• – Alors, qu’est-il arrivé à votre mari, madame Berthe ?

    – Suivez-moi, docteur ; il est en bas, dans la salle.

    Mais cela ne m’éclaire pas sur ce qu’il a, pour que vous ayez remué tout le village pour me chercher. Ce n’est pas dans vos habitudes, par ici !

    – Rentrons, si vous le voulez bien ; ce n’est pas la peine que le voisinage sait de quoi il retourne.

    – Je suis désolé de me montrer directe, mais le jeune que vous avez envoyé a certainement déjà tout raconté. Pensez donc un ancien qui chute au travail, ce n’est pas une petite affaire, dans la contrée !

    – Alors, mon ami, que vous est-il arrivé ? Dites-moi où vous avez mal.

    – Je ne sais pas, docteur. Cela m’est tombé dessus d’un seul coup. Nous étions à faire du bois avec le gamin, quand un poids terrible enserra ma poitrine. Pour vous expliquer, on aurait cru que le timon du fardier me bloquait, ou plus exactement, m’écrasait. Voilà, ce n’est pas plus compliqué que cela.

    – Voyons cela de plus près. Avez-vous mal, présentement ?

    – Non, mais je suis sans force. On dirait que mes membres sont fatigués à ce point, qu’ils ne veulent plus fonctionner.

    – Vous êtes rentré seul ?

    – Certainement pas. Le gamin m’a hissé comme il a pu sur la charrette, et direction la ferme. Alors, qu’en pensez-vous ?

    – Je n’irai pas par quatre chemins. Autant vous révéler la vérité ; vous avez fait une crise cardiaque. Il va falloir vous faire transporter à l’hôpital. Vous devez être suivi d’une autre façon que je ne pourrai le faire chez vous.

    – Docteur, vous n’y songez pas ! Avec tout le travail que nous avons sur les bras, ce n’est pas le moment que je m’absente.

    – Soyez sérieux, monsieur Pierre. De toute façon, en restant chez vous, pour l’instant vous êtes quand même inutile. Essayez de vous lever, pour voir ?

    – J’en suis incapable, docteur, vous avez raison.

    – Alors je fais le nécessaire pour que l’on vienne vous chercher. Vous serez très bien pris en charge, ne vous faites pas de souci. Et puis, si tôt, la crise passée, vous reviendrez. Mais autant que je vous le dise dès à présent. Pendant quelque temps, vous ne pourrez pas occuper votre poste. Il faudra laisser le soin aux autres d’effectuer les tâches que vous aviez l’habitude d’exécuter.

    – Alors, si je ne suis pas bon à quelque chose, je préfère rester là. Il est vrai que je ne peux rien faire, mais au moins, tant que je pourrai parler, je donnerai des ordres.

    – Monsieur, Pierre, soyez raisonnable. Vous comprenez bien que je n’ai pas les moyens de vous traiter correctement. Il vous faut un suivi sérieux, une surveillance permanente, et vous savez bien que ce n’est pas dans mes possibilités. En restant chez vous, vous allez aggraver votre cas. Madame Berthe, aidez-moi à le décider. S’il s’entête, le pire peut arriver. Pardonnez-moi de vous parler durement, mais c’est la vérité. À part quelques piqûres, je ne puis faire plus.

    – C’est que docteur, il faut nous comprendre. Chez nous, jamais personne n’est allé ailleurs pour se soigner. De plus, là-bas, on ne connaît personne. Notre monde se trouve ici. Le Pierre est né dans cette maison, et son père avant lui. Toute l’histoire de la famille s’est écrite sur ces murs. Partir, c’est, comment vous expliquer, comme si l’on s’en allait mourir plus loin, hors de la compagnie de tous ?

    – Mais qui vous parle de cela ? Voyons, c’est ici qu’il risque de passer, si vous ne prenez pas une décision au plus vite.

    – Vous m’entendez, Pierre ?

    – Un peu, on dirait que vous êtes dehors.

