• Dans la continuité des histoires de Noël

     

    La marâtre à l’enfant :

    – Avec le temps qu’il fait, où vas-tu donc encore courir ?

    – Chez mademoiselle Valadon.

    – Ce n’est pas une journée à jardiner.

    – Ce n’est pas pour travailler la terre, mais pour finir de tailler la haie.

    – Je vais lui dire deux mots à cette vieille. Je ne comprends pas que tu sois toujours fourré chez elle !

    – Tu n’en feras rien !

    – Et pourquoi, je m’en priverais ?

    – Parce que si tu m’interdis de me rendre chez elle, j’irai ailleurs, et que tu ne t’y opposeras pas, étant donné qu’ils m’offrent souvent quelque chose pour la famille.

    – Précisément ; elle ne te donne jamais rien.

    – Ça, c’est toi qui le prétends, car en fait elle m’accorde dix fois plus que tous les gens.

    – Et pourquoi ne le voyons-nous jamais chez nous ?

    – Parce que ce qu’elle me confie n’est pas transportable.

    – On peut savoir, ce qui ne peut être déplacé, mais qui semble tant te plaire ?

    – C’est un peu compliqué à comprendre, je pense.

    – Dis-moi que je suis une imbécile, pendant que tu y es !

    – Je n’ai rien prétendu de semblable. Je voulais seulement dire qu’elle m’offre de l’amitié, et ce sentiment me réchauffe le cœur autant qu’un feu de cheminée. Voilà ; tu vois, ce n’est rien que je puisse ramener à la maison. Mais il n’y a pas que cela. Elle m’apprend beaucoup de choses et j’aime l’écouter quand elle me raconte la vie d’avant. Bon, j’y vais, car elle doit m’attendre.

    Le jeune Robert n’eut pas le temps de refermer la porte sur lui, qu’il saisit au vol les dernières phrases prononcées :

    – Ah ! Celui-là, je ne sais pas ce que nous en ferons ! En tout cas, si le toit de la maison s’effondre, ce ne sera sûrement pas sur sa tête !

    Chez mademoiselle Valadon.

    – Tu as bien tardé, mon garçon ?

    – C’est la faute de la Françoise ; elle ne voulait pas que je vienne.

    – Et pourquoi cela ? Ne suis-je pas une dame fréquentable ? Tu sais, à mon âge, je ne pense pas être une personne de mauvais conseils. De plus, et c’est loin d’être un reproche que je lui adresse, mais une sorte d’explication à son inimitié à mon égard, elle est l’une des rares à qui je n’ai pas fait la classe. Elle et sa mère n’ayant découvert le village que durant l’époque douloureuse de la guerre. Ici, tout le monde me connaît et me salue, sans compter ceux qui viennent encore me trouver afin que je débrouille quelques affaires dont ils ne savent pas démêler les tenants ni les aboutissants. En souriant, je peux me vanter de les avoir vus user leurs fonds de culotte sur les bancs de leurs pupitres.

    – J’ai entendu parler de leur existence avant et au début de l’occupation. Il est vrai qu’elles ont souffert, mais je ne pense pas que ce soit une raison pour m’en vouloir. Après tout, elle n’avait qu’à me laisser où j’étais, si aujourd’hui je les encombre. Enfin, comme elle le fait pour d’autres, elle ne fait que me rendre la monnaie de ma pièce, puisque je ne l’aime pas, moi non plus.

    – Écoute-moi ; cessons d’alimenter le feu de la haine. Je vais te dire une bonne chose. Il est vrai que mère et fille ont connu une période bien compliquée et surtout qu’elles ont dû souffrir énormément. Mais nos propres blessures ne doivent pas être douloureuses pour les autres. Il est bien suffisant qu’ils voient nos cicatrices que nous ne pouvons pas toujours cacher. Pour le reste, ma philosophie est toute simple. Je prétends que la vie n’est  que la source des larmes ; chaque aurore naît de l’une d’elles qu’il nous plaît de nommer perle de rosée. C’est une façon comme une autre d’adoucir le jour qui suit.

    – C’est très beau, ce que vous venez de dire, mademoiselle. J’essaierai de le retenir.

