•  

    – Un matin, tandis que mes yeux s’émerveillaient des beautés du monde, une âme charitable me fit LES OMNIBUS DE LA VIEcomprendre que les lignes droites qui s’enfuyaient devant moi ne signifiaient pas qu’elles m’indiquaient qu’elles étaient la seule voie à suivre. Je devais me concentrer sur le minuscule chemin rehaussé que se partageaient les traverses, et que c’est après avoir relevé cela qu’on allait m’expliquer plus tard comment procéder pour partir vers la grande aventure. Je pris donc mon mal en patience, estimant que tant que la chaudière ne serait pas sous pression, ma locomotive ne pourrait pas démarrer, entraînant derrière elle un long serpent de wagons que je devais remplir à mesure que j’avancerai.

    D’abord, il me fallut comprendre ce que signifiait ce terme un peu particulier de routes, découvrant qu’il y en avait de douces, de rudes, et de tourmentées. C’est à cet instant que l’on me révéla que certaines lignes sont très droites, afin de ne pas dévoiler au marcheur qu’à l’horizon où elles semblent rencontrer sa voisine, elles se séparent, et le plus souvent cachent une difficile courbe qui nous masque l’avenir. Il y a aussi de celles qui gravitent les montagnes, dessinant sur leurs flancs des chemins sinueux, pendant que d’autres plongent vers les plaines en se dissimulant parfois sous de longs tunnels. Alors que je me renseignais sur la raison d’être des traverses, on me confia qu’elles représentaient les jours que je devais traverser. Elles et ils sont bien proches, m’exclamais-je !

    – Observe-les, me répondit-on. Une extrémité est la complice de l’aurore, et promenant ton regard sur sa longueur, elle te conduit au soir de la journée.

    – Mais alors, repris-je en montrant ma déception ; ils sont bien courts ! Comment vais-je me contenter de si peu de temps pour espérer construire une vie ?

    – Rassure-toi, me tranquillisa-t-on avec un sourire qui se voulut bienveillant. Se doutant que tu poserais cette question, quelqu’un fit en sorte de les rapprocher, certes, mais aussi d’en disposer la quantité nécessaire pour faire plusieurs fois le tour du monde. Cependant, ils sont rares, ceux qui en feront les allers et retours sans jamais s’arrêter. Je te mets en garde qu’en allongeant tu sois tenté de les franchir deux par deux. À chaque jour suffit sa peine, disent les anciens.

    – Pourquoi, m’inquiétais-je naïvement ? Serait-ce que nous ne supportions pas de voir toujours les mêmes paysages ?

    – Pas du tout, me répliqua-t-on. C’est que nous n’en avons pas encore parlé, mais sur le parcours de la vie, il y a beaucoup de gares où le train s’arrête. À certaines, tu seras tenté d’aller découvrir ce que les sourires des gens réceptionnant leurs familles ou des amis cachent de merveilleux. Tu te risqueras donc à descendre, bien que personne ne t’attende à cette station. Il ne faudra pas chercher à comprendre pourquoi tu le fais. Tu devras te contenter d’écouter ton instinct, car les pauvres individus que nous sommes n’obéissent qu’aux petites voix qui les guident dans les mystères de l’existence. Parfois, tu suivras un parfum parce qu’il éveillera en toi une douceur particulière. En d’autres occasions, tu te rendras en des lieux pensant qu’un ou une inconnue t’attend. Souvent, tu ignoreras les précédentes raisons qui te poussèrent à réagir ainsi, pour seulement t’accouder aux beautés du monde, logées dans le creux des montagnes, comme un bébé dans les bras de sa mère. Alors que le jour te surprendra à rêver, sur ta voie, des trains seront passés, des wagons se seront vidés ou remplis, des traverses auront été franchies, comme autant de jours écoulés.

    – Oui, je comprends que pour quelque temps je me suis égaré, et qu’à ma place, d’autres auront parcouru une partie des aubes qui m’étaient réservées.

