• – À voir vos expressions joyeuses, je comprends qu’une fois de plus, je vous dérange. Mais autant vous le dire dès à présent, désormais, vous allez devoir me supporter comme je suis, car je ne suis pas prête à changer. Toutefois, si cela peut arrondir les angles, je vous dirai que votre tour viendra de ne pas être à l’aise au milieu des autres.

    – Voyons, belle-maman, pourquoi nous dites-vous de pareilles sottises. Nous sommes heureux de vous accueillir, et vous le savez bien. Si ce n’était pas le cas, nous ne vous aurions pas priée de vous joindre à nous. N’êtes-vous pas bien, au milieu de votre famille ? Avec beau papa, nous avons jugé que la solitude de la campagne devait vous peser. Et puis, avec ces saisons qui ont perdu leurs repères, vous n’étiez pas à l’abri d’un mauvais mal.

    – Ne vous mettez pas les sangs à l’envers, ma petite. Avec le père, nous avons traversé des époques bien plus sévères que celles-ci ! Et nous n’en sommes pas morts. Nous savions nous préserver, voilà tout.

    – Nous n’en doutons pas ; cependant, tous ces travaux en prévisions du mauvais temps, ne me dites pas qu’ils ne vous ont pas épuisés. N’est-il pas, Pierre ?

    – Tu n’as pas tort, ma chérie. Cependant, au long de toutes années qui m’ont vu grandir et m’épanouir à la ferme, je ne crois pas pouvoir dire que j’en garde de profondes cicatrices. À ce sujet, lorsque nous nous sommes découverts, je ne pense pas que tu m’as trouvé couvert de blessures ?

    – Il n’aurait plus manqué qu’il vous dise que chez nous il a souffert ou je ne sais quelles autres bêtises. Il est vrai que nous n’étions pas riches, mais je mets au défi quiconque prétendrait qu’il nous manquait l’essentiel. D’ailleurs, à ce sujet, je ne conserve pas le souvenir que vous m’ayez adressé des reproches concernant son éducation. Nous étions modestes, certes, mais jamais nous ne fûmes pauvres. Sur la table, il y a toujours le pain, qui, soit dit en passant était le nôtre. Dis-le, Albert, que c’est toi qui le pétrissais ! Le froment était aussi celui de nos récoltes. C’est que nous, nous n’achetions rien, ou su peu !

    – C’est vrai, dans ce domaine, nous ne parlons pas la même langue. Mais jusqu’à la preuve du contraire, ils n’ont pas encore installé les fermes à la ville. En conséquence, nous sommes bien obligés de travailler pour nourrir notre famille. Je vous ferai remarquer, tout à fait entre nous, que les méthodes n’ont guères de différences ; sauf une qui me semble être de taille. Nos entreprises ne nous obligent pas à demeurer en permanence sur nos lieux de travail. Nous pouvons aller et venir à notre guise, nous détendre, assister à des spectacles, et tant d’autres choses !

    – Je le vois, qu’à la ville vous êtes plus souvent dehors que dedans. Je devine même que certains en profitent pour vivre une existence de débauche. Ah ! Oui, il est loin le temps où les gens avaient encore de l’éducation !

    – Là, maman, permets-moi d’intervenir. Tu ne peux pas prétendre que les gens des cités urbaines n’ont pas de savoir-vivre. Je dois porter à ta connaissance que les plus grandes écoles ne sont pas à la campagne.

    – Pour ce qu’ils y apprennent, dans ces établissements !

    – On y enseigne tout ce que la campagne ne peut pas nous inculquer. Je ne disconviens pas que les images y soient belles et authentiques, que les saisons déposent sur les gens comme sur les choses le meilleur d’elles-mêmes. Toutefois, à quoi cela servirait-il d’être aveuglé par toute cette magnificence, si sur chaque élément nous ne pouvons y mettre un nom, un symbole, une explication qui force le spectateur à chercher en profondeur ce que la nature veut nous dire ?