    – Je vais te parler comme une ancienne institutrice que je suis. Si tu veux te souvenir des mots entendus, dès que possible, écris-les ; même cent fois, si cela te semble nécessaire. Mais pour revenir à ce qui nous intéresse, je suppose que tu n’as rien à faire dans le jardin aujourd’hui. Enfin, quand je dis rien, je me comprends. Il n’y a pas d’urgence dans les travaux. L’hiver n’en est qu’à ses débuts, et tu auras toute la saison pour ramasser le bois mort et le brûler, tailler les haies et quelques autres menues occupations. Par contre, ce qui me ferait plaisir, c’est que tu m’aides à préparer le sapin. Nous sommes bientôt à Noël, tu n’as pas oublié ?

    – Comment le pourrais-je, quand les filles de la Françoise n’ont que ce mot à la bouche !

    – As-tu une idée de ce qu’elles t’offriront ?

    – Vous n’y songez pas ! Déjà qu’à longueur de temps elles me répètent que je ne suis pas chez moi ! Pour le cadeau, ce sera, je pense, comme pour les autres années ; il n’y en aura pas. Toutefois, pour moi, ce n’est pas un gros souci. J’en reçois un tous les jours à l’instant où je mets le pied à terre.

    – Et quel est-il ?

    – La vie, cette offrande dont vous venez me dire tant de belles choses il y a quelques instants. Vous voyez, je n’ai pas encore fait les lignes auxquelles vous faisiez allusion, que déjà ma mémoire m’en restitue quelques mots.

    – Très bien, Robert. Et si nous parlions de décorations, maintenant ?

    Je ne demande pas mieux, mademoiselle. (À suivre)

     

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  • – Tu as raison, nous avons tourné le dos à l’événement. Mais je te fais remarquer que c’est toi qui m’as entraîné par les chemins de traverse, à la recherche de quelques éléments de notre histoire.

    – Oui, c’est vrai, et je te demande de me pardonner ; doublement, même, sais-tu pourquoi ?

    – Je n’en ai aucune idée !

    – Parce que tout à l’heure, je te reprochais de n’avoir pas couché dans un cahier votre existence, dont je devine qu’elle ne fût pas toujours un long fleuve tranquille, alors que je suis là, les bras ballants. J’aurais dû prévoir de quoi noter l’essentiel de tes souvenirs.

    – C’est très bien comme cela, ma fille. Ainsi, pouvons-nous parler librement, sans prendre de précaution ni changer le cours des phrases au long des narrations. Retiens ceci : dans la vie tout doit être naturel, comme l’aurore dissipe la nuit. Dès lors, nous cherchons nos mots, l’histoire dessine une autre tournure.

    – Toutefois, permets-moi de te contrarier, la rivière ne va pas droit vers l’océan. Elle musarde en faisant des milliers de méandres ; et pourtant, elle parvient telle qu’elle est vers son grand frère. Si elle change, c’est uniquement parce qu’elle a profité des affluents qui l’ont rejointe pour l’accompagner pendant son voyage.

    – À tes réflexions, je comprends que je suis devenu trop vieux. Mon esprit n’a plus l’agilité du tien pour lui répondre. Qu’importe, revenons à nos moutons.

    – Alors, mon cher grand-père, promets-moi de me redire tous ces beaux souvenirs, un jour où je pourrai retenir les mots sur les lignes d’un cahier, afin qu’ils ne s’envolent plus jamais. Mais si tu le veux bien, revisitons cette fameuse soirée. Elle dut être extraordinaire pour qu’elle te demande de la faire revivre le temps d’un instant.

    – Oh ! Oui, ce fut merveilleux ! Toutefois, malgré ma bonne volonté, il te manquera la chose essentielle.

    – Tiens donc ; et qu’elle est cette image dont je suis privée ?