    – Détrompe-toi. Rien ne nous est acquis ni ne nous appartient. Ce que nous avons négligé se représentera tôt ou tard. Ce que tu pensais être modeste aura eu le loisir de devenir grandiose, et ce qui te semblait être orgueilleux aura retrouvé son humilité. Cependant, en ta qualité de citoyen de monde, le désir de continuer ton voyage se fera pressant. Tu t’engouffreras dans le premier train s’annonçant, sous tes yeux rivés à la fenêtre, les paysages défileront. À travers eux, en filigrane tu découvriras de nouveaux visages. Certains t’attireront comme des aimants, mais d’autres, il te faudra les redouter. Néanmoins, aucun détail ne devra être négligé, car ils seront ceux qui construiront tes lendemains. Mais ils te seront indispensables pour remplacer les traverses usagées, ou au contraire pour allonger cette route sur laquelle tu veux continuer à mener ta locomotive vers l’avant.

    – Je comprends une chose, dis-je, avec un signe d’inquiétude dans la voix. Les deux rails que j’aperçois devant moi jamais ne pourront se rapprocher ? Je devrais donc marcher jusqu’au dernier soir de mon voyage, s’il existe toujours une gare ?

    – Ne te trouble pas, ami. Sans que l’on en sache la raison, parfois, à certains aiguillages, ce n’est pas la voie qui accompagnait la tienne que tu croiseras, mais une inconnue à laquelle tu joindras ton destin.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


    votre commentaire
  • – Ils n’allaient pas, flânant par les sentiers, ils avaient choisi, au contraire, de leur dédier leur vie. Jusqu’à cette dernière saison rigoureuse, le temps leur avait donné raison. Il leur avait dit que pour traverser les ans et même les siècles, rien ne pouvait remplacer un parfait ancrage, assurant un équilibre sans faille, ne craignant ni tempêtes ni ouragans. Mais pour être fort, comprirent-ils depuis le premier jour où une main aussi douce que la voix qui leur murmura quelques mots les avait plantés en ce lieu, il est impératif que nous soyons deux. Oui, au contraire de ce qui se produit à la surface de la Terre, où chacun veut conquérir le territoire de son voisin, nous, nous préférons emmêler nos racines afin de les conforter. Combien de fois, l’un n’avait-il pas dit à l’autre :

    – Accroche-toi au sol, de toutes tes forces, et fais en sorte que tes branches deviennent plus souples pour qu’elles ne se brisent pas dans la tourmente, et ne crains pas de passer ta ramure dans la mienne, afin que nous soyons deux à lutter.

    – Ainsi enlacés, oserai-je dire, sans toutefois se montrer provoquant en vers le temps, ils le traversèrent sans lui laisser trop d’énergie. Certes, parfois, ils lui abandonnaient quelques lambeaux, négligemment déposés à leur pied. Cependant, à ce qui ressemblait à un renoncement ou une victoire des éléments sur la chose, ils étaient fiers de détenir un secret que nul être vivant ne pouvait imaginer. Alors que tous se désolaient en constatant que leurs amis avaient perdu un ou plusieurs membres, eux, sous l’écorce, se gaussaient.

    – Qu’est-ce qu’ils sont ignares, s’exclamaient-ils ! Ils devraient savoir, depuis le temps qu’ils passent à nous observer, que pour faire du bois neuf, nous devons lui en céder du plus ancien ! Ce ne sont pas les quelques déchets qu’ils déposent près de nous et quelquefois contre notre tronc en passant, qui suffiraient à contribuer à notre épanouissement !

    – Mon ami, dit l’un, je ne puis que t’approuver, mais cette année, plus que toutes celles qui se sont écoulées, je trouve que nous avons quand même perdu beaucoup de notre superbe. Au cœur de cette saison qui souffle le froid et le chaud, j’en suis à me demander si oui ou non, nous retrouverons la verte feuille. Déjà que les précédentes se sont envolées précocement, je ne me verrais pas affronter une nouvelle page de notre histoire avec mes rameaux échevelés ! Et puis, sans elle, que deviendrions-nous ? Il resterait plus que la hache du bûcheron. Tu sais, je surprends bien son manège, chaque matin, tandis qu’il conduit les vaches à la pâture. Il ne manque jamais de passer la main sur notre écorce, à la manière d’estimer l’une de ses bêtes, en caressant sa croupe en se demandant combien elle lui rapportera s’il la cède au boucher.

