• — La journée avait paru plus longue et plus lourde à supporter sur les vieilles épaules de l’homme que les jours précédents. Je sais bien que je ne suis plus de première jeunesse, dit-il, mais celle-ci me coûte davantage d’énergie à traverser que les anciennes. On dirait que l’air se raréfie au fur et à mesure que le jour s’épuise, comme si la fin du monde allait nous tomber dessus en même temps que les ténèbres. Le vieil homme regarda un instant vers le firmament et ce qu’il y vit lui tira un hochement de tête qui pouvait vouloir dire beaucoup plus qu’il y paraissait. Le zénith était encombré par des nuages particuliers. Ils semblaient remplir tout l’espace et ils fendaient l’azur comme on écorche une couche de plâtre encore frais. C’était des oiseaux qui s’enfuyaient comme s’ils avaient pressenti un danger imminent et ils barraient le ciel incendié que le soir ne parvenait pas à dissoudre. Serait-ce donc la fin du monde que d’aucuns nous annoncent depuis si longtemps ? L’homme se demanda soudain si l’heure du repentir était arrivée. Malgré lui, il sourit en se flagellant mentalement. Fallait-il que je fusse bien naïf pour imaginer, ne serait-ce qu’un instant que ce que j’avais construit tout au long de la vie serait éternel ? Il est vrai que l’on pardonne rarement à celui qui ambitionne son environnement trop beau et trop grand.

    Certes, il avait été un rebelle, une espèce nouvelle d’insoumis à l’esprit toujours prompt à critiquer, mais n’ayant jamais porté atteinte à l’intégrité de quiconque.

    Il avait aimé son pays avec passion. Il en avait apprécié la langue, qui possède un mot particulier pour expliquer chacune des émotions et qui chantent et qui dansent dès que l’on parle de ceux de l’amour.

    La culture et ses traditions venues depuis la nuit des temps ne l’avaient jamais laissé indifférent. Avec ferveur, il avait admiré les plaines, au fond desquelles musardent les fleuves et les rivières. Elles avaient pris naissance dans l’âme même de ce pays, y puisant ses bienfaits pour les acheminer jusqu’aux pieds des hommes, permettant au soleil de les traverser  pour qu’ils les réchauffent et les colorent d’arc en ciel à chaque cascade. Les collines, il les comparait souvent à des seins de femmes qui dressaient leurs sommets vers un firmament rougissant de plaisir. Il avait respecté les gens, car en chacun d’eux sommeillait un caractère différent, créant ainsi une richesse variée et infinie. Avec leurs particularités, ils ressemblaient à autant de surprises qu’une main inconnue aurait déposé chaque nuit dans l’intimité des ténèbres. Il éprouvait une certaine fierté d’avoir partagé le destin de beaucoup d’entre eux, d’avoir marché à la rencontre de certains autres, d’avoir ri et chanté en leur compagnie autour de tables généreuses. Parce que, se disait-il, la vie c’est la somme de tous ces moments merveilleux que l’on doit à ceux envers qui nous avons des sentiments, que nous ne pouvons avoir de remords ; seulement des regrets de n’avoir jamais suffisamment tendu la main et distribué des sourires afin de dissiper les souffrances sournoises qui résident en chacun de nous.

    Regardant à nouveau vers le ciel, à la vue de tous ces oiseaux qui s’enfuyaient, il se demanda encore s’il fallait y voir le présage que le voyage touchait à sa fin. Qu’importe ? se dit-il. La vie fut exaltante, riche, même si elle fut épuisante pour qui voulut en vivre tous les instants comme s’ils avaient été les derniers ! On pourra bien me montrer du doigt en prétendant que j’ai construit mon bonheur à ma façon plutôt que celle du plus grand nombre, et parfois m’envier parce que j’aurai inventé des fragrances nouvelles qui ne supportent pas de noms de fleurs.

    Les jaloux pourront dire que je me suis endormi dans les bras de la félicité, sur une couche recouverte de pétales parfumés et aussi me reprocher d’avoir égoïstement accaparé les heures douces de l’existence.

