• – Certains me feront remarquer que l’image est sombre (glanée sur le net), et ils n’auront pas tort. Toutefois, ce n’est pas sans raison que mon choix s’est arrêté sur celle-ci plutôt qu’une autre. Je n’ai rien contre la clarté, bien au contraire, puisque chaque jour je la loue pour les merveilles qu’elle met en lumière pour le plus grand plaisir de nos regards. Cependant, je l’avoue, j’ai toujours été quelqu’un de modeste, redoutant ce que certains appellent les feux de la rampe. Bref, ne me cherchez pas au balcon, je suis du genre à demeurer côté cour. Pour tout vous dire, j’ai grandi dans l’ombre des ormes, mais bien d’autres variétés également, même si j’avais un faible pour cette essence particulière. Je la trouvais noble, y compris au cœur de l’hiver, tandis qu’elle avait abandonné sa parure, car elle conservait un port fier, ne cédant que peu de bois mort aux ramasseuses qui s’empressaient de confectionner des fagots. Les vieilles dames, dans leurs longs habits noirs, marchaient alors courbées, avec en travers du dos la maigre récolte quotidienne, toutefois suffisante pour alimenter le feu qui culottait le derrière des marmites.

    Avec le retour du printemps, je venais guetter le gonflement des bourgeons. Certes, ils n’éclataient pas au premier rayon tiède d’un soleil à la recherche de sa puissance, pour affronter les saisons qui trépignaient derrière l’horizon. On a beau dire que la nature est parfaitement réglée, qu’elle devine ce qui est bien pour elle ou non, mais elle sait aussi ne jamais aller trop vite. C’est qu’il en faut du temps, à ces géants, pour aller puiser dans la mémoire de la Terre les souvenirs, et rechercher les ingrédients nécessaires pour confectionner une nouvelle sève. Elle sera comme le véritable sang, qui circulera dans des milliers de vaisseaux, irriguant le bois et nourrissant un cœur énorme. Le vent venu du sud amènera avec lui un souffle miraculeux. À peine aura-t-il effleuré les rameaux, que dans son sillage, les uns après les autres, les boutons renfermant les feuilles les libéreront. Qu’elles sont belles, dans leur tenue d’un vert tendre, au limbe délicat ! J’aimais les comparer à une armée de jeunes filles se rendant à leur premier bal.

    Les ormes reprenaient vie, et me communiquaient leur joie du bonheur  retrouvé. Les insectes de tous genres venaient se délecter du suc parfumé qui avait nourri le feuillage naissant, comme l’enfant dans le sein de sa mère. Soudain, la ramée s’affermit. De pâle, elle devient tendre, puis sur la palette des nuances, choisit un vert à la couleur de l’espérance. À compter de ce matin particulier, je comprenais que la saison n’était plus en marche, mais qu’elle était arrivée et qu’elle s’installait pour longtemps. Il m’aurait suffi de coller mon oreille sur le tronc, pour entendre sous son écorce ridée la sève circuler joyeusement. Je devinais où elle se dirigeait ne ralentissant pas son allure. Comme si les racines avaient reçu un message, elles pressaient le sang encore pur et innocent vers les feuilles devenues adultes et responsables. Elles étaient prêtes à l’accueillir, et grâce à une alchimie savante, s’aidant de la lumière, elles enrichiront le précieux liquide qui redescendra avec sa merveilleuse cargaison, afin que le cœur généreux se remette à battre, abrité derrière ses rangées de cernes. C’est alors que l’on en comptera un de plus le jour où, atteint par la limite de l’âge, l’un d’eux se laissera tomber. En partant du centre, il sera facile de deviner combien d’ans il aura connus, ainsi que la qualité des saisons traversées. Les lignes serrées indiqueront une époque sèche, tandis que d’autres, plus espacés, nous révéleront des printemps ou des automnes pluvieux.  