    – Aux tableaux auxquels tu fais allusion, il y a surtout les sons qui les accompagnaient. Les mots, pour si mélodieux qu’ils soient pour qui sait les utiliser, ne peuvent remplacer les accents des rires et des chansons. Je te disais que notre nuit de Noël commençait antérieurement ; au moins, une semaine avant. C’était la cérémonie du cochon. Chez nous, nous en tuions deux dans l’année. Le premier pour Pâques ; le second, pour la nativité. Non pour la saluer, mais pour nos propres réserves. Ce temps, nous le nommions celui de l’animal. Il avait été nourri et engraissé avec le reste de nos victuailles, ainsi qu’avec des légumes de notre production.

    Durant toutes les préparations, nous fabriquions la charcuterie. Généralement, c’était la semaine que choisissait le ciel pour nous gratifier de sa plus belle neige. Elle tombait dru, en silence. Petit à petit, elle recouvrait notre monde. La forêt se revêtait d’un épais manteau blanc. Les friches disparaissaient sous le poids des flocons. Le long du ruisseau, les vieux saules laissaient pendre leurs rameaux remplis de givre, qui s’abaissaient comme s’ils faisaient la génuflexion, jusqu’à la surface de l’onde. Afin de travailler à l’abri, nous rentrions dans la grange et les marmites n’avaient jamais le loisir de refroidir, leur derrière se faisant lécher par les flammes des bûches de chêne. Il nous semblait alors qu’il se vengeait du temps où la bête dégustait ses glands. Tous ces préparatifs conduits dans la bonne humeur, les chants et les rires, nous menaient à l’heure la veillée.

    – Tu veux dire que vous passiez une semaine à détailler la pauvre victime transformée en pâtés et rillettes ?

    – Bien sûr, car nous avions le temps de faire correctement chaque recette. L’animal ne pesait jamais en dessous les deux cents kilos ! Mais, oublions les cuissons et les découpes, et arrivons à ce que tu attends avec impatience.

    La charrette était recouverte d’une tente pour nous protéger de la bise glaciale, de la pluie ou de la neige. Elle était astiquée comme si elle devait transporter une mariée. Le cheval était mis au repos depuis quelques jours, et ses harnachements étaient reluisants et graissés afin que l’humidité ne pénètre pas les cuirs. Nous-mêmes, à notre tour, nous prenions un bain chaud dans une grande bassine, devant la cheminée, à l’abri du reste de la famille derrière le paravent. Les habits de cérémonie étaient sans reproches et parfumés de lavande. Les femmes sortaient les dentelles, les robes et les jupons. Les sabots des uns et des autres étaient rutilants. Pour qu’ils soient plus confortables, à la paille, nous ajoutions du foin. Puis, c’était le départ vers l’église. Des pelles occupaient une partie de la charrette, au cas où nous serions tombés sur des congères.

    – C’était une aventure, grand-père !

    – Tu peux le dire. Enfin, nous arrivions en même temps que les cloches appelaient les fidèles. C’était l’incontournable visite à la crèche, dans laquelle manquait le petit Jésus. Il était mis lors de la procession qui débutait à minuit. Tous les cantiques étaient chantés. On ne pouvait pas se tromper, nous les connaissions depuis notre enfance. Puis, c’était le retour à la ferme. Parfois, la neige était si abondante, que nous nous relayions pour guider le cheval. Une fois arrivés  chez nous, autour du feu que les plus anciens avaient tenu ronflant, nous nous réchauffions, et passions à notre modeste festin.

    – N’en dis pas plus, grand-papa. Je devine le cortège de charcuteries sur la longue table, le vin chaud ou froid et les bons mots qui les accompagnaient. Puis chacun rejoignait son lit, car au petit matin, il fallait traire les vaches, qui elles, n’ont aucune connaissance d’un jour de fête. Quant à vous, les travaux indispensables terminés, je  pense que le banquet reprenait ses droits.

    – C’est en effet ce qui se passait ; car vois-tu, bien que propriétaires de la terre, nous n’en sommes pas moins ses valets ; heureux, certes, cependant de simples servants.

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  • – Pourquoi souris-tu, grand-père ?