    Au moins ne pourra-t-on pas dire que j’ai oublié de vivre intensément. Oui, je m’accuse d’avoir vécu et à l’heure où la récompense s’épuise, mon seul regret sera celui de n’avoir jamais connu plus grand bonheur encore. Il y avait tant de promesses dans le ciel de chaque aurore, tant de fleurs dans les prairies, tant de sourires accrochés aux lèvres des femmes, tant de cœurs à conquérir !

    Observant une dernière fois les oiseaux, il se dit que finalement, c’était bien dans l’ordre des choses que de partir découvrir d’autres rivages. Il y était bien allé lui et le monde ne s’était pas arrêté de tourner pour autant !

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  • — Sous mes yeux, mon amie ne s’arrêtait à aucun moment ! Seuls quelques instants paraissaient être des murmures que s’échangeaient l’archet, l’instrument et la musicienne dont l’oreille était proche du violon, comme pour vérifier qu’aucune note de la fabuleuse partition ne s’était égarée dans ce qui semblait être une tourmente à certains moments de l’interprétation. Je me demandais pourquoi elle avait installé un livret sur le pupitre, car je ne la voyais jamais en tourner la moindre page. Je me suis dit que c’était sans doute par instinct et peut-être pour se rassurer si d’aventure elle venait à oublier quelque écriture.

    Ne pouvant exprimer ses sentiments avec des mots, le violon permettait aux notes de virevolter avec une facilité déconcertante. La musique occupait le plus petit espace laissé libre. Tout devenait symphonie, nous-mêmes n’étions que mélodie ! J’en étais persuadé maintenant ; le temps avait bien suspendu sa marche. Mes yeux ne savaient plus s’ils devaient suivre les mouvements des doigts courant sur le manche à une allure que je n’aurais jamais pu soupçonner, l’archer qui arrachait aux cordes des plaintes qui volaient à mon corps des lambeaux d’émotions, ou la demoiselle qui étaient aussi légère que la musique qu’elle produisait à moins qu’elle fût elle-même une de ses fées qui arpentent les sous-bois en faisant s’épanouir les fleurs sur son passage.  

    Quelqu’un entrant dans la pièce au moment où la symphonie s’amplifiait, aurait été en droit d’imaginer qu’il n’était question que de brutalité, alors qu’en vérité, ce n’était pas de la fureur que l’instrument et sa violoniste exprimaient, mais une douceur sans pareil, qui se posait avec beaucoup de délicatesse sur ma peau en y dessinant autant de frissons que l’océan possède de vagues. Le final fut digne des plus grandes tempêtes. Il aurait pu emporter tout ce qui se trouvait sur son passage. En moi, l’émotion était telle, que je ne retrouvais ma conscience qu’à l’instant où j’entendis mon amie me demander :  

    — Alors, on n’applaudit pas l’interprète qui vient de redonner vie à son compositeur préféré ?  Le récital ne t’aurait-il pas plu ?

    — Je me confondis immédiatement en excuses et sans doute maladroitement, je tentais de me justifier en disant que de là où la musique m’avait transporté, j’avais besoin d’un petit moment pour revenir sur terre.  

    — Je suis réellement flattée par ta réflexion, répondit-elle. Habituellement, les gens m’adressent plutôt des bravos, parfois si long que je ne puis laisser la scène. D’autres me font porter des fleurs comme si j’étais l’unique concertiste alors que nous sommes tous responsables de leur satisfaction.

    — J’essayais de lui dire ce que j’avais éprouvé, mais je la priais de ne pas m’en vouloir, car je ne possédais pas suffisamment de mots pour traduire les émotions qui ne m’avaient quitté à aucun moment.

    — Rassure-toi, répondit-elle, tu n’es pas le seul dans ce cas. Certains tentent de me faire comprendre pour ne pas avouer qu’ils ne savent pas dire ce qu’ils ressentent, qu’ils sont sans voix devant le talent. D’autres, les plus nombreux, ne pouvant dire quoi que ce soit ou craignant de ne pas maîtriser les expressions dont ils ne connaissent pas le sens, choisissent de se lever et applaudissent durant d’interminables minutes ; beaucoup plus longtemps qu’il en faut aux paroles pour traduire leur plaisir.  