    Je l’avoue, je nourrissais un véritable respect à mes arbres, comme s’ils étaient des membres de ma famille, à ce point que je ne savais plus s’ils étaient proches de moi ou l’inverse. Avec eux, j’étais malheureux quand des amoureux éprouvaient le besoin de les blesser en creusant leur écorce pour y dessiner un cœur ou pour y inscrire leurs noms. Cependant, pour se moquer d’eux, au fil des saisons, mes ormes se complaisaient à effacer ces gravures grossières et insultantes. Ils étaient probablement les seuls, à deviner que beaucoup des promesses maladroitement sculptées ne seraient pas tenues ; car il est bien connu que chez les végétaux comme pour les hommes, il n’y a que ce dont le cœur se nourrit qui a de la valeur. Quand il est heureux, il communique ses émotions à l’âme qui les transforme en sentiments. Pour l’arbre, ils se traduisent par une floraison importante, permettant aux fragrances d’enivrer les bêtes et les gens, tandis que pour les amoureux, ils annoncent la première page d’une histoire dont ils pressentent qu’elle sera longue et riche Evènements. C’est précisément sous ces arbres que je connus le bonheur, et c’est la raison pour laquelle de ma mémoire, ils ne furent jamais effacés.

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  • – Notre histoire avait commencé alors que nous n’étions que des enfants. Mais comme sous les tropiques la nature est plus généreuse que partout ailleurs, à l’image des arbres de la forêt, nous avons grandi trop vite. Déjà, le goût du voyage tenaillait mes pensées, les yeux toujours posés sur l’horizon, dans l’espoir qu’un jour il s’abaisserait suffisamment pour me permettre de voir ce qu’il cachait aux hommes de notre village. Ces derniers ne l’avaient jamais quitté, sinon pour aller sous les bois y prélever quelque gibier, ou rendre visite à des parents lors de cérémonies particulières, qui requièrent la présence de toute la descendance. Je ne cessais d’essayer de te convaincre, mais à la terre de notre pays tu étais trop attachée. Elle collait à tes pieds de crainte qu’un jour tu finisses par l’oublier. Je me disais que c’était sans doute un phénomène naturel qui s’accrochait à ta personne, car de la belle fille que tu étais, mère, tu deviendrais et que cela ne pouvait se réaliser que sur le territoire sur lequel toi-même es née. Souviens-toi, de nos journées passées près du fleuve. Nos pirogues se touchaient, mais là seulement étaient les sentiments qu’elles se partageaient.

    Nous n’étions jamais du même avis. Je ne cessais pas de te parler de voyage ; tu me répondais, sans même prendre le temps de me regarder, que chez nous, le pays était immense, et que jamais un membre de la famille ne l’avait parcouru du nord au sud ni de l’est en ouest. Depuis des générations, les nôtres ont résidé en ce lieu, et par respect envers la mémoire de nos anciens, nous devions continuer de l’entretenir. Ici, me disais-tu, la terre est vaste et ne demande qu’à être travaillée et engraissée si nous voulons qu’elle puisse nourrir notre fratrie. Ne me tenant pas pour battu, le lendemain, je remontais à l’assaut de ma belle forteresse. Je me disais qu’un jour je finirais par y ouvrir une brèche par laquelle mes idées s’engouffreraient. Je te racontais mes nuits, peuplées de rêves qui chaque soir m’emmenaient vers des pays inconnus. Ce faisant, j’essayais d’accentuer les couleurs des images entrevues, imaginant que tu désirerais peut-être les toucher du regard. J’espérais même que peut-être ces songes, à force d’être répétés, trouveraient refuge en ton esprit afin qu’un matin, au réveil tu viennes prendre ma main en me révélant avec un beau sourire que tu acceptais de me suivre.

