechignent pas à se poser sur la cime des grands arbres pour y déverser leur trop-plein d’humidité. Ils les enveloppent dans une mousseline élégante, les faisant ressembler à d’immenses cocons. Les perroquets, les aras et certains autres oiseaux, lorsqu’ils sont en couple, ne se séparent plus jamais. Ils s’amusent à rapporter au mot prés, les potins de la brousse aux femmes filant le coton pour la confection de nouveaux hamacs. Ici, à la porte du paradis, les rêves se parcourent les yeux grands ouverts et le sourire aux lèvres. La vie est douce comme le bon miel et jamais personne ne songerait à renverser le pot, afin de vérifier ce qui repose dans le fond. Je vous l’ai précisé ; s’il est un pays où le temps prend le sien pour respirer un peu avant de continuer sa course autour du monde, c’est bien chez nous qu’il étale ses aises. En regardant à nouveau du côté des jeunes filles, nous pouvons constater qu’elles sont parfaitement heureuses. Serait-ce qu’elles aient vu un chevalier en habit de lumière s’approchant une monture parée d’or ? Sinon, vers qui s’envolent les sourires ?

    Si vous me faites l’amitié de me lire, demain, promis, je vous dirai la suite.

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