    – Parce que le conte que tu lis remet en ma mémoire cependant défaillante, une tranche de vie qui se renouvelait chez nous chaque fin d’année, pour la Noël. Pardonne-moi, mon enfant, de ne pas t’avoir écoutée. C’est la faute de mon pauvre esprit fatigué que je n’ai pas su retenir. Il avait tellement envie de courir vers ce passé qui faisait bondir nos cœurs d’une joie incommensurable. Oh ! Pas pour les cadeaux que nous aurions pu découvrir au matin, qui nous voyait toujours accoutrés dans nos habits de la veille. En effet, au retour de la messe de minuit, et après un repas vite expédié, nous n’avions plus le courage de nous coucher dans nos vêtements de nuit.

    – Excuse ma curiosité ; tu dis « un semblant de réveillon » ; à quoi ressemblait-il ? Il n’était donc pas comme ceux que nous organisons de nos jours, parsemés de cotillons, de chansons, de festins pantagruéliques, et force boissons ?

    – Ce n’est pas vraiment les promesses d’un bon dîner, qui nous mettait en joie, mais tout ce qui se déroulait avant la veillée.

    – Raconte-moi, grand-papa. Je veux savoir ce dont je ne connaîtrais plus. Mais c’est quand même un peu de votre faute, à vous les aînés, si nous ignorons tant de vos instants merveilleux de vie. Vous auriez dû les consigner dans des cahiers, afin que nous, les jeunes, nous puissions les faire revivre dans les moments où notre quotidien devient moins passionnant.

    – Je te remercie, chère enfant. Ton intention me touche en plein cœur ; mais comment aurions-nous pu écrire ces instants de notre existence intenses, alors que très peu de nous connaissaient la musique des mots aussi bien que vous ? C’était l’époque qui nous voyait presque avec élégance magner la houe, tandis que nous étions gauches dans l’utilisation de la plume. Et puis, tu sais, nous parlions peu. Nos états d’âme n’aimaient pas le plein air. Ils devaient craindre les traits piquants des vents, les rayons brûlants des soleils d’été. Ils redoutaient tout autant la tristesse d’automne, quand les arbres se dénudaient de leurs feuilles, et surtout des rigueurs des longs hivers.

    – Je t’écoute avec la plus grande attention, mon cher papi, et je crois que dans l’énumération des saisons qui ne laissaient que peu de place à vos sentiments, tu as oublié le printemps. Serait-ce que vous ne l’appréciez pas, que tu ne l’as pas cité ?

    – Ah ! Le renouveau ! Si, nous l’aimions avec une ferveur extraordinaire. Pour nous, c’était le signe que la vie redémarrait, avec son long cortège de promesses. Durant cette période, nous n’avions pas le loisir de penser à nous ni de chercher à expliquer ce que notre cœur voulait nous faire comprendre. Nous nous observions, échangions des sourires et des airs de connivence, heureux que nous fussions d’avoir joué un bon tour à la saison oublieuse. En tous endroits où le regard portait, nous savions qu’ils étaient impatients de retrouver nos bras. Nous n’avions pas de temps pour nous. Nous le réservions à nos bêtes qui s’ennuyaient dans les étables et dont les sabots ne souhaitaient qu’une chose : redécouvrir les vertes pâtures. Puis les champs attendaient les labours, et les semences n’en pouvaient plus d’espérer être enfouies dans une terre grasse. Tu comprends donc que nos sentiments, au milieu de cette effervescence, n’avaient pas leur place.

    – J’imagine que tout cela devait générer beaucoup de tourments, aussi ?

    – Ah ! Ma chère enfant, que sont les souffrances quand l’on est au pied de l’autel de la félicité ? Penser à nous eut été égoïste. Bien sûr qu’il dépendait de nos efforts et notre courage que notre table fût toujours bien garnie. Mais pas uniquement la nôtre ; le rôle du paysan n’est pas seulement de nourrir sa famille et ses amis. Il doit aussi remplir l’assiette du peuple.

    – Je ne veux pas te décevoir, grand-père, mais de nos jours, je ne sais pas si les gens ont une attention pour vous, lorsqu’ils plongent leurs cuillères dans le plat de potage.