    — Timidement, je réussis quand même à lui dire : c’était si beau, ce que vous avez joué pour moi ! Je ne sais que dire pour vous remercier. C’est un magnifique cadeau que vous m’avez accordé ! Veuillez pardonner mon audace, mais pendant tout le concert, parfois j’avais le sentiment qu’en vous il y avait plusieurs personnages qui apparaissaient ou s’éloignaient, selon ce que la musique tentait de me faire comprendre. Mais ce n’est qu’une impression ; m’empressai-je d’ajouter. Sans doute un caprice de mon imagination subjuguée par votre immense talent !  

    — Devines-tu, me dit-elle que tu me rends heureuse de t’avoir invitée dans mon repaire secret ? Tu n’écoutes pas seulement, mais tu sais regarder et interpréter les émotions. Je suis persuadée qu’au quotidien tu dois observer et entendre ce que beaucoup ignorent !  

    — Comprenez, lui dis-je ; je n’ai pas beaucoup de mérite. Je suis toujours isolé et tout ce qui m’entoure n’est que pour moi. Je peux donc frémir et apprécier tout à mon aise ce que la nature m’offre. Pardonnez-moi pour ce que je vous ai avoué précédemment.  

    — Il n’en est pas question, me répondit-elle. Ce que tu penses avoir deviné, ou cru apercevoir nous dirons que tu le dois à l’immense générosité des symphonies ; un miracle, en quelque sorte. Mais cela prouve aussi ta grande sensibilité. Démens-moi si je me trompe ; n’ai-je pas vu une petite larme poindre sous tes paupières ? C’est donc que la musique te va droit au cœur.  

    — En tout cas, lui dis-je, lors du prochain cours de chant, j’imagine que je ne serai pas puni. Je mêlerai ma voix à celle des autres, car après ce que j’ai entendu, l’instituteur me paraît être un débutant. Sa façon de jouer ne ressemble pas du tout à la vôtre !  

    — Ne soit pas méchant, me répondit-elle. Il doit également interpréter les plus grands compositeurs, mais c’est vous qui ne le comprendriez pas et vous lasseriez bien vite. Tu sais, me dit-elle : ce sont dans ces moments d’extrêmes émotions comme celles que tu viens de vivre que des passions et même des vocations naissent. Qui peut dire ce que tu seras demain ? Peut-être un jour, toi aussi…  

    Je ne la laissais pas finir.

    — Oh ! Répondis-je ; je suis certain que je ne serai jamais celui auquel vous pensez. Mes mains n’ont d’autres destinées que celles des outils que l’on utilise dans les campagnes. J’imagine qu’elles ignoreront encore longtemps à quoi ressemble la douceur des vôtres !  

    — Puisque tu aimes la musique, je vais te faire un second cadeau, dit-elle en me souriant. Elle me donna le vieux phonographe que ses parents lui avaient offert à l’occasion de sa réussite au conservatoire, l’accompagnant d’une magnifique collection de disques 78 tours datant du début du siècle dernier. De retour à la maison, ce cadeau fut l’objet de nombreuses remarques désobligeantes et source de jalousie. C’est alors que je compris qu’au cours d’une seule journée, on pouvait ressentir la joie et la douleur avec la même intensité.

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  • — Nous montâmes dans les combles de l’immeuble. Son père y avait aménagé une grande pièce, avec pour seule fenêtre celle que l’on nomme un chien-assis. La lumière qui pénétrait par cette issue donnait un caractère encore plus austère à la chambre cependant bien agencée et richement parée. Des draperies décoraient les murs totalement lambrissés, et le faux plafond était orné de volutes, de quarts de ronds et d’autres moulures et baguettes, les unes vernies, ou recouvertes d’une peinture qui les faisait paraître dorées. On se serait cru dans une magnifique salle d’un château d’un temps plus ancien. La pièce ne comportait pas de nombreux meubles, mais les présents avaient connu les mains adroites d’un ébéniste émérite. Le bois, à n’en pas douter, avait dû éprouver mille souffrances avant de livrer aux yeux émerveillés, des scènes de vie et des paysages à couper le souffle. Elle me demanda d’ouvrir la fenêtre basse qui donnait sur le toit et je découvris une partie de la campagne environnante.