    – Je vais vous faire une piqûre pour soutenir le cœur. Mais je ne pourrai pas en faire beaucoup. Je vais envoyer demander une voiture au village.

    – Faites comme vous pensez que l’on doit faire docteur. Mais je crois que c’est inutile ? Regardez, j’ai le sentiment que le Pierre ne nous entend plus. Il me semble que c’est lui qui a compris. Laissons-le chez lui ; au moins jusqu’à demain. J’aurai tout le soir pour lui parler. Peut-être m’écoutera-t-il ?

    – Je vois que la piqûre fait son action, mais je trouve qu’il s’affaiblit de plus en plus. Avec ou sans son accord, je cours au village chercher la voiture.

    – Comme vous voulez ; docteur. Pour vous dire ma pensée, j’estime l’hôpital bien loin. Mon instinct me souffle qu’il n’y arrivera sans doute pas.

    – Au moins, nous aurons essayé, Berthe et nos consciences seront en paix.

    – Regardez-le, vous êtes sûr qu’il lui en reste une ?

    – Je ne sais pas, mais il est vrai qu’il s’épuise.

    – Merci d’être venu si vite. Voyez, nous venons de le perdre. Vous savez, docteur, les gens de la campagne ne sont pas têtus. Ils savent, tout simplement.

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  • – Que celui qui n’a jamais douté, les yeux fixés sur sa page sans pouvoir y tracer le moindre mot, me jette le premier crayon. Oui, mes amis, c’est ainsi que le jour comptant ses derniers instants me trouve, comme il y a fort longtemps lorsque j’étais écolier, la plume se desséchant au bout des doigts, le regard perdu à travers la fenêtre de la classe, qui à cet instant, n’existait plus ; le monde aurait pu s’effondrer, que rien ne sortait de mon esprit endormi.

    Certes, depuis, le clavier a remplacé le porte-plume, la page du cahier est collée  sur l’écran, et je ne risque plus d’y faire des taches, à l’époque, pompeusement désignés sous l’appellation, pas toujours contrôlée, de pâtés d’encre. Cependant, les outils modernes n’excluent pas les fautes, car ils ne sont que des matériels sous les ordres de celui qui tente d’écrire quelque chose destiné à divertir les lecteurs. Alors, j’en suis à me demander de quels sujets je ne vous ai pas encore entretenu. Parfois, j’ai l’impression qu’à force de visiter les choses de la vie, je dois vous ennuyer. Par exemple, il est vrai que je ne puis parler de la nature sans y joindre tout ce qui l’anime. Si j’aborde les questions de l’agriculture, inévitablement, ses servants ne sont jamais loin. Oh ! Je ne nomme pas  ceux d’aujourd’hui qui, bien que méritants, n’offrent plus à l’apprenti écrivain que je suis les mots que leurs prédécesseurs faisaient naître en mon esprit. Ils aimaient avec la passion, la terre, les bêtes et leurs conjointes ou leurs époux. Parfois, en ville, on se moquait d’eux, soulignant qu’ils ne savaient pas grand-chose, toujours au derrière des vaches ; mais ceux qui le prétendaient commettaient de graves erreurs. En effet, ils donnaient sans doute l’impression de ne rien connaître, car ils disaient peu. En revanche, ils pensaient beaucoup, devinaient tout, et surtout, possédaient un regard auquel rien échappait.

    Il m’arrive aussi de parler de nos anciens, car sans eux, nous ne serions pas là à échanger nos idées. Chez eux, il est vrai, on ne trouvait  pas de nombreux ouvrages des grands auteurs de notre pays. Il est certain que pour détenir des livres, encore faut-il savoir interpréter les mots qui vont d’une ligne à l’autre. Certains ignoraient tout de la lecture, d’autres ne s’en souvenaient plus, puisque comme je l’étais,  ils étaient distraits. Eux aussi regardaient plus par la fenêtre que dans les cahiers, qui n’étaient pas que tachés d’encre, mais également de graisse débordant des gamelles mal fermées. N’oublions pas qu’en ce temps-là, l’élève devait marcher longtemps avant d’arriver à l’école, et que le repas du midi se prenait, et parfois se partageait autour du poêle.