    – N’imagine pas que je sois fâché. De tout temps, le ventre a souvent ignoré d’où venait ce qui chauffait dans la casserole. Et puis, je vais te dire le fond de ma pensée ; c’est très bien ainsi. Ne crois pas que nous sommes des ouvriers irremplaçables et sans qui le monde mourait de faim. Retiens ceci : ce n’est pas le sillon qui fait la récolte, mais tous ceux que la charrue a ouverts. Et surtout, nous n’offrons pas nos marchandises ; elles s’échangent contre la monnaie qui va rejoindre nos économies. Nous ne sommes pas des philanthropes, tu vois ! C’est donnant, donnant !

    – Oui, je comprends bien, mais si je vous compare aux ouvriers d’usine, j’imagine que vous prenez davantage de plaisir dans vos tâches que ces gens, qui, bien souvent, ne découvrent le ciel qu’à la sortie du travail. Tiens, avec tout cela, nous nous sommes égarés au hasard des saisons. Nous sommes loin de la veillée de Noël. (À suivre)

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  • LE COURRIER DES DÉSIRS

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    – Hé ! Ne poussez pas, derrière ! Je vous dis qu’il y a toujours de la place. Il est inutile de s’impatienter. De toute façon, il reste encore quelques jours. Vous pourrez même, si vous le désirez, écrire d’autres lettres, si de nouvelles envies vous venez à l’esprit.

    – Bonjour, monsieur le curé, comment allez-vous ?

    – Mes hommages, madame la boulangère ; je suis bien, je vous remercie. Juste une petite toux de saison ; mais rien de sérieux, je vous rassure.

    – Regardez nos garnements, ne sont-ils pas beaux et surtout disciplinés ?

    – Je ne puis le nier. Cependant, j’aimerais qu’il en soit de même pour le catéchisme, alors que le jeudi matin, ils sont si distraits et bruyants, que je me demande s’ils retiennent quelque chose de ce que je leur dis.

    – Bah ! Ne vous formalisez pas pour autant mon père. Si vous désirez qu’ils soient plus concentrés, avec eux, vous devriez vous y prendre différemment.

    – Madame, il n’y a pas plusieurs manières de leur parler de Dieu. Il n’existe pas des dizaines d’évangiles ; d’ailleurs, vous le savez, vous qui venez communier quand votre commerce vous en laisse le temps.

    – Ce n’est pas ce à quoi je pense, père Doyen. J’essaie de vous dire que si vous leur expliquiez la religion d’une autre façon, peut-être qu’ils seraient plus attentifs à vos propos. Et puis, sans chercher à vous fâcher, de tous vos discours il ne tombe aucun cadeau, pas une promesse, pas un jouet ! Comment voulez-vous qu’ils vous croient, ces pauvres chérubins ?

    – Je ne me laisserai pas embarquer sur ce chemin blasphématoire, madame. Dites-moi combien je vous dois ; voilà l’instituteur et je ne désire pas entamer de conversation avec lui. Nos idées sont à l’opposé les unes des autres. Par contre, en ce qui vous concerne, j’imagine que vous allez lui poser la même question.

    – Pour l’instant, je ne l’envisage pas. D’ailleurs, il est bien trop occupé à regarder ses élèves.

    – Et vous vous demandez ce qu’il pense, n’est-ce pas ? Je vous salue, madame, et je vous souhaite la bonne journée.

    – Bonjour, madame la boulangère, comment allez-vous ?

    – Vous êtes marrants, les adultes. Quand vous rencontrez quelqu’un, vous lui adressez toujours la parole qui semble destinée à chacun et à tous. Le curé qui vient de sortir m’a questionné de la même manière, en employant les mots identiques.

    – Ne vous vexez pas, voyons. La formule que vous citez est celle de la politesse. Elle est aussi celle que j’apprends chaque jour à ces enfants qui, je le constate, sont plus disciplinés devant une boîte à lettres qu’à leurs pupitres, ou en ma présence. Il est à croire que les objets inanimés les inspirent davantage que l’enseignement !

    – Permettez-moi de vous dire que la chose ne doit guère les stimuler. À travers elle, c’est le facteur qui est visé et à son sujet, je ne serais pas surprise qu’il y soit désigné un volontaire pour surveiller s’il fait la levée dans les temps.

