• CANTE PERDRIX. 2/2– Je ne veux pas me montrer curieux, mais ce fut un mariage arrangé ?

    – Ça, je n’en sais rien non plus. Je te l’ai dit, elle ne parle pas beaucoup. Tout ce qui lui est personnel, elle le garde caché au fond de son être.

    – Et la ferme, que devient-elle, dans tout cela ? Vous l’avez vendue ?

    – Non, pas encore.

    – Vous n’y tenez pas ?

    – C’est-à-dire que les gens ne se bousculent pas. Tu sais, la vie sur le plateau n’est pas toujours très souriante, surtout l’hiver ! Nous étions coupés du monde.

    – C’est peut-être cela qui a rongé les sangs de ta mère ?

    Un de ces jours, si tu veux, nous devrions y aller. Tu te rendras compte de la situation.

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou. Tiens, si tu es libre, nous pourrions nous y rendre dimanche après-midi. Tu permets que j’invite mon épouse et le petit ?

    – Parfois, je m’aperçois que tu poses aussi des questions bêtes, excuse-moi de te le préciser. De toute façon, c’est ta voiture ; donc, tu peux y faire monter qui tu veux, non ?

    Le jour dit, vit les amis se diriger vers le plateau.

    – Oh ! Marcélou ; comment peut-on abandonner un endroit comme celui-ci ? Canter perdrix est un vrai paradis, rien d’autre ! Tiens, écoute, il y en a une qui nous salue !

    – C’est pour cette raison que mon père a donné ce nom à ce lieu. Il a longtemps hésité, m’avait-il dit, entre les mésanges, le rossignol ou les perdrix, car tous y vivent très nombreux. Mais le chant de cette dernière l’avait sans doute davantage séduit que ses voisines, le jour où il se décida.

    – A moins que ce fut un jour où la mélancolie le visita ?

    – Non, Pierre, mon père ne fut pas un homme à se laisser submerger par ce que tu dis ni par la nostalgie. Pour cela, j’imagine qu’il faut avoir connu des situations beaucoup plus douces. Or, ici, les jours se sont sans cesse enchaînés de la même façon. Personnellement, je ne suis pas allé bien loin, tu le sais. Mais lui, il n’a pratiquement jamais quitté sa ferme, sauf pour la saint-michel où il se rendait en ville pour y vendre quelques bêtes. Quant à moi, madame, sans votre mari, je serai encore à croire que le monde s’arrête à la limite de la portée de ma vue. Regardez vous-même. La Terre nous paraît bien ronde, n’est-ce pas ? Alors, pour cette raison, j’ai toujours pensé qu’après cet horizon, c’était le néant.

    – Pardonne mon étonnement, Marcélou, et ma question ; mais une fois de plus, comment as-tu pu laisser ta ferme ! Quel beau panorama que le plateau nous offre ! À perte de vue, des montagnes, des plaines ! Il y a des gens qui paieraient pour vivre ici !

    – Pour contempler, je n’en doute pas ; mais pour y travailler, c’est autre chose, sais-tu ? Et encore, je ne te parle pas de l’hiver qui doit s’y plaire lui aussi, puisqu’il y demeure presque six mois ! Il ne faut pas regarder qu’une image, mon cher. Il faut chercher à travers ses couleurs ce qu’elle nous cache. Plus c’est beau, plus les vices dissimulés sont nombreux. Et puis, tu veux que je te dise autre chose ?

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou !

    – Ici, les saisons qui font la joie des gens dans la plaine, en ce lieu, elles passent trop vite. La nature se réveille quand en bas les fruits se cueillent. Les feuilles des hêtres s’envolent alors qu’ailleurs elles ont encore un mois à vivre. Tu dois rentrer ton bois pour l’hiver en même temps que tes récoltes, si tu ne veux pas que le gel s’en empare avant toi. Je t’explique tout cela, mais tu le sais bien, avec la pépinière, nous sommes confrontés à une semblable situation. Par contre, il est vrai que durant les courtes saisons dont le ciel nous gratifie, nous n’avons pas le loisir de bâiller aux corneilles ; c’est épuisant. Parfois, le matin te cueille dans le lit alors que tu t’imagines ne l’avoir rejoint que l’instant précédent. Tu vois, nous sommes loin de l’image ou de la carte postale. Crois-moi ; si tu n’es pas natif du plateau, tu ne peux y vivre.