    – Sens-tu ce petit air qui s’invite à notre réunion intime, me questionna-t-elle ? Il est notre complice, car il empêchera la symphonie que je vais interpréter rien que pour toi, de s’évader par delà le village.

    – Elle me pria de m’asseoir confortablement dans un fauteuil si moelleux que je n’osais y prendre mes aises, préférant garder les fesses sur le rebord, comme pour mieux m’échapper en cas de danger. Avec de grands soins, elle sortit le violon de son coffret dont l’intérieur était tapissé d’un tissu rouge, épais et douillet. Devant elle, elle dressa un pupitre et y installa un livret dont les pages étaient recouvertes de lignes et de signes particuliers.

    – As-tu quelques notions quant à la lecture de la musique, me demanda-t-elle, comme si cela eut été naturel que je le sache ?

    – Je ne répondis rien ; je me contentais de hocher la tête de droite à gauche.

    Délicatement, elle prit l’instrument et posa le menton sur l’emplacement réservé à cet effet, et, l’une après l’autre, pinça les fines cordes afin de vérifier qu’elles fussent parfaitement tendues.  

    Elle s’empara de l’archet, et après avoir passé la mèche sur un tissu spécial, elle demeura un moment immobile devant la partition. Instinctivement, les doigts de la main gauche trouvèrent leur place sur le manche ; la droite qui tenait la baguette sans hésitation se lança à la rencontre de la symphonie. À l’instant où la première note monta, soudain, il me sembla que le monde venait de s’arrêter. Profitant d’un silence, elle m’annonça un illustre compositeur dont je ne retins pas le patronyme. De toute façon, je n’étais plus attentif qu’à ce qui allait se passer.

    Enfin, je pouvais regarder sans risquer la moindre punition. Dans la pièce que je nommais un nid entre ciel et terre flotta une douce ambiance estivale. La belle demoiselle et son violon ne faisaient plus qu’un. Il me semble qu’à cet instant rien n’aurait pu les séparer, pas même un tremblement de terre. Il n’était pas que le bras droit qui faisait glisser la baguette sur les cordes dont les doigts montaient et descendaient le long du manche et parfois jusqu’à la table d’harmonie. Je compris alors que l’union de la demoiselle, son violon et son archet, offrait une âme à l’instrument qui semblait prendre vie au fur et à mesure que la musique naissait au contact de la mèche.

    Il n’y avait pas que les bras et les mains qui allaient et venaient. La jeune femme ondulait sur ses jambes comme si c’était son corps tout entier qui ordonnait le rythme. En fonction des passages qu’elle interprétait, par moment sa tête donnait l’impression de vouloir se détacher du tronc. Ses cheveux si bien coiffés prenaient des instants de liberté, s’ébouriffant et tombant sur son front, qu’elle rejetait violemment vers l’arrière.

    Des expressions changeantes dansaient sur son visage. Parfois, elles étaient de joie alors qu’en d’autres occasions, on pouvait croire que la musicienne souffrait. Ses yeux se fermaient sur des sons qui traînaient sur toute la longueur des cordes comme pour signifier qu’une tragédie était en train de se dérouler sous nos regards qui ne les voyaient pas.  

    À cet instant, il n’eut pas été déplacé que l’on prétende que c’était l’instrument qui laissait échapper ses larmes. J’étais intimement persuadé que lorsque la musicienne était au sommet de son art elle n’était plus la même personne. De profondes rides barraient le front de la jeune femme ; les yeux s’ouvraient si grands qu’ils donnaient l’impression de rechercher un coupable. Les miens allaient de la demoiselle à son violon, et j’étais heureux de voir son beau sourire,  comme si elle l’adressait à de nombreux spectateurs dans la modeste pièce, où résidait dans ces moments-là un bonheur immense.