    Après tout, pensai-je alors, la vie elle-même n’est-elle pas une aventure ? Ne nous invite-t-elle pas à la rejoindre, afin que nous y tracions notre propre chemin ? Mais non ; dans les brumes de l’aurore, c’était toujours un semblable refrain. Tu t’évertuais à m’expliquer que le jour était la vraie réalité sur laquelle nous pouvions installer notre capital et le faire fructifier. Comme toujours, je faisais semblant de ne pas t’entendre. Mieux, pour séduire ton âme, je me risquais à t’avouer des mots empreints de tendresse. Je me souviens que je m’appliquais pour traduire mes sentiments afin que mes lèvres prennent elles-mêmes la forme d’un joli cœur. En récompense, sans me regarder, tu haussais les épaules en prétendant que l’amour tout seul ne sert à rien. Avec insistance, tu me disais que le feu sous la marmite est utile, lui, car il cuit nos aliments. Je voulais te convaincre de m’accompagner, tandis que toi tu cherchais à me retenir à notre terre, comme notre zébu à son piquet. Le temps passa ; mes rêves me conduisaient toujours plus loin du village, mais, lassé par ton renoncement, je ne te les décrivais plus. Tu essayas même de m’entraîner dans les rizières ou dans les cultures de manioc. Je reconnais que je n’y fus jamais très actif, alors que je profitais pourtant du fruit des récoltes.

    Un matin me trouva assez grand et fort pour donner enfin un sens à mes désirs. Nous étions comme de coutume, chacun dans une embarcation, échangeant des mots sans importance. Affichant mon plus beau sourire, je te demandais une dernière fois si tu m’accompagnais. Tu ne répondis rien ; je suivis ton regard, et découvris qu’il fixait l’amont, alors que le mien était déjà loin sur l’aval, certain que quelque part il devait exister un pays dans lequel vivait quelqu’un qui m’écouterait. Rassemblant mon maigre bagage au milieu du canot, j’empoignais la pagaie et d’un mouvement violent, je rejoignis le milieu du fleuve. L’aventure que j’avais tant espérée venait de connaître ses premiers instants. Je n’eus pas le courage de me retourner pour voir ton visage. Je devinais qu’une fois de plus il était à l’opposé du mien. Tu pleurais, je souriais.

    Hélas ! L’histoire que j’avais imaginée fut loin d’être aussi belle que dans mes songes. Je pensais fuir la misère, elle m’attendait dans tous les ports où je jetais l’ancre. J’avais insolemment tourné le dos aux souffrances, elles précédaient ma venue dans tous les quartiers. J’essayais d’être agréable, mais personne ne me répondait, car aucun de ceux que je croisais ne m’apercevait. Ils fixaient le sol, le corps ployant sous les fardeaux. Voyant vivre le monde dont je croyais qu’il ne pouvait être que celui du bonheur, je me surpris à me demander ce que je faisais au milieu de l’inconnu, puisque personne ne me montrait le chemin que mes songes dressaient devant moi, et qui menait vers la félicité. Pour diriger ce monde, j’ai découvert qu’il l’était par des chimères. Mes pas m’avaient conduit trop loin des miens pour prétendre y retourner. L’orgueil qui m’habitait m’interdisait de revenir au village ; car, le faisant, aurait indiqué que j’étais un gagnant, et non comme un perdant. Je compris à mes dépens, mais un peu tard que la vie est comme le fleuve ; elle ne remonte jamais à sa source et elle aussi un jour, disparaît dans l’inconnu de l’océan.

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     – Souvent, dans ma modeste condition en regard de la vie dont on ne sait si elle commence et si elle finit, je reconnais que je fus heureux d’exister. Avec fierté, je réalise que si petit j’étais, aussi grand et beau je devins au fil des ans. Ne me demandez pas par quel hasard je me retrouve là, servant de parure à la mer, alors que mes semblables demeurent sur le continent, comme s’ils désiraient lui faire une barrière, afin que l’envie ne lui vienne pas un jour de courir vers l’océan.