    – Là, mon garçon, je t’arrête. Chez nous, si ta mémoire ne te fait pas défaut, tu devrais savoir ce que disaient les anciens.

    – Plus tu remues la bouse de vache sur le chemin, et plus nombreuses seront les mouches à s’en repaître !

    – Je suis heureuse que tu t’en souviennes !

    – Tu sais, ce qui me ferait plaisir, maman ?

    – Je n’en sais rien, il est vrai. Tu nous as si souvent surpris !

    – Voilà ; j’aimerais que nous mettions fin à nos disputes dès que nos pieds sont sous la table. Nous comprenons que vous n’avez pas oublié la ferme et son modèle de vie. Mais cela nous ferait plaisir que vous passiez un coup de torchon sur ce passé qui fut plus une contrainte qu’un modèle d’existence. Si tu veux nous reprocher de vous avoir forcé à vendre votre bien, dites-le-nous franchement. Mais pour l’amour de Dieu, cessons de nous invectiver à l’heure, où précisément on doit se réconcilier.

    – Laisse ton dieu où il est, mon fils. Il n’a jamais rien compris aux hommes de la terre. Il ne faisait jamais pleuvoir au bon moment, l’été il l’envoyait souvent trop tard, ou il le faisait trop court. Quant aux hivers, n’en parlons pas !

    – Voyez-vous, belle maman, ce que j’aimerais, c’est que petit à petit vous preniez plaisir à notre mode de vie. Nous ne sommes pas guetter le ciel pour savoir ce qu’il nous réserve. Nous prenons le temps de vivre, car vous écoutant, j’ai le sentiment que vous avez traversé le désert et que le sable dans vos chaussures vous incommode. Laissez-vous dorloter par votre famille. Chez nous, l’amour est assez grand et fort pour être partagé. Prenez la part qui vous revient et surtout, souriez-nous. Nous n’en demandons pas plus. Votre visage éclairé par la bonne humeur, pour nous, sera notre plus belle saison.

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  • PLUS TARD…

    – Vous trouvez probablement étrange cet intitulé. Pourtant, qui n’a pas, au moins une fois dans son enfance, et longtemps après cette période plus ou moins heureuse, prononcé ses mots : plus tard ! Je crois que l’on peut même continuer la phrase, commencée par ces deux modestes mots, qui n’ont cependant pas la prétention de vouloir écrire une histoire. Toutefois, elles débutent souvent par une expression anodine, provoquée par un songe, une image, un son, ou plus simplement un personnage typique ou hors du commun.

    Qui n’a pas prononcé, au cours de réflexions « je ferai, je dirai, j’irai, j’aimerais ? Et qu’en fut-il, des années après, de ces affirmations prises dans des moments d’intimes convictions ou de partages d’opinions avec les amis d’alors ? En ces périodes heureuses où toutes les audaces nous semblent possibles, nous campions sur nos positions, refusant toutes formes de reculades ou de reniements. Nous étions sincères, persuadés que l’avenir nous donnerait raison et que nous pourrions changer les événements se trouvant à notre portée, à défaut de pouvoir transformer le monde ou ceux qui l’occupent.

    Mais les jours naissent et s’éteignent, les semaines ajoutent du temps, les mois engrangent les décisions et les ans s’accordent entre eux pour confirmer les espoirs ou les désillusions. Soudain, en nos esprits, s’éloignent les souvenirs et les affirmations. Les prétentions ne sont plus certaines d’être réalisables. D’autres mots se créent et les images d’antan sont remplacées par de plus belles. Les paysages se transforment en panoramas, les sons trouvent refuge sur des partitions et les modestes mélodies se traduisent en de merveilleuses symphonies. Sans que nous nous en rendions compte, l’horizon s’est reculé nous invitant à le suivre, du moins à nous en rapprocher. Il existe donc un ailleurs, pensions-nous naïvement ? Alors, commence une interminable marche. Du simple sentier naît un chemin fleuri, celui-ci se fait une belle et longue route bordée d’arbres pour protéger les promeneurs des chaleurs estivales. Dans les ramures, les songes s’accrochent pour ne pas disparaître avec la lueur du jour repoussant les ténèbres. Des silhouettes se dessinent loin devant nous et se précisent à mesure que nos pas se rapprochent. C’est le temps des sourires timides échangés avec quelques jeunes filles dont on ne s’était pas aperçu qu’elles étaient devenues des demoiselles.