    – D’accord pour tout ce que tu dis, Marcélou. Cependant, si tu te décides à vendre ta ferme, je suis preneur.

    – Ne raconte pas de bêtise, Pierre ; jamais je ne ferai une telle sottise.

    – Pour quelle raison ? Tu me juges incompétent ?

    – Oh ! Certainement pas ; tu peux en remontrer à tous les gars de la région !

    – Mais alors ?

    – Je vous apprécie bien, tous les deux. Le sourire de ta femme est merveilleux, je souhaite qu’il le soit pour toujours. Tu n’aimerais pas voir sur son visage la tristesse des saisons, j’imagine ? Et toi, tu veux finir comme mon père, te tuer au travail ? Pardon de te dire cela de cette façon ; mais vous n’êtes pas faits pour vivre dans un lieu oublié du ciel. La vie vous attend ailleurs, j’en suis persuadé.

    – Alors, laisse-nous encore regarder autour de nous un moment que notre esprit ait le temps de fixer cette beauté à jamais. Si tu ne vends pas, la nature va reprendre sa place, et aura tôt fait d’avaler vos souvenirs !

    – Pour ce qu’ils furent, elle peut bien les digérer. Au moins, en ces lieux, personne n’entendra plus jamais de gémissements ni de reproches. C’est mieux ainsi.

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  • CANTE PERDRIX. 1/2– Dis-moi, Pierre, j’aimerais te poser une question.

    – Il ne se trouve personne autour de nous pour s’y opposer, Marcélou. Tu peux donc demander ce que tu veux, et selon ta requête, je verrai si je peux t’apporter la réponse que tu attends.

    – Eh bien, voilà. Cela fait maintenant quelques mois que nous travaillons ensemble, n’est-ce pas, et pour moi, tu demeures toujours la même énigme qu’au premier jour. Tu ne parles pas beaucoup, ne relèves pas souvent la tête de sur ta tâche, me laissant penser qu’elle est sans cesse à élaborer un nouveau projet.

    – Ce n’est que cela qui te pose des soucis ?

    – Oh ! Ne crois pas que ce soient des problèmes. C’est sans doute l’inverse, puisque je constate, qu’à toi seul tu peux être l’ouvrier, le patron, l’ingénieur et tous les gens que tu voudras. Alors, je me dis, comment fait-il ? Tu vas sûrement te moquer de moi, mais parfois, je me demande si la nuit tu ne penses pas encore à l’emploi du temps des jours suivants.

    – Diable, je te tourmente donc à ce point là ? Rassure-toi ; le soir je dors comme un bébé. Les jours sont assez longs pour nous permettre de réfléchir.

    – Oui, mais pendant que nous sommes au travail, tu ne peux pas imaginer des choses, puisque tu ne t’arrêtes pas ?

    – Détrompe-toi, mon ami. Lorsque je suis à faire quelque chose, sur la même lancée, je me demande comment je peux l’améliorer pour nous rendre la tâche plus facile. Puis, quand j’ai trouvé une solution, je la grave en mon esprit et passe à la suivante, puisqu’un projet en réveille toujours un autre qui sommeillait depuis quelques jours. Puis, je prends le temps de les étudier plus posément, afin de me rendre compte si elles sont réalisables. Tu vois, ce n’est pas si compliqué que cela.

    – Mais tu fais ainsi pour toutes les choses auxquelles tu penses ?

    – Je ne sais pas si cela s’applique à toutes mes idées ; toutefois, j’essaie de respecter ma ligne de conduite pour ne pas me laisser surprendre le moment venu de les mettre au grand jour. Cela ne t’arrive-t-il donc jamais d’envisager l’avenir, à tout le moins le lendemain qui est le plus proche ?

    – Ne souris pas à ce que je vais te répondre. Oui, il m’arrive de songer à quelque chose, mais jamais à celles qui pourraient rivaliser avec les tiennes. J’imagine ma soirée chez Nine, quand je retrouve mes amis et que nous jouons aux cartes. J’écoute ce que disent les autres et cela me suffit. Je m’amuse en les regardant faire, ainsi que de la manière qu’ils ont tous de vouloir séduire la patronne. Elle, elle ne les contrarie jamais. Elle se contente de les laisser venir, et comme elle est adroite, elle les fait consommer, sans qu’ils s’en rendent compte. C’est une rusée !