    Souvent, j’entends les gens dire de moi que je suis solitaire. Il est certain qu’ils n’ont guère à chercher dans l’encyclopédie des qualificatifs, car j’ai beau orienter mes rameaux dans tous les sens, je ne vois pas d’autres congénères. D’ailleurs, pourquoi seraient-ils aussi fous que moi, pour évoluer si près d’un lieu où les vents vous tourmentent sans cesse ? Parfois, les vagues viennent avec tendresse s’incliner à vos pieds, tandis qu’elles changent leur caractère lorsqu’elles vous fouettent avec violence quand la mer révèle sa mauvaise humeur. Il est vrai que les sujets naturels ont toutes les raisons de montrer à l’humanité leurs mécontentements, sachant que celle-ci vit sans se préoccuper si d’autres entités l’entourent sur et autour de la planète. Cependant, je suis bien placé pour vous en dire un mot, que ce sont toujours les innocents qui paient pour les erreurs commises par d’autres. Tout le désordre fait en continu par les gens ignorants que l’astre sur lequel ils résident ne leur appartient pas, engendre des tempêtes et des ouragans qui ne cessent de s’amplifier. Mais voilà que de guerre lasse, je n’ai plus envie de me battre contre plus fort que moi.

    Il m’est arrivé d’imaginer dans mes songes les plus fous que je pouvais être une forteresse. Mais avec l’aurore confiant ses premières couleurs aux vagues venant les déposer sur la plage, de mon sommeil, vivement je suis tiré, sans que l’on me demande si mes rêves sont évanouis, ou si je désire les transmettre à chacune des feuilles ornant les rameaux de mes branches. Dès les premières heures, le soleil s’en donne à cœur joie, ne me laissant jamais un répit pour apprécier les perles de rosée qui sont les phantasmes des étoiles, peuple scintillant de la nuit, essayant de traduire aux choses et aux gens leurs sentiments. Le temps, lui, ne connaît jamais d’état d’âme. Peu lui importe si nous sommes heureux ou malheureux, il s’appuie toujours avec la même puissance sur nos charpentes, qui, d’année en année, se courbent davantage. Le ciel n’a pas plus de considération. Il est indifférent à ce qui se passe sous lui, et s’en fiche comme de son premier nuage, de savoir s’il peut ou non être votre allié, à défaut d’être votre complice. Il se vautre lourdement lui aussi sur ma ramure à ce point, que parfois, il m’arrive de croire que je supporte seul le poids de l’univers.

    Las de n’être qu’un incompris, il m’arrive d’avoir envie de jeter bas ce qui fit depuis l’aube de premier jour ma parure. Sans fierté excessive, je connus en mes vaisseaux le feu dévorant que produisent les compliments, alors que ma folle jeunesse me forçait à exposer ce que j’avais de plus beau. Chaque saison me voyait changer d’attraits. Les oiseaux sur mes rameaux y allaient de leurs ramages. Les abeilles butinaient amoureusement mes fleurs pour transformer mon nectar en un miel odorant et nourrissant. Le vent se faisait brise pour caresser mon feuillage et lui raconter les musiques du monde. C’était le temps où j’étais au zénith de ma croissance et de ma splendeur. Chaque jour voyait mon tronc s’enorgueillir d’un cerne, protégeant mon cœur comme des bras jamais las de l’enlacer. Contre le cours des choses, je demeurais droit et fier, ignorant que demain pourrait être un autre jour. Je fondais de suffisance sous les regards et les compliments. Je n’étais plus un arbre, mais un personnage à part entière. Mon âme s’embrasait me transportant en un monde que j’étais le seul à connaître. Ce sentiment aurait dû m’alerter, car si j’étais solitaire en ce lieu mystérieux, je l’étais aussi sur celui fréquenté par tous.

    C’est alors que l’aube de ma dernière saison se profila sur l’horizon. La veille déjà, le ciel s’était enflammé d’une curieuse nuance. S’aidant du souffle venu du nord, ils dessinèrent de singuliers caractères, comme s’ils cherchaient à effacer toutes les traces que ma présence avait inscrites, à la manière que l’on a de tenir un journal secret. Un immense tremblement m’agita jusqu’au plus profond de mes racines. Comme une pluie de mousson, mes feuilles se détachèrent et se laissèrent porter vers l’océan qui les emporta au large, afin qu’il ne prenne pas l’envie à mes souvenirs de revenir. Je devenais orphelin des plus belles images de ma vie. Dans ce soir qu’il me sembla être le dernier, tant la souffrance fut vive, le soleil avait choisi d’incendier mon cœur en y joignant mon âme, car depuis toujours il a compris que l’un ne peut vivre sans l’autre.