    C’est lors de ces rencontres que souvent les rêves d’antan basculèrent dans le néant. Nous n’étions plus certains de vouloir ni de pouvoir changer quoi que ce soit, sinon, l’allure de notre propre personnage. Certes, nous essayions bien de nous accrocher aux quelques lambeaux de décisions anciennes, de maintenir que l’heure était venue de choisir la voie qui nous mènerait vers la réussite, sans que nous ayons à nous retourner fréquemment pour vérifier l’exactitude de nos prétentions. De toute façon, les parcours qui se présentent à nous ne sont pas légion, tandis que nous pensions le contraire. À notre insu, le destin démêle l’écheveau de notre existence, tirant les fils qui nous manipulent comme si nous étions de simples marionnettes. Bien que nous rencontrions de nombreuses demoiselles, il nous destine à une unique âme sœur, même si parfois notre regard s’égare de l’une à l’autre, et que notre cœur, las de souffrir, nous commande de jeter notre dévolu sur une seule.

    C’est le temps des tourments, des remises en causes, de multiples questionnements, et des incontournables “si j’avais su”, ou pourquoi ai-je fait ceci plutôt que cela, des critiques sur les routes choisies, des étapes hasardeuses et des bivouacs incertains. Bref, nous prenons soudain conscience que sur le métier nous devons y déposer à nouveau notre œuvre pour la modifier. Il ne s’agit plus de gloire, mais de survie. L’heure est venue de fonder un foyer et de lui assurer un confort serein. Nous nous lançons à corps perdu dans le monde professionnel. C’est le grand chambardement dans nos cœurs, nos esprits et espérances. Nous ne comprenions pas toujours pourquoi nos aînés nous pressaient d’avancer, de nous décider, de nous affirmer, lorsqu’ils nous parlaient de l’avenir. Il est une chose importante que vous semblez ignorer, nous disaient-ils encore. Le temps ne vous attend pas. Ce que vous rejetez en permanence doit cependant se réaliser au plus vite, car ce que vous nommez plus tard, un matin, vous vous réveillez et il est sur le seuil de votre porte. Le jour où vous découvrez que celui que vous désiriez repousser au-delà l’horizon s’est joué de vous et que lors de votre marche en avant, il n’a jamais cessé de vous dépasser. Il était à vos côtés à chacune de vos étapes, vous précédez dans les ascensions, il se séchait sous les palmes, après avoir chahuté avec les flots, tandis que vous étiez encore au bain dans une mer sans cesse en mouvement. Quelque part autour du monde, un banc vous attend, sur lequel, en compagnie de votre âme sœur, vous aurez tout le temps de vous remémorer le passé, en vous disant que plus tard c’est toujours le présent.

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  •  D’aucuns prétendront que remonter le temps n’est pas une chose réalisable de nos jours. Cependant, il est vrai que certains se penchent sur la question depuis des siècles, mais toujours sans la moindre réussite. Les optimistes disent : « attendons », tandis que les pessimistes leur répondront que cela n’arrivera jamais, et que c’est très bien ainsi.

    Pourtant, quand je fais l’inventaire des événements qui n’auraient jamais dû voir le jour depuis l’âge auquel j’ai commencé à m’intéresser à notre environnement, les hommes en ont créé, des instruments, des machines, et avec certains d’entre eux, ils sont même allés sur la lune, qu’ils ont, depuis, laissée loin derrière de nouveaux appareils qui explorent le cosmos. J’avoue que je ne suis pas indifférent à tous ces exploits, mais si pour l’heure, ils ne me satisfont qu’à moitié. Suis-je devenu trop exigeant ? Sans doute. Mais il y a une raison à cela. Je vais brièvement vous la confier.