    – Sauf que nous, notre bois, il ne le vendra pas, lui répondit son voisin. Nous aurons le triste privilège d’animer l’âtre devant lequel il tend ses pieds pour les réchauffer, ou plus certainement pour y lécher les derrières de marmites et autres chaudrons, dans lesquels mijotent leurs aliments, et ceux de leurs bêtes. Toutefois, je tiens à te rassurer. Ce moment n’est pas encore arrivé.

    – Comment peux-tu en être sûr ? Tu sais, les gens sont étranges. Parfois, ils vantent ta frondaison et le lendemain, ils estiment à combien de mètres cubes se monte ton bois !

    – J’en ai connaissance, te dis-je, car l’homme qui se permet de te caresser les flancs en passant n’a pas de mauvaises intentions.

    – Encore une affirmation que je ne me risque pas à approuver. Sauf si tu m’en donnes la raison.

    – Tout à l’heure, tu me parlais de tes rameaux échevelés. En toute sincérité, je préfère qu’il en soit ainsi plutôt que le voir écervelé. Bien que par moment tes oublis me troublent. Ne te souviens-tu donc pas que c’est l’un de ses aïeux qui nous mit en terre ici, un matin d’automne ?

    – Oh ! Tout cela est si loin, mon ami, que je ne produis pas d’effort pour réveiller ma mémoire. Tu sais autre chose, à ce sujet ?

    – Oui, le père du jeune qui fit les trous de plantation lui rappelait « qu’à la sainte Catherine, tout arbre prend racine » ! Et quelque chose de plus beau encore.

    – Dis-moi vite ce qui a marqué tes souvenirs à ce point pour que subitement, cela remonte à la surface !

    – Tiens, ta curiosité me laisse croire que tu t’intéresses soudain à l’existence, et tu m’en vois ravi. Bien, je ne vais pas te faire languir. Pour les gens de la ferme, nous comptons beaucoup dans leur vie. Quand leurs parents les ont quittés, dans l’héritage, ils nous ont compris. C’est pour cela que chaque matin l’un d’eux passe sa main sur notre tronc. C’est comme s’il saluait ses ancêtres, contrairement à ce que tu imaginais. Il leur dit merci et bonjour.

    – Sans doute as-tu raison, je n’en sais rien. Mais si tu le prétends…

    – Le plus beau, ce fameux matin, le père avait martelé cette phrase à son fils :

    – jeune, tu plantes un arbre ; vieux, tu te reposes sous son ombre ! N’oublie jamais de le dire à tes enfants, car tant qu’il y en aura, les hommes continueront de vivre.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


    votre commentaire
  • Toute ressemblance avec un personnage connu ou rencontré par hasard, serait le fruit d’une imagination trop fertile.

     

     

    UNE ABSENCE INEXPLIQUÉE  2/2

     

    – Combien de temps dura cette situation dans laquelle, soudain, je me laissais flotter, je l’ignorais ! Je me contentais du peu d’existence que le destin me réservait. Je vivais au rythme du bruit des machines, des visites, des changements de tubes ou d’amarres, comme je les imaginais, puisqu’elles me reliaient au quai de la vie. À voix basse, les soignants et les membres de ma famille s’interrogeaient et se répondaient entre de curieux silences ponctués par les alertes du matériel qui évoluait à ma place. Lors d’un répit à travers l’épais brouillard dans lequel je me débattais pour chercher un hypothétique chemin de repli, j’entendis une lamentation sur le fond d’un sanglot qui fut long à se calmer.

    – Je prie pour qu’il s’en sorte ; mais de toutes mes forces, j’espère qu’il ne gardera pas de séquelles. Je ne puis me résoudre à l’imaginer grabataire, inconscient, lui qui a toujours aimé provoquer l’aurore, sur sa terrasse, gambader dans l’existence comme on le fait dans les prairies fleuries, observer, surprendre, les oiseaux, ainsi que le vent dans les ramures. Il disait de ces éléments qu’ils sont les rythmes nouveaux de la vie, créés chaque jour pour notre plus grand plaisir.