    – Tu vois, Marcélou, je ne suis pas le seul à échafauder. Elle aussi le fait et depuis longtemps. Quand vous rentrez dans son établissement, elle sait déjà à quelle table vous allez vous installer, ce que vous allez boire et lequel d’entre vous va prendre les cartes. Sous son crâne, s’y trouve en bonne place une machine à calculer. À quelques francs près, elle pourrait vous dire ce que vous lui rapportez. Tu saisis pourquoi rien n’est extraordinaire quand on se donne la peine de regarder et de chercher à deviner les éléments qui se présentent à nous.

    – Mon pauvre père me le demandait sans cesse, de réfléchir. Mais ma tête n’est pas faite pour cela. Moi, j’aime les choses simples. Ce que je vois je le comprends ; enfin, presque. Pour le reste, ne le prends pas mal, mais je trouve toujours quelqu’un pour me l’expliquer ou le faire à ma place.

    – Pourquoi me fâcherais-je, mon ami ? Nous sommes bâtis de façon différente et c’est très bien ainsi. Nous sommes complémentaires, et c’est ce qui compte. Tu évoques ton père, que faisait-il ?

    – C’est vrai que je ne t’ai jamais parlé de ma famille. Tu vois, le plateau juste au-dessus de chez vous ?

    – Évidemment, quand je monte au travail à pied, je le longe. Vous aviez une ferme là-haut ?

    – Oui. Pas très grande ; mais elle était déjà belle et surtout, d’un seul tenant.

    – Pourquoi ne l’avez-vous pas conservée ?

    – Parce que le père est mort.

    – Tu ne voulus pas lui succéder ? Pourtant souvent c’est ce qui arrive.

    – C’est vrai, pour les autres. Mais moi, je n’ai pas accepté.

    – Ta mère, qu’en pensa-t-elle ? Elle n’en fut pas triste de voir que les enfants ne prennent pas la relève ?

    – Tu n’y es pas. Je suis le seul garçon qu’ils ont eu. J’ignore la raison qui a fait que je fusse fils unique. Avec maman, nous n’en parlons jamais. Tu sais, elle ne s’exprime pas beaucoup, elle non plus. Quand papa est décédé, j’ai même pensé que cela la soulageait. C’est à cette époque que nous sommes venus nous installer dans la plaine, après avoir vendu nos bêtes.

    – Elle était donc malheureuse ?

    – Je ne dirai pas cela. Cependant, je ne voyais jamais un sourire détendre son visage ni mettre de la lumière dans ses yeux.

     C’est pour cela que tu en déduis qu’elle n’était pas heureuse. Elle n’était pas issue de la campagne, avant de se marier ?

    – Si, elle l’était. Du village avant chez nous. Elle n’eut pas loin à se rendre quand elle a quitté ses parents ; juste à monter sur le plateau de « canté perdrix ». (à suivre)

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  • – Alors, petit garnement, d’où viens-tu à pareille heure, n’es-tu donc pas allé à l’école ?

    – D’ordinaire, monsieur Raymond, c’est vous qui m’affublez du qualificatif de grand curieux. Auriez-vous enfin décidé de changer les règles du jeu ?

    – Tu as toujours réponse à tout, je vois.

    – C’est à force de fréquenter les gens comme vous que je comprends le mieux et le plus vite. En tout cas, plus rapidement qu’en classe, cela est certain !

    – Bah ! Tu prétends ne pas apprendre, mais ce que je crois, c’est que tu n’écoutes pas ce que l’instituteur enseigne.

    – Ce que vous dites n’est pas faux. Mais que voulez-vous, je n’y peux rien si ce qu’il nous raconte ne m’intéresse pas.

    – Tu as tort, jeune homme. Je peux t’assurer que ce que tu manques aujourd’hui le sera pour toute ta vie.

    – Entre nous, monsieur Raymond, avez-vous fréquenté la classe plus longtemps que moi ?

    – Non, c’est même le contraire. Avec mon pauvre père, je devais toujours m’absenter pour l’accompagner dans ses quêtes d’achats de bois sur pied pour ses besoins professionnels. Quand il avait réglé au paysan l’arbre qui lui plaisait, à la lune lui convenait, j’allais avec lui pour l’aider dans l’abattage et faire les premiers équarris. Ensuite, quand le gars lui amenait le tronc jusque dans la remise, il avait encore besoin de moi pour débiter les planches, à la manière des scieurs de long.