    Je n’étais plus dans la maison, et du village j’avais fui vers un autre monde.  

    Malgré moi, mon corps ne pouvait rester en place et il accompagnait celui de la sublime interprète dont j’étais certain qu’elle ne me distinguait plus. Est-ce cela que l’on appelle entrer en transe ? Je n’en savais pas trop, mais je ne fis rien pour m’en dissuader. Je me sentais si bien et en parfaite communion avec les éléments ! Elle aussi était dans ce monde merveilleux, mais inaccessible à ceux qui n’en connaissent pas les secrets. C’est le moment que je choisis pour m’imaginer que devant moi, était une scène immense, sur laquelle pas moins de quarante musiciens ou plus accompagnaient la demoiselle, premier violon.

    Mon plaisir était d’autant plus grand que j’étais l’unique spectateur. J’éprouvais une réelle fierté, car pour la première fois, on me faisait un cadeau d’une inestimable valeur ! J’étais certain que les autres enfants qui étaient toujours à me chercher des querelles seraient jaloux si je leur disais les instants extraordinaires que j’étais en train de vivre.  

    Pour une fois, je décidais de ne rien dire à personne, gardant pour moi un secret dont je serai le seul à revisiter lorsque dans mon cœur il fera sombre et triste. (À suivre).

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  • – Si un jour, l’on me demandait de classer les événements qui ont émaillé mon parcours, je ne vous cache pas que je serai bien ennuyé. Comme chez de nombreuses personnes, il y en eut tant qu’il me faudrait déjà passer un long moment avant de les rassembler puis les différencier. Je serais donc assis au milieu d’une grande pièce et consciencieusement, je commencerai par trier les souvenirs de ma vie. Dans un premier temps, je les choisirais au hasard. Les retirant de l’ensemble, je disposerais les excellents d’un côté, les moins bons d’un autre et les plus mauvais au loin. À voir les piles prendre de l’importance, je ne m’imaginerais pas que les époques les plus pénibles fussent aussi nombreuses et intimement mêlées à leurs voisines. Après un moment de réflexion sans doute que je comprendrais pourquoi sont-ils encore présents dans ma mémoire, associés aux sentiments de joie ou de tristesse.

    Au long de l’existence, les jours se découvrent à la manière des surprises qui sont cachées dans d’immenses pochettes de carton dans le seul but de nous faire croire que si le contenant est volumineux, de même doit être ce qu’il renferme.

    Ignorant les considérations inutiles qui sont le plus souvent de mauvaises conseillères, je commence donc à prélever dans ce qui représente mon temps, les instants qui le construisirent.

    Pour un premier jour, me dirai-je, il n’est peut-être pas important de choisir beaucoup de souvenirs. Il est sans doute nécessaire de laisser leur part de suspens aux sujets qui ont vécu, car eux aussi ont besoin d’un moment de répit pour déterminer définitivement à quel camp ils vont se rallier. Il y a toujours une bonne raison qui fait qu’un événement qui nous semblait positif se transforme en un élément négatif, après avoir réunis après réflexion, suffisamment de charges contre lui. Il est probable que mes explications ne vous paraîtront pas très claires ; mais je me demande parfois si au cours d’une même journée le Ying ne peut ne pas prendre la forme du Yang.  

    Pardonnez-moi si je vous entraîne encore dans le passé.

    Vous admettrez, j’en suis certain, que de toute façon, à mon âge, j’ai engrangé beaucoup de récoltes et que les semailles désormais seront nettement moins nombreuses. C’était il y a très longtemps, à l’époque où les yeux ne sont pas assez grands pour tout voir, les oreilles trop petites pour tout entendre et l’esprit pas assez large pour tout comprendre. Ce sont les saisons dont les enfants ont besoin pour devenir des hommes.  