    – Je n’y ai pas songé, soudain s’écria la voix la plus jeune. Tu crois qu’il apprécierait la musique qu’il affectionne ?

    – Il me semble que oui, mais pour l’heure, je ne sais pas si c’est une bonne idée. J’ai tellement entendu dire par des gens ayant connu de pareilles situations qu’à trop les écouter, ces airs les “saoulent” plus qu’ils leur rendent service. Je le ferai quand il me les réclamera.

    – Je comprends que tu conserves l’espoir, c’est bien, petite mère.

    – Ai-je le choix ?

    Une bise claqua sur une joue, des pas s’éloignèrent ; une porte s’ouvrit, et se referma. Une main passa sur mon visage. Je la devinais plus que je la reconnus. Certes, elle n’avait plus sa douceur d’antan, mais bardé de fils et autres agencements, étais-je en mesure d’apprécier un contact qui voulait me dire que rien ne pouvait m’arriver, puisqu’elle était là ! Oui, à mes côtés, comme toujours elle fut, discrète, à la limite de la l’abnégation, alors que je le lui avais interdit. L’amour ne doit pas être le parent de la subordination, lui avais-je dit ce jour, dont je comprenais qu’il appartenait à une vie précédente. “Tu es ma promise, mais tu ne seras jamais ma soumise” ! Elle ne l’a jamais été. Elle se contentait de veiller sur moi, l’individu qui toujours navigua entre l’adolescence et l’âge adulte. C’est alors que mon esprit s’évada de cet endroit mystérieux où je ne m’étais reconnu qu’à grand-peine. Je m’en fus revisiter cette existence lointaine, qui demeurait plus ou moins diffuse. Néanmoins, je réussis à survoler les lieux fréquentés au cours de mon enfance. Le village n’avait pas changé. Les amis étaient également, redevenus des gamins que les parents poursuivaient avec des badines de coudrier. Je revis les joies, mais aussi les douleurs qui s’ajoutèrent à celles présentes. Des bagarres éclataient, toujours pour des futilités, des cris, des pleurs, puis des raccommodages. Et ce furent les voyages, mes heures de rébellion, mon rejet des injustices, mon éternel combat pour la liberté dont on me faisait comprendre qu’elle n’existe que dans l’esprit des gens. Tour à tour, je passais de la misère à l’extravagance des nantis.

    Cependant, dans l’ombre, le destin veillait. Oh ! Il ne me fit pas plus de cadeaux qu’aux autres individus, mais il me suivait plus qu’il me devançait. Une main inconnue semblait me guider, sans jamais se montrer. Les chemins s’allongèrent et se diversifièrent. Il y eut la mer, puis les airs et les marches interminables dans le désert. Soudain, tel un mirage, je revis ce camion accidenté, ces hommes blessés, ces plaintes et les mots qui annonçaient que certains désiraient abandonner. Regardant du côté des vautours, je compris qu’ils n’attendaient que ce moment ; l’instant où l’individu s’enfuit. C’est alors que je demandais à mes amis qu’ils conservent la volonté d’exister et surtout de garder les yeux ouverts, jusqu’à l’arrivée des secours.

    En chemin, j’ai rencontré l’amour. Oui, au milieu de mes naufrages, de mes incertitudes, elle se présenta à moi. Elle fut ma princesse d’un jour pour rapidement devenir celle de toujours. Dans la corbeille de notre union, elle m’offrit des enfants. Certes, notre vie fut souvent faite de surprises, de mauvais temps, de jours heureux et d’autres moins. Mais jamais, en bon capitaine, elle ne lâcha la barre.

    Mais j’y pense ; si je suis sur la route qui mène vers le pays que la lumière ni l’amour ne visitent jamais, pourquoi ne les ai-je pas rencontrés, ceux qui ont sans relâche veillé sur nous ? Alors j’en conclus que ce ne devait pas être encore le moment. À cette évocation, soudain, des larmes emplirent mes yeux et roulèrent de part et d’autre de mon visage.