    – Donc, si je vous dis que me concernant, ce jour fut celui des pommes de terre, vous ne trouverez plus rien à critiquer ?

    – Ah ! C’était ça ! Chez qui étais-tu ?

    – Toujours chez les mêmes, à la ferme des pervenches. Monsieur Bonnefoîs fait souvent appel à moi depuis que son fils est parti à la guerre. Il m’a déjà réservé pour les foins, les blés, les battages, et les vendanges. Mais le connaissant, je suis bien aise que de temps en temps il m’invente de l’occupation entre chacun de ses travaux.

    – Honnêtement, cela te plaît-il vraiment d’aller faire le valet chez les uns et les autres ? N’as-tu donc aucune ambition ni le désir d’apprendre quelque chose qui te grandisse et te sorte de la misère dans laquelle vous êtes ?

    – Vous savez, je ne me pose pas toutes ces questions. Pour l’heure, ce que j’apprécie, surtout, c’est d’échapper à la lassitude que me provoque l’école. Ensuite, éviter les colères et invectives de la Françoise suffit à mon bonheur. Plus tard, on verra bien.

    – Tu oublies une chose importante, Robert. Demain, contrairement à ce que tu imagines, c’est déjà aujourd’hui. En plantant les patates, vous avez anticipé le temps. Lorsque vous avez refermé le sillon, elles se sont projetées dans l’avenir, tandis que le père Bonnefoîs, en son esprit, il les entend grandir, et je suis prêt à parier qu’il envisage la future récolte. C’est ainsi que l’on doit vivre ; avoir sans cesse une saison d’avance sur les événements afin de ne pas se laisser surprendre.

    – Ce que vous me dites là est très intéressant, mais l’avez-vous appliqué à vous-même ? N’avez-vous jamais manqué une époque, un rendez-vous ?

    – Bien sûr que si, j’ai perdu du temps ici ou ailleurs ; cependant, pour l’essentiel, j’étais toujours présent aux buts et échéances que je m’étais fixés.

    – Je peux vous poser une question sans doute indiscrète ?

    – Je vois que chez toi, la curiosité l’emporte sur tous les autres sentiments. Qu’elle est donc cette chose qui semble te préoccuper au plus haut point ?

    – Je pensais à ce que vous me rapportiez à propos de votre père et cela m’a conduit à la réflexion suivante : c’est auprès de lui que vous avez appris votre métier, n’est-ce pas ?

    – C’est comme je te l’ai dit ; pourquoi cette question ?

    – Parce que j’en déduis qu’avec toutes vos absences à l’école, vous n’avez peut-être pas obtenu votre certificat d’études ?

    – C’est la vérité. Je suis allé en classe ce jour-là, mais après les épreuves, je dus me rendre à l’évidence, avec quelques camarades, nous avions raté l’examen.

    – Et cela vous a-t-il profondément marqué, ou manqué quant à la suite de votre existence professionnelle ou personnelle ?

    – Pas le moins du monde ! Mon pauvre père me répétait souvent que ce que tu apprends toi-même est plus important que ce que racontent les gens qui n’ont pas touché la vie de leurs mains.

    – Donc, si j’ai bien compris, je peux continuer à planter les pommes de terre ?

    – Je n’aurais pas dû t’écouter, chenapan ! Tu conduis les discours dans le sens où à la fin, c’est encore toi qui as raison ! Je ne m’y laisserai plus reprendre !

    – Vous dites toujours cela, monsieur Raymond ! Alors, je peux semer ou non ?

    – Bien sûr que tu peux faire tout ce que tu voudras. De toute façon, c’est aussi une manière d’apprendre les choses de la vie beaucoup mieux que dans les livres.

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  • – Étranges, comme blason ? Sans doute aurez-vous raison de vous poser la question. Mais, voyez-vous, dans la vie, de temps en temps nous devons nous faire plaisir et écouter ce que notre esprit veut nous faire comprendre. La réalisation de tous les projets vient naturellement de la concrétisation d’une ou plusieurs pensées générées par la passion. Je ne sais pas si comme moi vous l’avez remarqué, mais dans l’existence, il se trouve toujours quelqu’un pour nous prouver par une éblouissante démonstration le pourquoi du comment, ainsi que le B.A. BA de ce que doit être une ligne de conduite, pour ne pas dire plus exactement ce que devrait être celle qui vous conviendra le mieux. Cependant, parce que nous sommes bien élevés et que nous avons une certaine éducation, nous feignons de les approuver. Mais les donneurs de leçons ont-ils tourné le dos, que nous continuons à mener notre vie à notre manière, puisque de toute évidence elle est celle qui nous convient.