    – Je ne peux évidemment pas vous donner les noms de mes cancres, mais j’espère que dans leur courrier il y a moins de fautes que dans les dictées ! Certains trouvent le moyen d’en faire une par mot, quand ce n’est pas deux !

    – Ne leur en tenez pas rigueur, allez ; tout le monde n’est pas destiné à devenir un savant ou un quelconque personnage important. Il nous faut des jeunes gens vaillants et en bonne santé pour les travaux de nos campagnes  qui ne se soucient pas du niveau d’études du garçon de ferme. Et puis, les vaches n’ont aucune notion de la lecture ; alors, à quoi bon se casser la tête ? Tenez, moi, sans vouloir me vanter, bien sûr, j’ai eu mon certificat, et à la surprise générale, j’étais la première du canton ! Je peux vous dire que tout le monde en fut très fier. Cela m’a servi à quoi, d’après vous ? À rester à la ferme. Heureusement que le Léon m’en a sortie, sinon, j’y serai encore !

    – Cependant, ce que vous avez appris en classe aujourd’hui vous est utile, dans votre boulangerie. Vous  accueillez les clients avec le respect dû à chacun. Je pense que la tenue de vos livres comptables est parfaite et que vous ne passez pas vos nuits à chercher des formules pour rédiger votre courrier.

    – Soyons modeste, monsieur l’instituteur. Nous concernant, ce n’est que la routine qui conduit notre vie. Nous savons nos besoins, et auprès de qui nous devons nous fournir. Depuis toujours l’argent que nous encaissons n’est pas notre bénéfice. Nous devons le diviser en trois ou quatre. Une part pour le minotier, une pour le marchand de bois, une pour le percepteur et s’il en reste, elle nous revient de droit. Et je peux vous dire qu’avec ou sans instruction, nous parvenons à faire la balance des choses. Mais je dois vous avouer mon sentiment présent ; j’aime voir ces bambins faire la queue pour poster une lettre à un individu qui n’existe pas. Ils lui confient leurs espoirs et cela m’émeut sans doute plus que de raison. Vous savez, il n’y a pas si longtemps, c’est devant chez nous que leurs parents se mettaient en ligne, avec, dans le creux de la main, le ticket contre lequel on leur donnait un pain. Et parfois, les larmes aux yeux, on leur répondait qu’il n’y avait plus de farine. Alors, laissons à ces enfants leur part de rêve. Ils apprendront toujours trop tôt que le père Noël n’est pas celui à qui ils songent. Il y a tant d’adultes, de nos jours, qui aimeraient encore confier leurs convictions en quelqu’un, et peu importe qu’il soit réel ou fictif.

     

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  • Reflets de mémoire.

     

    – En ce mois particulier qui voit les espoirs et les souhaits se multiplier, un souvenir s’installe au balcon de ma mémoire. Il aurait aimé que je parle de lui avec les accents d’un conte, puisque nous en sommes à l’époque. Sauf que dans le mien, le père Noël ne hante pas mon environnement ; il n’y a point de guirlande multicolore ni de boule lumineuse. Il n’y a que la forêt, aux trois quarts dénudée. Seuls quelques sapins restent verts, comme pour indiquer à l’ensemble du bois que, quoiqu’il puisse arriver, la vie n’abandonne jamais ses sujets.

    Quand on demande aux gens quelle saison ils préfèrent, beaucoup vous répondront que c’est le printemps ou l’été. En ce temps-là, pour moi, ce n’était ni l’une ni l’autre. Étrangement, c’était l’hiver. Oh ! Je vous rassure, pas pour les plaisirs de la glisse en tous genres, mais pour une raison bien particulière ; l’une de celles que beaucoup exècrent, puisqu’il s’agit du travail. Mais pas n’importe lequel. Suivez-moi sous la forêt, vous comprendrez.