    Souvent, je vous entretiens de notre petit coin de forêt. Comment ne pas en parler, alors qu’elle est omniprésente ? Elle nous écrase presque par la taille de ses hauts « pieds bois ». Je l’observe chaque jour, et j’en ai déduit depuis toujours qu’elle n’attend de moi qu’une seule posture ; que je lui tourne enfin le dos, pour que sans tarder elle reprenne sa place. Mais, évoquant la nature, on ne peut faire l’impasse sur ses hôtes, et particulièrement les oiseaux. Chaque matin, ils me surprennent et me charment par leurs chants. Ils sont espiègles, guettent tous vos gestes et vos allées et venues. Sans pour autant les conditionner, ils savent les heures pendant lesquelles je leur distribue quelques friandises. Dans ces moments-là, ils ne sont plus des oiseaux ou d’autres animaux. Ils deviennent des enfants qui se disputent des bonbons, enveloppés de papiers aux couleurs chatoyantes.

    Puisque nous sommes dans la forêt, regardons un instant le manège des agoutis qui, prétendent certains, n’ont pas beaucoup de mémoire quand il s’agit de retrouver des graines enfouies par leurs soins, un jour de grand festin. Par contre, elle ne leur fait pas défaut au moment où ils se doutent que les mangues sont à maturité, et ils sont au pied de l’arbre à l’instant où le fruit choit.

    Et puis, comment ne pas évoquer le lever du jour ? D’abord, observant l’horizon, je suis heureux d’accueillir celui qui se prépare, car en mon esprit, c’est un de plus que je vais traverser, après avoir vaincu les ténèbres. Oui, je comprends que cela puisse vous interpeller, comme on dit de nos jours, mais sans réellement les compter, je suis cependant émerveillé de voir les couleurs de celui qui cherche à nous surprendre. Parfois, il passe par toutes les nuances de la palette avant de décider de l’habit qu’il revêtira. Alors, c’est un véritable bonheur à l’instant où le soleil tranche pour lui, le trouvant trop hésitant.

    Voilà, mes amis, sans doute aurez-vous l’impression que j’ai parlé pour ne rien dire. Mais ces choses sans réelles importances pour certains,  pour moi, sont essentielles et indispensables à la vie que j’ai choisie. Oui, au nom de la passion, j’ai besoin de tous ces instants qui font l’existence et qu’il me plaît de partager avec vous.

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  • – Oh ! Bel oiseau, je t’en prie, reste encore auprès de moi. Ne me laisse pas orpheline sur cette malheureuse Terre. Vois comme notre monde devient triste, sans la clarté divine, alors que le vent lui-même semble avoir perdu son souffle en quelque endroit de la planète, où il préfère en cet instant agiter les longues feuilles des palmiers qui ourlent la mer bleue. L’on m’a rapporté que là-bas, les plages font comme un immense collier de sable fin et blanc aux îles qui se parent de milliers de fleurs plus belles les unes que les autres. Elles saluent l’océan qui, sans relâche, dépose à leurs pieds leurs vagues venues de si loin qu’aucune d’elles ne se souvient où elle a pris naissance.

    Ici, mon ami, il ne nous reste que la tristesse de l’an qui lui aussi semble avoir perdu la foi. Il ne demeure en notre contrée que les oiseaux trop faibles pour tenter la grande aventure. La plupart des insectes se sont enfouis dans des galeries creusées à la belle saison. Ils n’en ressortiront qu’au printemps. Parmi eux, les naïfs qui n’ont pas écouté leurs aînés qui pourtant les avaient mis en garde verront leurs espoirs les abandonner. Autour de nous, il n’est pas que l’automne qui se dépouille, comme s’il confiait au temps ses illusions perdues. Les arbres aussi ont laissé tomber leurs feuilles. Elles sont parties avec le dernier souffle du vent annonçant l’hiver. Qui va se soucier d’elles, à présent, alors qu’elles ont contribué à rendre leur hôte joyeux, ajoutant un cerne de plus pour protéger son cœur.