    Pendant la belle saison, au village, résidait une famille pour laquelle j’avais beaucoup d’estime. Et pour cause, elle m’enlevait de temps en temps au milieu dans lequel j’évoluais et pour moi, c’était comme une bouffée d’air frais qu’elle apportait. Le père était très adroit et confectionnait de nombreux petits meubles. Son épouse était une cuisinière extraordinaire et passait le plus clair de son temps à inventer des plats inconnus dans la région. Entre l’odeur du bois nouvellement travaillé et celles émanant des fourneaux, mon cœur avait la plus grande difficulté à choisir. Jusqu’au jour où leur fille vint les rejoindre. En effet, elle n’accompagnait ses parents que très rarement, son métier la retenant le plus souvent dans les capitales du monde. Elle était musicienne.  

    Je vous entends déjà imaginer je ne sais quels sentiments que j’aurais pu avoir pour elle. Si j’en eus, ils ne sont pas ceux que vous supposez. J’étais un enfant alors qu’elle était une adulte.  

    Était-elle belle ? Pas seulement. D’elle se dégageait quelque chose de mystérieux et d’attirant. Il est vrai que son regard était tellement doux, qu’on désirait immédiatement qu’il se pose sur nous afin d’en éprouver les caresses. Sur ces lèvres, on pensait qu’un trait joyeux s’était installé pour toujours et l’on était presque surpris de les entendre prononcer des mots alors que le sourire leur allait si bien. Elle semblait ne pas appartenir à notre monde tant elle était gracieuse, la démarche légère accompagnant un corps de rêve. Des musiciens, j’en connaissais, évidemment, puisque le village s’enorgueillissait de sa fanfare qui animait tous les événements qui s’y déroulaient. Mais elle, mon idole, c’était autre chose ! Elle me dit un jour jouer avec quarante autres collègues dans un orchestre symphonique. Elle en était le premier violon ! Devant mon air ébahi, elle me demanda si j’avais écouté quelqu’un interpréter des mélodies avec un quelconque instrument.

    Crânement, je lui répondis que oui ; l’instituteur en possédait également un. Il nous accompagne souvent pendant les cours de chants. D’ailleurs, à cause de cela, je suis toujours puni !

    – N’aimes-tu donc pas le violon, me questionna-t-elle en m’observant avec insistance ?

    – Oh ! Si, mademoiselle, c’est bien pour cela que je me fais sans cesse sermonner.

    – Alors, je ne comprends pas, me dit-elle.

    – C’est simple, répondis-je. Je ne sais pas faire plusieurs choses à la fois. Je garde la bouche ouverte pendant que les autres chantent, car je ne quitte jamais l’instrument du regard. Il n’a pas tort, m’excusai-je, mais comment pourrai-je lui expliquer qu’il n’y a que la musique de son violon qui me passionne ?

    Un large sourire s’afficha sur son visage et sans ménagement, elle me prit la main et me pria de l’accompagner. (À suivre)

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    La Violoniste : Tableau de François Guiguet  (1914)  


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  • — La coupe était maintenant terminée. Les prairies semblaient avoir revêtu un habit au teint particulier. Hommes et femmes tournaient et retournaient encore cette herbe qui devenait de plus en plus craquante au fur et à mesure qu’elle séchait. À peine était-elle posée sur le sol rasé, qu’un geste expert s’empressait de l’envoyer dans les airs où elle finissait de gonfler et d’évacuer la dernière humidité. On pouvait croire alors que c’était autant de têtes dorées dont le vent se plaisait à passer la main dans ces blondes chevelures.