    Les patrons chez qui j’étais employé, cette année-là, jugeant que deux  ouvriers suffisaient pour effectuer les tâches au village, trouvèrent pour moi une nouvelle occupation. En ce temps, les cuissons, le chauffage en général requerraient du bois ou du charbon. Pour nous, ce fut le premier. Possédant une ferme et une chasse, il me la désigna comme lieu de travail pour la durée de l’hiver. Sans le savoir, il faisait de moi un homme heureux. D’aucuns auraient estimé cet isolement comme une punition ; pas moi. Quand les plus importants chênes furent abattus, à la hache et au passe-partout (longue scie à grosses dents que l’on utilise à deux), il me laissa me débrouiller tout seul. Oh !  prétendre que tout se déroula sans heurt serait un mensonge, notamment dans le maniement du passe-partout. Au goût du patron, tantôt je tirais trop fort, tantôt je poussais, alors qu’il ne le fallait pas, car la lame se tordait. Bref, de soupirs en réprimandes, je trouvais enfin le bon rythme, et bientôt les troncs ainsi que les charpentières furent débités. À moi la charge de finir le travail, c’est-à-dire fendre à l’aide de coins métalliques toutes les billes. Puis ce fut le temps de m’occuper des autres branches en employant la scie à bûches, empiler les stères le long du chemin, fabriquer les fagots de charbonnette de diverses sections, etc.… Jusque là, il n’est rien d’extraordinaire, me direz-vous, qui puisse enchanter une âme normalement constituée. Cependant, en moi, rien n’était comme chez les jeunes de mon âge. Loin d’être en punition, j’étais le plus heureux de tous les gens du village.

    En mon esprit, les Robinsons furent repoussés si loin que nul ne les revît. Il en fut de même pour les corsaires ou les pirates. Je ne rêvais plus, puisque je vivais mes songes, je marchais dedans, je les piétinais. J’avais construit ma cabane, en rondins et branchages, l’orientant de telle sorte que le vent, la pluie ou la neige ne la pénétraient pas. Sous l’auvent qui servait d’entrée, un feu fonctionnait nuit et jour, présentant l’avantage de maintenir une belle surface à peu près sèche. Ma table et mon banc faits de bûches trônaient au milieu de mon repère. Vous l’avez compris ; j’étais seul, mais libre, et surtout mon maître. Les oiseaux, tels les pinsons, merles, verdiers et autres mésanges, avaient deviné que je n’étais pas leur ennemi. Ils se régalaient des morceaux de lard que je tenais à leur disposition. Le matin, sur ma bicyclette d’un temps révolu à laquelle était accrochée une remorque, je partais vers mon chantier alors que la nuit emprisonnait encore le monde de ses ténèbres. Le soir, le matériel roulant débordant de bois, je rentrais au village. Mais devant le peu d’intérêts que l’on portait à mes transports de bûches par les gens de la maison, la plupart du temps, nanti de victuailles suffisantes, je restais dormir dans ma cabane. Mon matelas fait de feuilles sèches et de rameaux fins de sapin n’eut rien à envier à la paillasse de la chambre. Elle était bourrée de fanes de maïs qui m’avait valu tant de reproches, du vivant de la pauvre grand-mère, qui me grondait à chaque fois que je me tournais, le bruit l’empêchant de trouver le sommeil.

    L’hiver toucha à sa fin et mon travail le suivait. Un matin, alors que je finissais de lier quelques fagots, j’eus la visite du patron. Pour une fois, il ne me cacha pas sa satisfaction. Après un moment d’observation, il me dit :

    – La forêt est aussi propre que si une horde de sangliers avait passé la saison ici ! Mon frère n’a pas de camion disponible pour l’instant, et comme au village la vente n’a pas encore commencé, veux-tu que nous abattions quelques arbres supplémentaires ?

    – Pourquoi refuserais-je, répondis-je ?

    – Alors, demain, nous attaquerons une nouvelle parcelle.

    – Ainsi, je pus rester un mois de plus dans cette forêt qui était devenue mienne. Il faisait moins froid ; cependant, les oiseaux me tenaient toujours compagnie. Le feu ne s’éteint pas ; mon bonheur continuait de grandir, et il m’importa peu si Noël se fut passé en solitaire. J’étais dans un milieu qui me plaisait et qui m’apprenait les choses de la vie sans que j’aie besoin de poser de questions inutiles. Il me suffisait de regarder et d’écouter. Je n’eus pas à inventer un conte, car je le vivais.

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