    Ainsi, me trouvez-vous, là, indécis quant à l’avenir, alors qu’une ultime goutte de sève va se perdre dans les entrailles de la Terre.

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    UN MONDE SURPRENANT– Ma pauvre amie, je savais que notre siècle était celui des dépravés, mais jamais je n’aurai imaginé que cette contamination atteigne aussi vite nos villages les plus reculés !

    – C’est comme je le disais ce matin à la boulangère ; dans nos contrées oubliées des gouvernements successifs, nous manquons de tout, le modernisme tarde à venir jusque chez nous, mais quand il s’agit de plaisir malsain, comme par hasard, les routes sont dégagées !

    – Quelle honte ! Qui peut avoir l’audace de suspendre chez lui un pareil tableau ? D’autant que par ici, il n’aura pas quitté la boutique, que le nom de son nouveau propriétaire sera connu de tous !

    – Je vais vous démontrer ce que cela révèle, cette orgie qui vous regarde droit dans les yeux, alors que vous n’avez pas fini d’entrer dans le salon où il trône en bonne place. C’est comme si les gens chez qui vous vous rendez vous demandez à vous découvrir de même, mais sans avoir le courage de vous l’annoncer franchement.

    – Vous parlez sérieusement ?

    – Bien sûr que je dis ce que je crois ! Vous voyez une autre raison à une pareille exposition ? C’est comme si l’individu qui vous reçoit vous invite à vous mettre à l’aise, histoire de comparer les postérieurs !

    – Non, je ne pense pas vraiment que ce soit la véritable intention. Il ne fait aucun doute que le monsieur a des idées plutôt légères ; mais de là à être provocant, il y a un monde que je n’ose franchir. Reconnaissez cependant que le modèle possède un joli physique, et que dans nos campagnes, rares sont les femmes qui peuvent se vanter de détenir le même. Tenez, observons-nous. Nous marchons toutes avec nos vêtements trop grands et mal taillés, dissimulant nos formes. Si toutes nos villageoises défilaient bras dessus bras dessous, que verriez-vous ? Je vais vous le dire ; non pas des dames d’allure différentes, mais un seul tableau, tant nos habits nous protègent des regards inquisiteurs.

    – Vous êtes dure avec nos concitoyennes, mon amie. J’espère quand même que certaines pourraient rivaliser avec cette créature que l’on a dû payer bien cher pour qu’elle accepte de se présenter ainsi ! Sans compter que le peintre qui a fait l’envers du portrait a disposé de tout son temps. Pensez donc, avec un pareil horizon sous les yeux, il ne devait pas être pressé de regarder ailleurs.

    Ah ! Vous me forcez à rire. Voilà qu’à mon tour j’imagine le gars refaire dix fois le même trait, sous le prétexte que la demoiselle ne prenait pas la bonne pose !

    – Je vais quand même en toucher deux mots au maire. Dans l’attente qu’il ordonne au marchand de tableaux de retirer celui-ci de la vitrine, à tout le moins de le mettre dans un coin hors de la vue des gens, je vais interdire à nos gosses de passer par cette rue.

    – Je vais vous dire, la mère. Ne prenez pas toute cette peine. Nos petits sont plus avancés sur la chose que nous le fûmes à leur âge. Ils ne marchent pas comme nous, la tête baissée. Ils ne craignent pas de vous regarder droit dans les yeux, comme s’ils cherchaient à vous provoquer. Nous sommes nées beaucoup trop tôt, mon amie. Souvenez-vous de ce que fut votre enfance et même votre adolescence.