    Insistant comme ils le font, je me dis qu’ils finiront bien par localiser l’endroit où se loge la marche arrière de l’existence, et dès lors cette découverte, comme d’habitude dans toutes les inventions, celle-ci nous desservira comme de nombreuses innovations avant elle. J’ignore si vous l’avez remarqué, mais chaque fois que l’on fabrique quelque chose pour la paix, ce sont les militaires qui s’emparent du chef-d’œuvre. Bref, laissons-leur la paternité de leurs trouvailles et de leurs maux de têtes et autres migraines, pour en venir à ce qui, un beau matin, m’a séduit, alors que je faisais une sieste bien méritée dans mon hamac tendu sur la terrasse.

    Cet instant avait commencé par une magnifique averse tropicale, comme seuls nos cieux savent les imaginer. Elle fut subite, bruyante, dévastatrice. Les végétaux pliaient sous les hallebardes comme s’ils demandaient pardon pour avoir osé défier les éléments. Les traits de pluie étaient serrés comme des militaires pendant un défilé en pays nouvellement conquis. Mais pour ceux d’entre vous qui sont sous notre latitude, vous avez connaissance que ce genre de phénomène disparaît aussi vite qu’il est apparu, et alors que les nuages continuent leur chemin, l’espace, soudain se fend d’un merveilleux sourire, heureux du bon tour qu’il vient de nous jouer. J’allais m’assoupir précisément à l’instant où l’arc-en-ciel s’ancra dans la forêt voisine, monta lentement, prit appui sur le tamarin, pour rejoindre le firmament. Je l’observais un moment, et c’est l’instant où mes yeux virent en lui une extraordinaire passerelle pour permettre aux habitants de notre région de partir quelques jours vers des pays où leurs rêves les conduisent parfois.

    Je ne sus comment, ni à quelle heure je tombais dans un profond sommeil ? Sans doute que le miracle de la nature agissait sur moi comme un merveilleux et puissant élixir. Toujours est-il qu’en quelques secondes, j’avais inventé la fameuse machine à remonter le temps. Elle était colorée, disposée de telle sorte que je pouvais me rendre d’un continent à l’autre à pieds secs. Je ne perdis pas une seconde, et m’élançais à la poursuite du passé. Je ne pouvais pas me tromper, car je n’étais arrivé qu’à la moitié de la mer océane quand les tambours de mes amis les griots envahirent l’espace, comme pour me guider. J’accélérais ma course, heureux d’avoir déjà parcouru plus d’un demi-siècle. À mesure que j’avançais, les couleurs de ma route s’affirmaient. Il me semblait flotter dans l’air, tant mon chemin était doux. Tout à coup, alors que j’amorçais la descente vers le pays des ancêtres, je les vis. Ils étaient là, sur une même ligne, les plus anciens devant. Chacun me fit un signe auquel je répondis par un geste de reconnaissance. Soudain, mon cœur réclama pour sortir hors de sa cage. Il résonna jusque dans mes oreilles, mon sang accélérait sa course, ma vue se brouillait. Ils étaient à quelques pas de moi, heureux de me retrouver, puisque de larges sourires illuminaient leur visage qui n’avait pas pris une ride. Vous êtes là, m’écriais-je ! Saviez-vous donc que je venais ?

    – As-tu oublié mon cher, que nous avons toujours deviné vos faits et gestes ?

    – J’avoue que parfois, dis-je alors que le feu dévorait ma figure, il m’est arrivé de douter.

    – Nous avions notre petite idée sur le sujet, car tes prières ne sont pas souvent sincères, répondit l’un des personnages dont la tenue flottait dans le vent. Mais dis-nous plutôt la raison de cette présence inattendue, et surtout, pourquoi ne vous accompagne-t-elle pas ?