    Oui, compagnon de mes jours sombres, va, je comprends que tu ne veuilles plus demeurer à mes côtés. Comme moi, sans doute y juges-tu la vie par trop injuste. Cependant, le renouveau nous avait fait tant de belles promesses ! Que sont-elles devenues en cet instant qui perd la mémoire des jours heureux traversés dans la douceur des soirs d’été ? Sur les monts environnants, les dernières neiges étaient à laisser leur éclat immaculé rejoindre les ruisseaux, alors sur les rameaux, les bourgeons libérèrent les fleurs. Te souviens-tu de mes pensées que je te traduisais ? Je disais en murmurant que tant de beautés ajoutées aux fragrances nous cachent quelque chose. Oh ! Je me doutais que c’était la vie qui retrouvait son souffle, mais quand on offre trop, c’est que souvent l’on ôte autant. Autour de moi, durant ces jours qui nous faisaient partager leur ivresse, ce n’était que des rondes magiques. Les papillons virevoltaient, les abeilles récoltaient le divin pollen, allant de cœur en cœur. Elles prenaient ici, apportaient ailleurs, contribuant ainsi à créer de nouvelles espèces. Les prés se ponctuaient de taches fleuries pendant que l’herbe poussait dru, ignorant l’homme et sa faux. Puis, ce fut la saison des fruits. Dans les vergers, ils transformaient les arbres en sapin de Noël, avec leurs boules multicolores. Les ramures s’enrichissaient des trilles d’oiseaux, tandis que dans les fourches, de nombreux nids attendaient la couvée.

    Dans les champs préparés depuis l’automne précédent, les récoltes s’annonçaient prometteuses et le soleil prenait du plaisir à blondir les blés. Je devinais que des chants et rires monteraient dans les cours de ferme, en même temps que les sacs se remplissaient d’un grain gonflé de froment. Naturellement, allant flâner du côté du moulin, j’éprouvais comme un bien-être à écouter les meules qui transformaient les produits en une farine de qualité. C’est alors que mes pensées se rendaient vers le four communal, où une fois par semaine, chaque famille irait faire cuire son pain, embaumant le village de son odeur particulière.

    Mais déjà, le faucheur, de son allure déhanchée, s’empressait de rentrer le regain. C’était le moment où les hirondelles se réunissaient pour décider du jour du grand départ. Comme j’enviais leur liberté ! Elles étaient venues avec le printemps, nous avaient pris le meilleur et s’en retournaient, heureuses et enrichies, raconter à leurs amies du sud comme il faisait bon à déguster la vie à plein bec. Puis ce fut autour des palombes de battre le ciel de leurs ailes, faisant des signes d’adieu aux pauvres malheureux destinés à endurer l’hiver. Combien en retrouveront-elles ? Tu vois, mon bel oiseau, ce monde que j’aime tant est cependant bien ingrat. Qui, parmi tous les éléments le composant a une pensée pour ceux qui restent et qui vont souffrir ? Par égoïsme, je t’ai gardé trop longtemps à mes côtés. Ne m’en veux pas, je crains seulement de me morfondre sans tes ramages. Ils scandent les instants de la vie, comme la vieille pendule compte les heures. Mon Dieu qu’en cette saison elles semblent plus traînantes ! Le soleil n’ose plus nous honorer de sa présence. La brume légère s’est transformée en un brouillard tenace. Il sait qu’aucun souffle ne pourra le chasser de la région. Il s’est installé sur les choses et sur les gens, dont il leur fait faire des grimaces, tant les membres sont douloureux.

    Va, mon ami, rejoins les tiens puisque tu connais le chemin. Mais surtout, prends soin de toi et reviens-moi avec les premiers jours. Durant cette saison hivernale, je serai comme la jeune fille qui s’endort, attendant que son prince charmant vienne poser sur ses lèvres le baiser  qui la réveillera.