    Puis le moment vint où l’herbe répandue de tous côtés fut réunie en bottes régulières. Elles ne devaient pas être trop lourdes ni trop légères, afin de pouvoir valser d’une fourche à sa voisine. Les attelages de bœufs avaient troqué les charrues et les tombereaux contre de larges et hautes charrettes, aux ridelles démesurément élevées. Le convoi s’était ébranlé de la cour de ferme et patientait à l’ombre des hêtres qui bordaient les parcelles. Le précieux chargement terminé, un second train attelé se rapprochait des bottes soigneusement alignées et allait d’une meule à une autre pour que le trésor offert par dame nature s’entasse dans de grandes précautions, sous l’œil vigilant de l’aîné qui était intransigeant quant à l’organisation du travail. C’est un boulot de spécialiste ; criait-il à tout moment, lorsqu’une fourchée débordait ou qu’elle rejoignait le sol, comme si elle voulait lui exprimer sa tristesse de le quitter. Avec toujours la même quiétude, les bêtes avançaient au commandement du bouvier qui pour la circonstance n’élevait jamais la voix. Il est vrai que les uns et les autres étaient rompus à la tâche depuis tant d’années, qu’ils auraient pu l’exécuter les yeux fermés. Mais prenez garde, ne cessait de répéter le pâtre, qui avait pris la place du père ; n’allez surtout pas imaginer que cela puisse être le fruit de la routine. Dans notre métier qui s’apparente plus à de l’art qu’à un travail quelconque, rien ne saurait être laissé aux bons soins du hasard. N’allez pas croire que les charrettes et autres tombereaux roulent leur vie durant sans qu’il y soit porté quelque intention. Régulièrement, les moyeux sont visités et graissés, chaque rayon estimé et sondé. Les jantes sont fréquemment frappées à l’aide du marteau pour déceler la moindre faille. Une cheville ou la patte le reliant au reste de l’assemblage pouvant offrir des faiblesses. Quand le matériel voyage des heures et des années sur les chemins pierreux de nos montagnes, les cerclages qui font office de bandages doivent être remplacés. Ce n’est plus une simple tâche. Il est fait appel au charron qui se déplace avec son équipe. Cinq ou six ouvriers ne sont pas de trop pour effectuer le travail qui après plusieurs heures se transforme en un merveilleux chef d’œuvre.

    Il avait raison, le bougre d’homme toujours bougon, mal rasé, mais si proche de la terre qu’on les savait indissociables comme les doigts de la main. Trop de gens s’imaginent qu’être paysan c’est tout juste pouvoir garder quelques vaches, sommeillant à l’ombre des bosquets. Non, les amis, expliquait-il à qui voulait bien l’écouter.

    – Nous ne sommes rien d’autre que les parents de la nature et nous devons être à son chevet et exécuter ses désirs ou ses besoins comme une mère est au service de son enfant.

    – Chacun savait comment finissaient ses éternelles conversations ; dans une grande et sincère rigolade ; il serait demandé à l’aîné de cesser de répéter sans cesse la même chose tels les vieux ratiocineurs et d’accélérer le chargement des charrettes qui prenaient déjà la direction de la ferme. Brinquebalantes et penchant dangereusement dans les ornières, on craignait toujours de voir le précieux trésor partir à la renverse. Les branches basses des arbres bordant les chemins volaient leur part de bonheur en arrachant quelques herbes et les laissaient pendre telles des guirlandes à l’extrémité des rameaux, comme pour signifier qu’en montagne, la fête était quotidienne.

    Mais ce jour-là, de retournement il n’en fut rien, et abandonnant derrière lui un parfum qui restait prisonnier des houppiers, au pas lent, mais calculé des bœufs, les charrettes venaient se ranger le long des fenils et des granges. Sans même avoir pris le temps de se restaurer, les fourchées rejoignaient les précédentes et aucun recoin n’était oublié. On savait la mauvaise saison longue et il ne devait jamais manquer la ration journalière aux animaux qui s’ennuyaient durant cette trêve hivernale.

    Ainsi en était-il des fenaisons sur les flancs des montagnes heureuses d’avoir retrouvé des airs de jeunesse, écoutant les refrains des hommes et des femmes qui semblaient ne jamais pouvoir s’arrêter de chanter leur bonheur d’être à nouveau ensemble, sous le ciel complice de leur satisfaction. On aurait cru soudain revivre le temps passé qui avait vu tous les enfants courir et s’interpeller d’un sentier à un autre, d’un champ à son voisin, à la recherche des souvenirs dissimulés sous les couverts des hautes futaies.

                                                         FIN

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