    – Elle se repose, père. Elle ignore mon escapade. Mais je lui rapporterais notre rencontre. En fait, mon désir n’était pas de vous déranger ; du moins, pas maintenant. Je voulais simplement retrouver le jour merveilleux où pour la première fois, je la vis. Je n’ai jamais oublié la douceur de son regard, la chaleur de son cœur à travers ses mains lorsque je les ai serrées. Ce fut le jour où le destin me permit enfin d’être heureux. Sans rien nous dire, car l’émotion était trop forte, nous venions de comprendre que nous ne ferions qu’une seule et même personne.

    – Tu désires vraiment retrouver cet instant ?

    – Oui, père, plus que tout.

    – Ce n’est pas recommandé, me répondit-il ; mais puisque tu insistes, avance vers le massif de roses de porcelaine. Elle se trouve derrière.

    C’est alors qu’une main douce parcourut mon visage. Je ne voulus pas ouvrir les yeux, par crainte de la perdre.

    – EH ! Bien, mon ami, que t’arrive-t-il, me dit une voix que je reconnus pour être la sienne ? Où donc étais-tu, que je t’entendais grogner et même sourire ?

    – Je sursautais si fort que je faillis tomber du hamac. L’arc-en-ciel, demandais-je ? Là-haut, il n’y est plus, mais dans l’appareil, il se trouve. Tu le retrouveras quand tu voudras, et tel que je te connais, il te suffira de le regarder en photo pour réaliser tous les voyages qu’il te plaira de faire.

     

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  • – Il nous plut de nommer celui-ci Dick, car cette appellation était simple et qu’elle résonnait presque comme un ordre. Un mot, un seul, pour qu’entre lui et nous le courant passe rapidement. N’en avait-il pas un, que nous lui avons attribué celui-ci, me demanderez-vous ? Certainement en portait-il un, que nous ignorions ? Figurez-vous que dès les premiers instants, ce fut un véritable coup de foudre. Oui, il n’y a pas qu’entre les humains que soudain nous allons plus vers les uns que les autres. Chez les animaux, il en est de même, à ce point que nous sommes surpris lorsqu’un d’eux vous choisit, et s’attache si sincèrement à vous qu’il est prêt à courir tous les risques pour vous défendre. Vous aimeriez, j’imagine, connaître les circonstances qui ont contribué à notre rencontre.

    Comme souvent quand il s’agit de choses extraordinaires, il nous faut toujours remonter dans le temps. Ce jour qui nous présenta l’un à l’autre me trouva sur un chantier d’espaces verts. C’était l’heure sacrée de mon repas et je sacrifiais à ce doux moment, lorsque, venu de nulle part, ce chien se précipita vers moi. Comme toujours en pareils instants, je ne m’affole pas et fixe l’animal dans les yeux. Nos regards se rencontrèrent sans se heurter. Après une courte analyse, il jugea sans doute que je ne le mordrai pas. Je lui offris un sourire, comprenant qu’ils sont sensibles aux expressions de ceux qui les dévisagent. Il me répondit par un aboiement autoritaire, mais n’affichant pas la méchanceté. Sans le quitter des yeux, je lui demandais s’il désirait un peu de mon repas ; il ne le refusa pas et se fit même très humble lorsque je le lui présentais, en insistant pour qu’il y mette un peu de délicatesse. Il le prit du bout des babines, et, si tôt avalé, il sauta dans mon camion et s’installa à la place du passager. Je refermais la porte avec quelque précaution, mais rien ne se produisit. IL était assis se tenant droit, et par la fenêtre, je lui flattai la tête. Je compris qu’il m’avait adopté lorsqu’il aboyait sur des personnes approchant de son bien, puisque sans façon, dans l’instant il s’identifiait à lui.

    Le soir, de retour à la maison, je n’eus pas à lui montrer le chemin. Il le trouva avec une vitesse qui me laissa pantois. J’ouvris la porte devant laquelle il était assis, entra, et fit le tour de sa nouvelle propriété. Il renifla tous les membres de la famille, et naturellement, vint se coucher à la place que j’occupais à la table. À cet instant, je compris qu’entre lui et nous, c’était à la vie à la mort. Cependant, je dus le maintenir en laisse, car son caractère était des plus belliqueux. Dans son esprit, tous ceux qui s’approchaient de nous étaient des individus douteux et il les immobilisait sans que je lui en donne l’ordre.