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  • CES FRÈRES VENUS DE SI LOIN

    – Regardant ces silhouettes dans l’ombre du jour déclinant, je ne puis m’empêcher de penser aux premiers hommes. En effet, ces derniers, dans un matin incertain, se sont levés pour la première fois, se distinguant ainsi du règne animal auquel ils appartenaient jusqu’à lors. Soudain, le monde leur parut plus grand qu’ils l’avaient imaginé. À vrai dire, ils n’avaient réellement aucune raison particulière de se mettre debout. Tout ce qui était nécessaire à leur existence se trouvait à portée de mains. C’est donc plus par curiosité que par besoin qu’ils éprouvèrent le désir de s’élever au-dessus la végétation. Nul ne sait quels furent leurs sentiments à l’instant précis où leurs yeux découvrirent l’immensité dans laquelle ils évoluaient. Ils devaient être à la clairière de la forêt, et pour la première fois, ils aperçurent un autre paysage que celui qu’ils avaient l’habitude de fréquenter.

    Tels des enfants, ils durent frapper dans leurs mains, et après un conciliabule qui ne dut pas prendre plus de temps qu’il le fallait pour imaginer d’une action, ils décidèrent d’aller voir ce qui se cachait derrière de hautes montagnes qui dissimulaient l’horizon. Il faut garder à l’esprit que pareil à l’animal dont il fut toujours le cousin, l’homme d’alors, avait les mêmes instincts. Il devait se défendre, ou lutter pour s’approprier un  territoire. Or, d’après ce qu’il découvrait pour la première fois, il ne faisait aucun doute que ce nouvel espace ne pouvait pas lui échapper.

    Le printemps, dont ils ignoraient qu’il fut une saison, devait être installé, car les baies de toutes les formes et de goûts exceptionnels ornaient des végétaux de tailles moyennes, ainsi que des fruits dont ils ne savaient pas qu’ils pussent exister. Longtemps, ils demeurèrent dans ce jardin d’Eden, adossé à la forêt où ils se réfugiaient dès que le ciel menaçait. Ce nouveau territoire conquis, en compagnie de leurs enfants, ils décidèrent, dans la douceur d’un soir d’été, d’avancer vers ces élévations qui semblaient les inviter. Certes, de si loin, ils ne distinguaient rien de particulier, sinon, qu’aucune n’avait la même taille, ni de semblables couleurs, et que certaines, plus hautes, étaient recouvertes de blanc. Contrairement au monde animal, les individus qui s’étaient mis en marche ne fixèrent pas de limites. Leur groupe grossissait à mesure que le temps passait. Ils devinrent une tribu, puis une autre, jusqu’à ce matin où des tensions se firent jour. Alors, ils se séparèrent, sans toutefois se faire la guerre, car à cette époque, la seule véritable bataille qu’ils avaient coutume de livrer était celle pour la survie. Ils se perdirent donc de vue, mais sans le savoir, avançaient vers un même but. Autour d’eux, la nature se montrait toujours aussi généreuse. Leurs habitudes alimentaires évoluaient, et désormais, aux fruits, baies, et racines diverses, ils ne rechignaient plus à consommer de la viande. Ils ne mirent pas longtemps à comprendre que cette dernière leur procurait plus d’énergie. Ils marchaient plus vite et souffraient moins des agressions du climat qui commençait à se dégrader à mesure qu’ils s’élevaient. L’état d’esprit changea également. Il faut dire que les besoins n’étaient plus les mêmes. Un moment, ils vinrent même à douter du bien-fondé de leur audace qui les conduisit vers l’aventure alors que certains jours, le ciel se trouvait à portée de mains. Certains voulurent faire demi-tour, redescendre vers la verte vallée où le bonheur semblait éclore sur tous les rameaux des arbrisseaux. D’autres, plus aguerris aux rigueurs de toutes natures, entraînèrent leurs frères à leur suite, tandis que quelques-uns, plus raisonnables, se fixèrent dans des grottes, plus confortables pour y passer la nuit. De marcheurs, ils devinrent sédentaires. La première évolution sociale venait de voir le jour. À l’habitat se joignirent la pêche puis la chasse. Les besoins les firent inventer les premiers ustensiles. En eux se développèrent les premiers sentiments, et sans qu’ils en aient connaissance, ils étaient les artisans du monde moderne. Ils y parvinrent grâce à leur courage, et leur ténacité. Ils ne s’apitoyèrent pas sur leurs souffrances. Ignorant que cela puisse exister, ils pratiquaient le dépassement de soi au quotidien. Leur curiosité les mena aux carrefours de la planète. Une fois encore ils se divisèrent, car les groupes de tailles moyennes s’entendaient et se comprenaient mieux.