    – Tu m’entends, mon ange ?

    – J’eus envie de crier ; non, surtout pas un de ceux-là ! L’effort produit me fit pousser un gémissement. La main revint se poser au creux de la mienne. En quelques heures, je repris connaissance, et je la vis, baignée dans ses pleurs. Elle tomba à genoux et ne prononça qu’un mot :

    – Merci !

    Puis tout alla très vite. Je souris à la réflexion de mon aimée, en interrogeant les docteurs, qui ne pouvaient pas satisfaire sa curiosité, sinon par un “nous ne savons pas ce qui s’est passé”.

    – Ainsi, dit-elle, les expressions suivent les générations. C’est la troisième fois que l’on me dit ne pas savoir. D’abord, notre fils, puis mon père, et maintenant mon mari.

    Quelques jours plus tard, je retrouvais notre maison, et quand elle me posa la question si j’avais une idée du pourquoi de cet accident, je lui répondis :

    – Moi non plus je n’ai rien compris. Mes yeux se voilèrent, le sol s’ouvrit sous moi, mais à proximité il n’y avait rien à quoi me retenir. Je me suis senti glisser, très longtemps, et plus je sombrais, plus la nuit devint épaisse. Le reste, tu le connais. Je dirai seulement : merci la vie que j’ai toujours envie de traverser en l’aimant autant que toi, belle princesse.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Photo glanée sur le web.

     


    votre commentaire
  • Toute ressemblance avec un personnage connu ou rencontré par hasard, serait le fruit d’une imagination trop fertile.

     

    UNE ABSENCE INEXPLIQUÉE 1/2 

    – Un ronflement permanent occupait l’espace, des alertes retentissaient à intervalles réguliers, il me semblait, à moins que ce fût la réalité, que quelqu’un respirait pour moi. Des pas feutrés faisaient le tour de mon lit, s’arrêtaient à droite, pour continuer à gauche. De temps en temps, entre deux battements de porte, une gorge se grattait, un mot échappait sans que j’en saisisse le sens. J’ignorais où je me trouvais ni depuis combien de temps j’étais là, à la merci du destin. Comme il en avait l’habitude, ce dernier venait de me faire un croc-en-jambe, mais celui-ci provoqua ma chute. De ma bouche occupée par des tubes ou je ne sais quoi d’autre m’empêchait de remuer les lèvres sur lesquelles persistait un goût amer. Une douleur généralisée envahissait mon être, sans que je puisse la définir, engourdissant mes membres, m’interdisant le moindre geste ou le mot qui pourrait indiquer que j’étais encore présent.

    Une sirène vrilla en mon cerveau. Une porte fut poussée sans ménagement. Une aiguille chercha un point précis dans mon bras gauche, tandis que le droit était déjà appareillé. Une chaleur vive pénétra en moi, investissant tous mes vaisseaux. Ils veulent me faire griller, me dis-je, sans affolement inutile ! C’est alors que je perçus une voix angoissée.

    – Docteur, pensez-vous le sortir de l’état où il se trouve ?

    Lui de répondre sans regarder celle ou celui qui l’apostrophait :

    – Il est trop tôt pour se prononcer. Cependant, le temps travaille pour nous et pour lui. C’est la seule chose que je suis en mesure de vous dire.

    Mais dans les conditions où j’étais, à la manière d’un élève en sciences naturelles dans son laboratoire en train de disséquer un insecte, je pouvais en déduire qu’il aurait pu dire : « il est perdu, je n’ai pas la puissance requise pour le ramener de là où il est.

    – Vous ne nous donnez pas beaucoup d’espoir, docteur !

    Le soignant ne répondit rien, mais je compris néanmoins qu’il retenait quelques mots qui voulaient dire que dans son service, ce mot y pénétrait sans y croire et souvent disparaissait sans même prendre le temps de se retourner.

    Puis il continua :

    – Êtes-vous sa seule famille ?

    – Non, bien sûr ; nous avons des enfants ainsi que les leurs ; pourquoi cette question ?