    Les sentiments, quels qu’ils soient, quand ils sont bien ancrés au fond de notre cœur, nul calcul ne pourra les extraire, fût-ce les mots les plus menaçants ou persuasifs. C’est ainsi qu’un jour, pour souligner ce que fut l’état d’esprit de quelques-uns, alors que nous ne pouvions imaginer le moindre terme qui expliquerait ce que l’on nous disait être une folie, nous avons créé le slogan qui nous ressemblait.

    – PASSION-FORCE-COURAGE —

    Pour nous aider à persévérer dans notre inconscience, je reconnais que notre pays, la Guyane, se prête à merveille aux caprices des uns et des autres. Elle accepte même les défis que les plus audacieux osent lui adresser, comme si elle connaissait à l’avance comment certains projets ne verraient jamais leur aboutissement, ou qu’après une génération, la suivante n’aurait plus le courage de continuer l’œuvre entreprise.

    Toutefois, quels que fussent les travaux réalisés, ils n’égalèrent pas ceux d’Hercule, je vous rassure. Cependant, pour quelques-uns, ils y ressemblèrent bien un peu. Les candidats à la folie vinrent de tous les horizons de notre planète. Chacun apporta dans ses bagages sa culture, son savoir-faire et ses ambitions. En divers endroit du territoire, des communautés se sont établies et nous pouvons dire qu’après des décennies, elles vivent en harmonie avec les originaires. Les richesses personnelles importaient peu. Ce que les hommes avaient en commun n’était autre chose que l’amour de la forêt et, disons-le franchement, le désir profond de la liberté, tout en mettant leurs bras et leur connaissance au service de leur nouveau pays.

    Alors, n’écoutant que leur courage, même si souvent on leur faisait remarquer qu’il ressemblait surtout à de l’inconscience, ils observèrent la haute et redoutable sylve, et commencèrent à défricher. Certes, des blessures ont été faites à la nature qui ne nous avait rien réclamé. Il est arrivé parfois qu’elle se défende, car il est rare qu’un géant séculaire se laisse abattre sans essayer de se rebeller. Personnellement, je dus à plusieurs reprises demander à nos ancêtres qui veillaient sur nous d’aller dire aux anges que j’étais désolé, mais que je ne viendrais pas le soir de ce qui aurait pu être une journée ayant connu un drame.

    La trouée achevée, nous nous sommes hâtés de planter d’autres arbres, des fruitiers, afin que la faune soit la première bénéficiaire ; et croyez-moi, elle ne perdit pas au change ! Des cultures ont tapissé un sol qui s’ennuyait, gaspillant son humus, lessiver par les pluies abondantes.

    Le garde-manger terminé, nous avons bâti nos villages sous le regard étonné de la forêt. Cependant, elle n’en prit pas ombrage, même s’il est vrai que tous ces hommes, venus d’horizons différents, n’avaient rien de particulier qui put laisser penser qu’ils avaient quelque chose en commun. Et pourtant, bien que tourmenté pour quelques-uns, il en est certaines qui les réunissaient. L’amour de la terre, la passion, et la confiance qui les habitaient. Ces éléments personnels les ont fait s’amarrer au pays comme un navire s’accoude au quai auquel il est relié.

    Sans relâche, ils composèrent avec les caprices de la nature. La lutte fut quotidienne, sous le ciel changeant qui nous rappelle que rien ne nous est accordé si nous n’allons pas le chercher. Si d’aventure quelqu’un abandonne en chemin, ses efforts seront anéantis en peu de temps, car la forêt voisine n’attendait que cet instant pour reprendre sa place. La lisière ne nous quitte jamais de vue, mais elle nous oblige également à nous dépasser.

    Nous aimons passionnément notre petit coin sur le seuil de l’Amazonie. Il est pour nous comme un compagnon que nous chérissons et chez qui nous ne prélevons que les éléments indispensables à notre survie, et pour vivre en harmonie avec la nature, nous rendons à notre mère nourricière ce qu’elle nous a si généreusement offert.