    Certes, leur espérance de vie était courte. Mais elle était si riche en expériences que lorsque l’un d’eux s’arrêtait en chemin, c’était une chose naturelle. N’avaient-ils pas remarqué, précisément, que tout ce qui vit s’éteint ? À commencer par le jour, qui au soir se retire pour dans l’intimité des ténèbres en inventer un nouveau.

    De montagnes en plaines, les hommes ne cessèrent de marcher. Ils découvrirent les continents, les océans, et comprirent que s’ils voulaient satisfaire leur curiosité grandissante, ils devaient aussi se transformer en marins. Hélas ! Je n’oublie pas qu’en traversant la planète, ils croisèrent d’autres individus partis plus tôt et qu’il s’en suivit des guerres fratricides, car la soif de s’approprier le bien d’autrui est née dans le même instant que leur propre vie. Cependant, je ne puis conclure ce billet sans avoir une pensée particulière vers ces hommes qui, à leur façon, m’ont donné le goût de l’aventure et surtout m’ont montré le chemin qui conduit au bonheur, ce dernier ne s’acquérant qu’à force de passion et de courage.

    Les siècles ont passé, mais finalement, nous ne sommes pas si différents de nos frères, venus de si loin dans le temps.

     

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  • – Avant d’approfondir mon propos, je tiens à rassurer mes amis de Guyane. Il n’est pas question pour moi de quitter mon petit coin de forêt. Je vous explique en quelques mots la raison qui motive le titre.

    Je rentrais (par l’intermédiaire d’un réseau social bien connu) d’une visite dans le village qui m’a vu grandir, en regardant de nombreuses photos que ma camarade Mireille dépose de temps en temps dans ma boîte à lettres. Elle-même, ayant vécu cette époque d’un autre âge qui nous trouvait parcourir les rues et les environs, quand elle met la main sur de beaux reportages, elle ne manque jamais de m’en faire profiter. C’est donc dans ce village que mon cœur d’homme s’est construit, que mes sentiments ont distingué les jours, si vous me permettez l’expression, car avant de découvrir les couleurs du ciel, ils durent lutter pour se démêler. En moi, en ce temps particulier, c’était à la fois un volcan qui crachait sa lave, la terre qui n’en finissait jamais de trembler, ainsi qu’un raz de marée, puisque le mot tsunami n’avait pas encore franchi les limites de la patte-d’oie, près de l’ancienne gare. Bref, vous comprendrez que dans un matin d’automne, (1960) alors que la voiture roulait vers la préfecture du département, je n’eus pas un regard pour ce bourg d’un autre siècle, qui, de moi avait volé le meilleur de ma modeste existence. Parfois, je me demande si réellement j’y ai été enfant, tant les années y défilèrent si vite. Je crois bien, sans pouvoir me tromper, qu’en fait, je suis devenu adulte avant d’être adolescent. Cependant, je n’en conserve aucune rancune, car ne dit-on pas justement qu’en vieillissant on y retombe ? Et heureusement pour moi, il me semble que je ne suis plus éloigné de cette époque qui crée en nous une sorte d’insouciance, nous laissant imaginer que le meilleur se trouve toujours présent en même temps que le lever du jour.