    – Il n’est pas utile de me rappeler. Nous n’avions pas besoin d’aller au couvent pour ressembler à des nonnes. C’est tout juste si nous ne rasions pas les murs. Nous ne prenions la parole que si nos parents jugeaient bien que nous exposions quelques réflexions ; et encore, devaient-elles se rapporter aux choses de la famille. Tenez, jusqu’au curé qui se chargeait d’enfoncer le clou !

    – Oui, je me souviens parfaitement. Si de nos jours, on peut se mettre où l’on désire dans l’église et aux côtés de qui l’on veut, dans notre temps, ce n’était pas le cas. Les filles étaient à droite, les garçons à gauche ; et si nous avions l’audace de regarder de leur bord, la mère nous retournait une gifle, sans s’occuper de l’endroit où nous nous trouvions.

    – Je sais tout cela, ma pauvre. Les gens d’Église s’y entendaient pour former les couples ou les dénoncer. Ils plaidaient pour le mariage, mais dans le même temps, ils prononçaient des discours qui n’étaient pas autre chose que des tue-l’amour. Après cela, ils s’étonnaient que les hommes préfèrent le bistrot aux sermons !

    – Tiens, vous me donnez une idée, ma chère ! J’ai bien envie d’aller dire au vieux père-doyen qu’il achète ce tableau et qu’il l’expose dans l’allée centrale pour y ramener ces messieurs !

    – Vous blasphémez, mon amie ! Reprenez-vous.

    – Je ne faisais que plaisanter, rassurez-vous, car au fond je suis beaucoup plus choquée que vous l’imaginez. J’ai honte de vivre dans ce monde qui n’a plus de retenue. Certes, il lui fallait un peu de liberté, mais pas à ce point. Il est à croire que l’on invite les gens à se vautrer dans la luxure ! Quand je pense que mon pauvre père décidait lui-même de la hauteur de cheville que ma robe pouvait laisser voir ! Savez-vous ce qu’il disait à qui voulait bien lui prêter attention pour justifier son geste ? Je m’en souviens comme si c’était hier :

    – Il est indécent de montrer plus de chair que nécessaire, car elle inscrit la convoitise dans le regard de l’homme, et que l’on devine où et comment ce désir finit. Il trouve sa conclusion entre les mains d’une sage-femme, ou dans celles de quelque faiseuse d’anges.

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    LES GARDIENNES D’OIES – Le matin les voyait quitter la grande cour de la ferme, l’une menant les bêtes à la pâture, l’autre réunissant les oies pour les conduire vers la mare où elles s’ébroueraient avant de retrouver le champ nouvellement moissonné, dans lequel elles finiraient de glaner les derniers grains. En effet, il s’en trouve toujours quelques-uns pour se laisser tomber, comme s’ils refusaient de se plier au triste sort qui leur était réservé. C’est que les faucheurs, animés par l’ivresse de la coupe, y étaient allés de leurs histoires des gens de la campagne. Ce jour d’été, précisément, ils n’avaient pas été avares de leurs mots. Certes, ils avaient bien vanté la belle qualité de la récolte, mais les céréales avaient surtout retenu qu’elles finiraient, pour la plus grande quantité, broyées sous l’énorme meule du moulin. Alors, devant cette cruelle vérité, beaucoup avaient fui les épis, parfois malmenés par des mains et des bras que la tendresse n’avait jamais beaucoup fréquentés. 