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  • – Par un temps gris et un ciel bas me rendant mélancolique, je me surpris à feuilleter le grand livre des souvenirs. Le hasard me conduisit sur celui qui me fit comprendre que les plus douloureux ne sont pas toujours ceux que l’on imagine qu’ils soient ; surtout lorsque comme moi, on mena une vie trépidante, émaillée d’aventures, et au passé quelque peu compliqué. Il arrive qu’une existence comme la mienne débouche parfois sur des situations pénibles ; surtout si l’on est un tant soit peu audacieux, nous complaisant à ignorer le danger en embuscade sur les pistes boueuses ou poussiéreuses, s’enfonçant sous les forêts, ou naviguant à l’aveuglette dans le désert.

    Mais quand on a grandi trop vite, de surcroît au milieu de gens pressés de tirer un trait sur les rigueurs d’une guerre qui dura trop longtemps, et mit à mal l’équilibre des familles, on se dit qu’il n’y a rien de plus fâcheux que d’avoir été oublié sur le bord du chemin, et par conséquent, rien de plus grave ne peut plus vous arriver. À partir de cette considération, on regarde le monde avec une vision différente, et allant par les routes, on rencontre ceux que l’existence a cruellement blessés. Ils perdent alors l’essentiel de la raison d’être, la vie et son concert de ce qui est bon et ce qui l’est moins. Ainsi, les feuilles du livre que notre esprit enregistre se noircissent-elles à notre insu, jour après jour. Dans les chapitres s’entremêlent les sentiments de toute nature. Les émotions voisinent et s’entrechoquent. Les rires et les pleurs ne parviennent pas à se démarquer, de même pour les joies et les souffrances ; et à mesure que nous avançons, les pages se remplissent.

    Par les chemins, il m’est arrivé de croiser des gens qui avaient été délaissés par leur famille et d’autres par leurs propres enfants. En ce jour, je pense à cette malheureuse femme que nous avions sauvée malgré elle. De retour chez elle, elle avait tenu à me rencontrer pour m’exprimer sa gratitude. Il y a des gestes qui se font naturellement, et pour lesquels on n’a pas à remercier, avais-je dit, surtout si la foi en la vie est revenue, si le désir de continuer a pris la tête du convoi des lendemains et si l’envie d’écrire une nouvelle histoire vous démange et agite le bout des doigts. En chacun de nous, il y a toujours une époque un avant-quelque chose, et une saison après l’événement. Il nous appartient donc de rendre plus éclatant le soleil qui se décide à illuminer le seuil de votre demeure. Maintes fois, on me demanda si je n’étais pas un curé ; votre discours ressemble fort aux leurs ! Je répondais alors que les prêtres ne prenaient en charge que les âmes, c’est moins encombrant. Moi, ce qui m’intéresse c’est le confort et le mieux-être des personnes parmi nous.

    Il n’y a guère qu’en compagnie d’amis que l’on peut se laisser à aller à sourire et à permettre à la lumière de pénétrer en nous par l’intermédiaire de notre regard. Je n’ignorais pas que l’apprentissage du savoir-vivre à nouveau est long, et souvent douloureux parce qu’il réclame que nous oubliions une partie de nous même, comme le bourgeon le fait d’un hiver interminable et rigoureux, à l’instant où il libère enfin la fleur. Mais, c’est indispensable si l’on veut continuer à avancer, un peu à la façon de se relever prestement après avoir chuté au sol et tout aussi rapidement mettre un pied devant l’autre et filer vers l’horizon. Pas forcément pour écrire notre propre histoire, mais pour nous rendre à la rencontre des personnes que la souffrance harcelle. C’est ainsi que ce sont dans ces cas là que nous constatons qu’il est des épreuves plus violentes que les nôtres, cruelles et pernicieuses.

    J’ai toujours eu l’habitude d’aller de l’avant, bousculer les jours et leurs cortèges d’événements ; mais aujourd’hui, je reconnais que de temps en temps une pause est bénéfique. Elle nous fait comprendre qu’il est bon de reprendre son souffle en marchant dans le passé comme on le fait pour rebrousser chemin afin d’y chercher un objet égaré. Le regard que nous devons porter dans nos pas est important, car c’est dans leurs traces, que s’est dessiné notre destin, et c’est encore en eux que se décident nos lendemains qui s’imprimeront inlassablement, uniquement pour nous dire d’aimer les jours qui nous appellent vers le bonheur. Ce dernier est si fragile que l’on ne doit pas le laisser en chemin. S’il ne nous convient pas, nous avons le devoir de le confier à quelqu’un de nos amis chez qui il vint à manquer.

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