    Le jour, précisément, j’étais bien placé pour le voir apparaître, car par les travaux que l’on me faisait exécuter de nuit, je le surveillais quand il dessinait ses couleurs au-dessus du village. Parmi les bons souvenirs, il y en eut quand même, j’ai profondément aimé les premiers bruits qui montent des demeures à l’heure où les gens se réveillent. D’un instant à l’autre, ce n’est pas que la clarté qui oblige les ténèbres à basculer dans l’oubli. Ce sont des centaines de sons de tous ordres qui construisent une rumeur particulière. Elle nous indique que la vie reprend possession des habitants, des bêtes et des choses ; et j’étais fier d’être le premier à surprendre cette existence qui s’insinuait dans les rues et les venelles, qui frappait aux portes des maisons et des ateliers qui ouvraient les leurs. D’abord timide, le bourdonnement s’amplifiait à mesure que le sablier égrenait le temps, car même dans les lieux les plus calmes, soudain, il y a un moment où chacun accélère. Oh ! Je vous rassure, personne n’avait l’intention d’arriver au soir avant son voisin ; mais les tâches abandonnées la veille semblaient tendre leurs bras vers ceux qui en avaient la charge, et bien entendu, à cette époque déjà, nul n’aurait refusé les siens pour achever le chef d’œuvre. Mais aux bruits, une sensation nouvelle ne tardait pas à me faire apprécier cette intimité bien matinale, allant  jusqu’à provoquer en moi des frissons. Non, ce n’était pas les appels des uns ou des autres, dont chaque voix en mon esprit savait celui ou celle qui le lançait. Ce qui me procurait le plus de plaisir, c’était les émanations qui s’échappaient de chez chacun. De nos jours, dans nos villes modernes et de tailles gigantesques, on ne connaît pas ce bonheur de deviner les éléments de la vie grâce à leurs senteurs. Il n’est rien comme un matin d’automne, tandis que le brouillard traîne toujours sur les toits, emportant les exhalaisons de chaque foyer, les disséminant dans la campagne. Ici, on reconnaît celui du pain que le boulanger est à sortir du four, ailleurs, une forte odeur de café qui profite du fait que la porte soit ouverte pour s’envoler dans la rue. Plus loin, ce sont les effluves du salon de coiffure, qui à sa façon, embaume les vieilles halles. S’échappant du cordonnier, c’est le cuir et les semelles que l’on vient de coudre ou de coller qui y vont de leurs effluences. Plus haut, du laboratoire du charcutier, on sait  que les rillettes cuisent depuis trois heures du matin. De chez le maréchal ferrant, c’est la corne oubliée dans le foyer qui diffuse à son tour, à grand renfort de fumée, une émanation particulière. Soudain, couvrant toutes les rumeurs, du clocher, s’envole l’angélus. Discrètement, où qu’ils se trouvent, les croyants feront un signe de croix. Puis, les premières charrettes traversent les rues, les sabots des chevaux claquent, la journée est maintenant bien commencée. Pour s’en assurer, il n’est qu’à écouter résonner la cloche qui appelle les écoliers. À chacun sa manière de faire les semailles. Le paysan, dans un geste ample, lance son grain vers la terre, tandis que l’instituteur, plus laborieusement, essaie d’enrichir des têtes qui scrutent déjà dehors, alors que leurs propriétaires sont tout juste installées.

    Voilà, mes amis, ce que le regard des autres personnes sur mon village fait naître en moi. Ils admirent ici et là, alors que moi, je suis heureux que les vieilles pierres ne puissent pas parler, car elles auraient beaucoup de souffrances à raconter. C’est sans doute pour cela que le temps les patine, comme s’il désirait qu’elles ne révèlent pas de secrets.

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    La photo est la propriété de Maleine Croisée-Créative.

    Il s’agit du village de Charroux, 86

     

     


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