    Une quinzaine se passa, lorsque sur mon chantier, je reçus la visite d’une dame qui se prétendit être son ancienne maîtresse. Je dus le retenir, car à l’évidence, il devait y avoir entre eux des différends jamais réglés. Cependant, elle réussit à reprendre son chien. Quelques jours plus tard, elle me le rapporta en me demandant si je tenais à le garder ; chez eux, me dit-elle, il leur menait une vie impossible. Il mordait tout le monde, ne pouvant plus recevoir, par crainte que les invités ne se fassent dévorer. Elle m’expliqua qu’il avait été dressé à l’attaque, et qu’ils le regrettaient, puisqu’ils n’ont jamais pu le dominer. Sans rien demander, il gagna sa place dans le camion sous les yeux ébahis de son ancienne maîtresse. À compter de ce jour, entre lui et nous, ce fut une grande et belle histoire d’amour. Quelque temps plus tard, on nous donna une Malinoise, dont les gens n’avaient pas mesuré les inconvénients d’avoir un tel chien dans un appartement. Chez nous, il ne fut jamais question de faire dresser nos animaux. Nous nous regardions et nous comprenions nos désirs. L’éducation de sa camarade fut sa principale occupation. Il lui apprit tout ce qu’il savait et il rajouta même des épisodes de son imagination, puisque souvent, la nuit, il découpait le grillage, pourtant un triple mailles, afin de courir vers une nouvelle aventure. Nous ignorions ce qu’ils faisaient dans la campagne, mais nous ne reçûmes aucune plainte. Au matin, nous les trouvions à leur place, douillettement installés sous le hangar, le museau tourné vers le poulailler où il me plut de croire qu’ils ne faisaient que compter les volailles. Certes, il y eut quelques incidents, car dévorer un volatile ou un canard, je n’ai pu le leur empêcher.

    Cela dit, j’ai retracé brièvement ce moment de vie commune afin de ne pas vous importuner plus que la raison l’impose. Cependant, nous gardons en mémoire des épisodes croustillants concernant nos amis à quatre pattes, quels qu’ils fussent, car chez nous, comme si c’était une règle, on nous priait d’accueillir ceux dont on cherchait à se débarrasser, pour incompatibilité d’humeur, je suppose. Notre histoire est courte, mais elle a l’avantage de nous faire comprendre que contrairement à ce que l’on imagine, ce sont bien les animaux qui nous choisissent et non l’inverse. Alors, respectons-les, puisqu’ils nous donnent leur belle amitié, sans pour cela attendre quelque chose en retour. Toutefois, si votre main trouve leur tête, ils ne la refuseront pas ; ils se nourrissent autant de tendresse que de croquettes ou d’autres aliments.

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  • – Mon ami, je ne saurais me plaindre que la route sur laquelle nous avons avancé soit trop longue. Cependant, j’avoue non sans une certaine honte qu’à mes pas, elle devient pénible.

    – Je devine ma belle petite fleur sauvage, ce que tes maux veulent dire aux miens. Il y a beau temps que tu as tourné le dos à la douce prairie où en compagnie de tes jolies voisines vous rayonniez sous les caresses d’un soleil insolent. Son complice le vent vous balançait les unes contre les autres, et vous pouviez alors vous frôler en frémissant de plaisir.

    – Tu ne changeras donc jamais, mon amour ? Tu es demeuré le flatteur que j’ai toujours connu. Quand je t’écoute, j’ai le sentiment que le pré dont tu parles, tu n’as jamais eu le courage de le quitter. C’est comme si tu y avais pris racine, en quelque sorte.

    – Ma chérie ; si je ne m’étais pas éloigné de l’endroit où je te cueillis, serions-nous là, égarés dans ce vacarme envahissant la vie des citadins, tandis que nous étions si heureux au milieu de la nature, nous dirigeant vers où nos pensées nous guidaient, mais prenant soin de ne jamais abandonner la lisière de nos belles forêts ?