    – Demandez-leur de vous seconder, car je sais ce que sont ces jours pénibles, à attendre un signe qui se fait désirer. Toutefois, invitez les membres les mieux armés face aux difficultés, la vue d’un être cher pareillement appareillé met mal à l’aise les plus fragiles.

    – Plus que je les vis, j’ai senti leurs parfums qui m’éloignèrent un moment des pensées négatives, qui produisaient des efforts pour m’assaillirent. Mais j’entendis aussi renifler, ce qui voulait dire que l’on pleurait discrètement, les sanglots agitant le corps sans que l’on puisse retenir ses mouvements. Puis, quelques mots me parvinrent à travers un épais brouillard et l’essoufflement de la machine qui compensait ma respiration au repos.

    – Qu’est-ce que l’on t’a dit à son sujet ?

    – Rien ; enfin si peu, que je le considère comme tel.

    – Mais sait-on au moins ce qui a conduit à sa présence en ce lieu ?

    – Non ; toutefois, ils pensent que le cœur a tenté de jeter l’éponge.

    – Peut-être pas dans ce sens, mais c’est ainsi que je l’ai compris. Cependant, il est bien pris en charge. Sans doute n’est-ce pas lui qui frémit sous nos yeux de sa propre volonté, mais cette animation artificielle malgré tout me rassure, et me dit de continuer à croire. Ah ! Je voulais te dire ; quand tu repasseras par la maison, allume une bougie. Dans ma précipitation, je n’ai pas eu l’instinct de le faire.

    – Quand j’entendis que l’on parlait de moi en insistant sur le fait que je pouvais ne pas être la personne attendue à voir en ce lieu, une nouvelle alerte retendit dans l’espace et me vrilla dans les oreilles. Était-ce possible que je sois transformé à ce point, que les miens émettent des doutes me concernant ? C’est à cet instant qu’il me vint l’idée de faire comme parfois il se produit au cours de rêves agités. Après un effort considérable, je me libérais de l’emprise de ce corps qui me clouait littéralement au lit, et me mis à graviter. C’est alors que je les vis toutes menues et attristées autour de moi. Tandis qu’il me parut être devenu aussi léger que l’air, sur leurs épaules reposait un poids énorme qui faisait ployer leurs dos. Leurs traits étaient méconnaissables, les yeux rougis par les larmes et les nuits sans sommeil. Leurs corps étaient amaigris et leurs lèvres tremblantes semblaient prier, plus qu’elles échangeaient des propos desquels la cohérence n’avait plus lieu d’être. Soudain, mon regard fixa celui dont je pensais qu’il avait pris ma place. Je n’avais jamais passé beaucoup de temps devant un miroir, cependant, il n’y avait pas de doute. C’était bien moi qui reposais là, ancré comme un navire à son port, relié par de nombreux fils et tuyaux, qui animaient des écrans sur lesquels couraient des graphiques et des chiffres de couleurs différentes. J’eus la force de sourire à la vue de ce triste spectacle, car pour la première fois de ma vie, autour de moi les gens se précipitaient, se relayaient, échangeaient des avis sans pour autant être prolixes. Cette image m’attendrit et c’est précisément à l’évocation de l’existence que je décidais de reprendre ma place. (À suivre)

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Photo glanée sur le Web


    votre commentaire
  • – Nous étions comme des enfants s’inquiétant de la rentrée des classes, quand l’été sonna ses dernières heures à la pendule de nos cœurs. Je me souviens que timidement, je pris ta main, et silencieux, nous nous sommes approchés de la falaise. La veille encore nous mêlions notre joie et notre amour aux vagues taquines, heureuses de nous submerger, comme si elles cherchaient à incruster en nous leur puissance et leurs fragrances, puisées dans une mer au goût particulier.