    Sitôt les clôtures mises en place aux prés où les vaches se délectaient de l’herbe grasse, Juliette rejoignait sa cadette Catherine pour conduire le troupeau d’oies et de canards vers les champs d’abord, puis du côté de la verte prairie, dans laquelle les bêtes ne regardaient pas à leurs efforts quant à tondre, et débusquer les insectes qui amélioraient leur ordinaire, tandis que ces derniers se pensaient en sécurité. Les jeunes filles aimaient bien ces matinées ensoleillées qui leur permettaient de s’isoler de la ferme, où les parents leur trouvaient sans cesse une tâche à accomplir, alors qu’elles avaient tant de choses à se confier, comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des semaines. Il est vrai que les aînés ne se trompaient pas quand ils les nommaient une paire de complices, plutôt que les sœurs, en opposition à leurs frères dont on disait que chacun tirait sans souci de dérangement, le drap et les couvertures de son côté, les entraînant dans de fréquentes querelles. Elles, au contraire, partageaient tout. L’une n’avait aucun secret pour l’autre, et les émotions clôturaient toujours les échanges à voix basse à l’instant où elles se trouvaient au milieu de la famille. À l’extérieur, il en allait différemment. Elles devenaient exubérantes, riaient pour un petit rien, et parlaient sans précaution ni obligation de se méfier en permanence si un regard se posait sur elles, à la recherche de quelque faute les concernant. Et ce matin-là, elles en avaient des confidences à se dire !

    C’est Catherine qui entama la conversation la première.

    – Dis-moi, Juliette, je te surprends à me cacher qu’un beau jeune homme aurait des vues sur toi ?

    – Je ne te dissimule rien, sœurette. J’attendais seulement le moment opportun pour t’en parler. Cependant, autant te le préciser tout de suite, le monsieur en question ne m’a adressé aucune demande officielle.

    – Pourtant, à la maison, on murmure, ma Juliette !

    – Laisse les faire, ça les occupe.

    – Mais toi, ne te sens-tu pas attiré par cet homme dont je ne sais même pas s’il est du pays ou d’ailleurs, pas plus que je ne connaisse son nom ?

    – Tout cela est une pure invention des parents, ma chère sœur. Ils ne m’ont pas mise dans leurs confidences, alors que je suis la première concernée. Ce sont leurs manigances, pas les miennes. Pour tout dire, je crois deviner qu’ils sont pressés de me marier, comme s’ils cherchaient à se libérer de moi.

    – Mais, ma Juliette, pourquoi voudraient-ils se débarrasser de toi ? Tu ne les gênes en rien, et surtout tu es leur enfant au même titre que les autres frères et sœurs ! Et moi, je ne désire pas que tu partes de la maison ; j’ai trop besoin de toi, et tu le sais bien. Que deviendrai-je sans toi ? Je n’ose pas l’imaginer.

    – Rassure-toi, ma petite chérie. Je ne suis ni mariée ni envolée du nid. En fait, ce n’est pas si grave que tu le penses, bien que cela relève quand même d’une certaine indécence de leur part. Ils se croient encore au siècle dernier, où il était de bon ton de réunir les familles en même temps que les fermes. Ils arrangeaient les couples selon leurs convenances, pourvu que leurs terres n’en perdent aucun sillon. Il y avait aussi une raison particulière à cet empressement de voir les filles emprunter la route de leur destin. Sur la propriété, on n’aime pas trop les demoiselles. Parfois, elles sont ressenties comme des bouches supplémentaires à nourrir, tandis que la production n’évolue pas au rythme de la fratrie. Alors, dès qu’elles sont en âge d’être mariées, on se met en quête d’un prétendant. Le plus près possible de l’exploitation ; n’oublions pas l’importance qu’ils accordent à l’agrandissement des fermes, en même temps que l’union des enfants. Mais, n’aie pas de crainte, ma Catherine. Je n’ai aucune envie de fonder un foyer, et quand je le ferai, c’est que j’aurai choisi celui avec qui je partagerai ma vie. Et ce n’est pas pour demain.

    – J’espère, ma Juliette ; cependant, je ne suis pas rassurée pour autant. Car, après toi, ils envisageront de faire pareil avec moi quand le moment sera venu ! Mais surtout, dans cette attente, je me sentirai bien seule, séparée de toi. C’est comme si je devais me préparer à devenir orpheline !

    – Pour l’heure, tu ne risques pas de l’être. Toi et moi, nous sommes des gardiennes d’oies et cette occupation me va très bien. Le temps travaille pour nous, ma petite sœur, laissons-le faire. Tu sais, les affaires de cœur, ça le connaît ; faisons-lui confiance.

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     Tableau de Henry John Yennd King

     

     


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