    – Je le reconnais ; nous nous mettions à la disposition du temps. Nous flânions quand il nous plaisait d’accorder un répit à notre amour, prétendant que rien ne nous pressait d’arriver à demain.

    – J’adore, quand tu parles si bien de ces années qui nous virent gravirent les pentes de l’existence à la façon que nous avions d’escalader les flancs des montagnes. Nous étions si heureux, au sommet de celles-ci ! En riant, nous prenions le ciel à témoin et lui confions des prières inédites, que nul évangile ne transcrit.

    – Je me souviens, doux ami. Nous tendions nos bras vers le firmament, comme pour lui adresser des caresses, afin qu’il explique aux hommes que la tendresse n’est pas un vain mot.

    – Nos regards se dirigeaient vers la plaine, et nous recherchions les endroits secrets où nous nous réfugions afin de ne pas être éclaboussés par les malédictions du monde qui était à la recherche d’un second souffle. Les branches basses des arbres des forêts peuvent témoigner de notre passage, car sur chacune d’elle, telle une mue, nous abandonnions des lambeaux de notre bonheur, pour que d’autres les découvrent et se convainquent qu’il existe bien.  

    – Un jour, beau séducteur, tu me dis que ces fragments ressemblant à des exuvies seraient également des repères pour nos enfants s’il leur prenait l’envie de remonter le chemin jusqu’à nous, à travers les saisons de leurs parcours.

    – C’est vrai, je le prétendais, mais en secret, je le souhaitais aussi. Toutefois, je n’étais pas sans savoir que le bien-être des uns ne doit jamais faire de l’ombre aux autres. Nous avons chacun une histoire à écrire et nous ne pouvons emprunter les mots de ceux qui ont terminé la leur.

    – Alors, nous avons mis quelque distance entre eux et nous, jolie fleur. Je me souviens que tu me disais que nous ne pouvons évoquer la saveur de la mangue avant de l’avoir cueillie et dégustée.

    – Oui, en effet, il s’agit bien de différencier le bien du mal, le beau du laid, et le doux du rude. Mais ils devront également découvrir que les larmes n’ont pas le même goût, selon qu’elles viennent du cœur ou d’une blessure superficielle.

    – Nous arrivons au sommet de notre dernière difficulté, cher ange. Nous avons atteint l’époque à travers laquelle nous pouvons parler en toute objectivité. De toute évidence, nous n’avons aucune raison de mentir ni de nous voiler la face. Les faits démentiraient immédiatement les étapes de la vie que nous voudrions embellir ou revêtir d’autres nuances que celles qu’elles avaient endossées. Cependant, et ce n’est pas une nouveauté pour toi, puisqu’au long de mon parcours, j’ai toujours ressenti le besoin d’être rassurée, une fois encore je vais te poser cette question que tu connais si bien. Après toutes ces années, m’aimes-tu avec la même passion ?

    – Comme souvent je le fis, je te répondrai sans chercher mes mots. Comment pourrai-je me tenir à tes côtés si ce n’était pas le cas ? Oh ! Je ne dirai pas que rien n’a changé, car les saisons sont passées sur nous, et comme le temps patine les vieilles pierres, sur nous il a dessiné des rides et des douleurs. Oui, certaines attitudes ne sont plus les mêmes. Et en ce jour, ceux qui nous regardent déambuler ne se doutent pas que si nous ne nous donnons plus la main, comme hier, c’est que nos pas ne sont plus aussi sûrs. Aujourd’hui, plus que jamais nous avons besoin l’un de l’autre. Nos bras autour de nos corps nous rassurent avec une semblable passion, qui unit nos cœurs. Es-tu satisfaite de mes paroles ?

    – Oui, elles n’ont jamais changé d’un seul mot. Au-delà de ce qu’elles racontent, je devine qu’elles veulent que nous continuions d’avancer, mais en prenant le temps nécessaire pour nous délecter de tous les nouveaux jours qui nous attendent.

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