    Nous riions alors, et ton corps immergé te faisait ressembler à une sirène. OH ! Ma chère déesse, venue des fonds marins, t’ai-je dit, est-il vrai que nous devions abandonner la grève sur laquelle j’ai écrit tant de fois ton nom ? Sous l’ardeur d’un soleil insolent, le sable avait perdu sa blondeur légendaire, pour devenir aussi blanc que les neiges hivernales. Il était doux à nos corps et ta chevelure libérée faisait à sa surface une adorable tache rousse. Je dois t’avouer un secret, mon merveilleux amour. Il m’est arrivé d’être jaloux des éléments, alors que tu reposais, les yeux clos, exposée aux rayons qui caressaient ta peau, semblant même y trouver un certain plaisir. Et que penser du vent qui s’amusait dans ta coiffure qui se prêtait à ses jeux coquins ? Je me disais que la lumière t’embellissait sans s’économiser, tandis que moi, à certaines heures, j’étais conscient de te faire de l’ombre. Oui, je sais, c’est ridicule d’éprouver une pareille crainte de choses naturelles qui sans distinction, m’honoraient autant que toi et tous les autres sur la plage. Mais souviens-toi ; notre amour était alors naissant, babillant tel un jeune premier. Il avait besoin de temps pour s’assurer et s’aventurer. Il était timide et créait en moi une émotion jusqu’à ce jour jamais ressentie. M’observant, un jour, ne m’as-tu pas demandé avec un accent d’inquiétude dans la voix :

    – Mon ami ; que se passe-t-il donc que je te surprends soudain trembler comme une feuille ?

    – Ce n’est rien, te répondis-je. C’est la tendresse qui en moi, fait son chemin et se hâte d’arriver jusqu’à mon cœur. Il y a si longtemps qu’elle ne m’avait pas visité ! Pour être franc, je crois qu’elle m’avait toujours évité. Je savais qu’elle existait, mais jamais il ne s’était arrêté sur le seuil de ma maison. Il m’est même arrivé de me demander si en moi il n’y avait pas des ondes qui le repoussaient. Cependant, il est vrai que je ne le cherchais pas. Donc, il fut normal que l’un et l’autre, nous nous ignorions. Et puis, tu es arrivée. À la minute où je te vis, quelque chose en moi me fit une vive douleur. Dans sa cage, mon cœur battit si fort que je crus un instant qu’il essayait de s’évader. Les feuillages des palmiers voisins bruissaient leur musique métisse, mais je ne l’entendais plus. La mer roulait indéfiniment ses vagues, mais il m’importait peu qu’elles meurent à mes pieds, alors qu’aux tiens, elles paraissaient se soumettre.

    Je compris qu’à l’instant j’étais victime de mon premier amour. Celui qui naît sous le feu de l’été, dont les rayons sans cesse, alimentent le brasier qui consume nos esprits. C’est alors que d’une voix si douce que je crus un instant que le miel perlait sur tes lèvres :

    – Mon bel ami, de quel pays viens-tu, pour n’avoir jamais connu ces émotions qui bouleversent jusqu’à notre âme ?

    – Je ne suis pas un extra-terrestre, répondis-je. J’essayais seulement de vivre, et d’exister dans un monde indifférent. Et maintenant, j’ai peur de la fin de l’été, comme un enfant peut craindre l’arrivée de la nuit. Vois, sur l’horizon, le soleil ne fait aucun effort pour tenter de s’accrocher. Lentement, chaque jour il s’enfonce davantage dans l’océan, et devant nous dessine un chemin comme s’il nous invitait à le suivre.

    – Prends ma main, me dis-tu ; serre-là, pour que les sentiments qui sont réfugiés en moi, trouvent le sentier de ton cœur. Si tu le désires, sur cette route nouvelle qui se déroule devant nous, nous pourrions y faire quelques pas qui nous conduiront vers notre douce maison, qui ne saurait être que celle du bonheur.

    – Oh ! Oui, un abri pour protéger ces merveilleux lendemains qui verront grandir sous son toit la félicité. Mais pas seulement, car regarde le ciel qui esquisse ses nuages. Ils annoncent que bientôt l’automne sera là et qu’en notre nid nous devrons nous blottir, et dans nos bras nous réfugier. Qu’importe alors la saison oublieuse, le printemps nous trouvera enlacés, et son souffle tiède nous réveillera, comme le prince le fit dans le conte.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique