• – Qu’il me semble loin ce temps où, dans chaque famille, l’éducation, ce mot qui paraît aujourd’hui anodin (et même, n’ayons pas peur de le dire presque obsolète) ressemblait aux fondations des bâtisses qui avaient vu peser sur elles parfois des siècles, sans qu’elles en aient souffert. L’apprentissage des choses de la vie se faisait de manière simple, mais efficace, la « communale » n’étant pas régulièrement fréquentée. D’ailleurs, les parents eux-mêmes de l’école n’entendaient que l’appel de la cloche annonçant la rentrée ou la sortie. À l’enrichissement de l’esprit, ils avaient préféré celui de la terre. Les leçons, sans qu’ils les eussent longuement révisées ni récitées sur un ton chantant, ayant le don de porter sur les nerfs de l’instituteur, ils les découvraient chaque matin, alors que les yeux se posaient sur le grand tableau de la nature qui reflétait la couleur des saisons.

    À l’instar du pied d’arbre ci-dessus, l’homme d’antan s’entêtait à consolider son existence de la meilleure façon qui fût. Il se construisait de jour en jour, ajoutant une connaissance aux autres. Chez nous, dans la forêt qui accueillit les premiers Amérindiens, on aurait dit qu’ils installaient une corde de plus à leurs arcs. Le tronc que vous apercevez, bien que personne ne lui a appris quoi que ce soit, s’adapte à presque toutes les situations. Il sait que la place qui lui revient est rare, et les rayons du soleil très chers. Alors, il brûle les étapes. Dans ses gènes, se trouve concentrée toute la vie qu’il doit traverser si la main de l’homme ne vient pas, un beau matin y met un terme de façon précoce. D’une jeune tige émergeant de l’humus qui lui transmet l’existence et ses principes, rapidement, elle s’élève. Elle n’a qu’un objectif : le ciel ! Elle devine que si elle demeure au stade de plantule, ses chances de goûter au plaisir des saisons sont pratiquement nulles. Donc, elle enchaîne la création de nouvelles feuilles ; de frêle pousse, elle devient un fringant tronc. Conscient qu’il grandit sans doute trop vite, il développe des racines aériennes. Le petit houppier n’a aucun regard vers le sol qui pourtant lui fournit la mémoire de la Terre. Il fixe avec insistance les ramures de ses aînés. Les dépasser ? Pour l’heure, il n’y songe pas. Les égaler est son espoir présent. Certes, ce faisant, il sait qu’il se fragilise, les fibres de son bois ayant à peine le loisir de se consolider, il devine qu’il devra redouter les vents capricieux. Qu’importe, il a un objectif et il veut y parvenir. Après tout, se dit-il, nous sommes si serrés dans cette forêt que nous pouvons nous aider et nous protéger !

    Regardant vivre la nature, je ne puis m’empêcher de regretter tout le temps que nous, les hommes, avons perdu, en lui tournant le dos. Étions-nous donc si sûrs de nous, que nous avons ignoré ses modèles ainsi que son bon sens ? Sommes-nous trop fiers pour ne pas accepter ses leçons ? Si en elle nous découvrons un nouvel élément, c’est qu’elle l’avait inventé avant nous ? Alors, pourquoi tant de mépris à l’égard de celle qui fut notre première mère nourricière ? Nous qui avons abandonné en chemin une grande part de notre instinct, mais forts de ce que nous avons appris, pourquoi ne transmettons pas nos connaissances aux jeunes générations. Qu’attendons-nous pour labourer nos champs incultes, demeurées trop longtemps en jachères ? Si nous  le désirons intensément, il n’y a pas de saison pour entreprendre les semailles du savoir. De plus, quand elles sont bien faites, les récoltes se succèdent et elles se montrent généreuses. Alors,  pourquoi laisser nos fragiles pousses s’affaiblir au risque de les voir s’effondrer tandis qu’ils n’en sont qu’à leur toute première croissance ? Pourquoi ne pas nous oublier un instant pour ne penser qu’à eux ? Dans certains pays que j’ai eu le bonheur de traverser, un proverbe circulait de village en village. Il démontrait à la perfection les propos que nous ne tenons plus, à savoir « que c’est quand il est jeune que l’on taille un arbre ».

    Oui, je le déplore que nous n’insistions pas suffisamment auprès de ceux qui nous succéderont, en trouvant les arguments qui les obligeraient à se consolider d’eux-mêmes, s’ils ne désirent pas que nous les accompagnions sur leur chemin de vie. Contrairement au végétal présenté sur ce billet, notre descendance n’a pas besoin de griller les étapes pour s’élever. Elle peut se renforcer à chacune d’elles. Elle a  à sa disposition les outils nécessaires pour, à son tour, labourer, semer et engranger le bénéfice de leurs moissons en toutes saisons.

    Ô ! Qu’ils seraient beaux, nos enfants, qui pareils aux fruits sains, seraient aptes à transmettre les gènes de la vraie vie aux leurs, alors que sans racines il n’y a pas d’espérances et que sans fondations, notre demeure s’effondre.

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  • — Après d’innombrables années à trimer, me voilà enfin au repos.

    Attention, je ne dis pas que je ne suis plus bon à rien, mais quand mes maîtres se souviennent que j’existe, je traîne un peu les pattes, souffle plus fort qu’il est nécessaire et laisse retomber mes oreilles.

    — Ho ! Toi, tu n’en as plus pour bien longtemps, dirait-on, en concluent-ils avec un air de compassion au fond des yeux.

    C’est que plus d’une trentaine d’années de bons et loyaux services, cela vous marque un homme autant qu’un animal. Grâce à ma ruse, j’ai pu connaître les joies de grasses matinées, restant confortablement installé dans ma stalle quand la pluie arrose abondamment le cuir de mes congénères.

    Injuste, me direz-vous ?

    Pas du tout, vous répondrais-je. J’ai fait ma part, sans doute plus qu’il ne fallait. Je n’étais pas comme ces dandys sur le dos desquels se pavanent des enfants, ou des adultes. Les cavaliers débutants ont droit à des heures de manège. C’est la meilleure façon de ne pas les perdre en forêt, prétendent les éducateurs. Ils tournent, apprennent les pas et les allures sur une piste recouverte de copeaux, plus doux aux sabots. Finalement, quand je vois ces animaux marcher à en oublier le sens, j’ai eu de la chance d’être employé aux travaux domestiques. Certes, mon horizon n’était pas si éloigné de mon écurie, mais à ma manière, j’ai quand même connu mes heures de gloire. Je sais bien que les jeunes n’aiment guère écouter les anciens, pourtant, s’ils voulaient bien me prêter une oreille attentive, j’en aurais des histoires à leur raconter ! Tenez, mes pauvres pattes sont en mesure de vous narrer les contes merveilleux qui se murmurent le long des routes et des chemins, et même les douleurs de toutes les pierres qui se précipitaient sous mes sabots pour que je les envoie rouler dans les ravines, auprès des autres pour commencer une nouvelle vie. Des sentiers empruntés, il y en avait qui semblaient aller jusqu’au bout du monde. D’autres étaient des traverses ombragées, sur lesquelles il faisait bon flâner tranquillement les heures chaudes des étés. De ces routes poussiéreuses, il y en avait une qui était presque secrète, hors des regards des curieux, elle menait au village. Elle était celle des couples d’amoureux.

    Aujourd’hui, cela ne se voit plus, mais j’ai connu la fureur qui sortait de mes naseaux et aussi l’écume qui ourlait mes babines. Je pourrais vous dire le goût de toutes les rivières traversées, le nombre de gués empruntés, parfois si profond que mon maître trouvait refuge sur mon dos. En toutes saisons, devant la charrue j’allais d’un pas égal, le sac d’avoine à portée de bouche. Il n’était pas question alors de faire des poses pour le ravitaillement. Grâce à mes efforts, je peux vous dire que le versoir en a retourné de la terre et les sillons, mis bout à bout, devaient bien faire le tour du monde. Dans leur creux, l’alouette, le geai ou la bergeronnette m’accompagnaient et leurs chants me donnaient du cœur à l’ouvrage, me faisant oublier la poussière que les rayons du soleil prenaient plaisir à maintenir à mi-hauteur. En juin, les charrettes de foin séché dégageant un parfum sublime brinquebalaient sous les arbres qui tendaient leurs branches pour en voler quelques brassées. Leur succédaient les gerbes de blé, qui après être passées sous le fléau offraient un grain plein de promesses. Avec fierté j’emportais les sacs au moulin où je savais que le meunier dirait une fois de plus qu’il n’en avait pas encore vu d’aussi généreux.

    Mais vous dirais-je les instants les plus beaux de ma vie ?

    Ils étaient les retours de marché. Le fermier montait comme il pouvait dans la charrette, et se laissant tomber lourdement sur le siège, après avoir repris son souffle, il me commandait seulement :

    — Hue !

    Je partais d’un pas tranquille. Je savais que ce jour me verrait heureux, car je ne recevrai aucun coup de fouet. J’étais le maître de l’attelage après dieu. Après une rude journée, mon patron était emporté par un sommeil profond, ressemblant à tous ceux qui, ce jour-là, avaient comme lui, succombé à l’enivrement dû aux retrouvailles avec les anciennes connaissances, les verres avalés entre deux ventes et aussi les bons tours joués aux maquignons. Tout le jour, les petits vins de coteaux avaient coulé à flots et ponctuaient chaque accord, quand les deux mains se rencontraient. C’est alors par ce geste que se concluaient les plus grands marchés et les promesses, et à cette époque, nul n’aurait osé rompre le contrat. En ce temps-là, la parole était la plus belle de toutes les signatures, et nul ne songeait à la dénoncer.

    Je prenais mon temps pour rentrer à la ferme, broutant par-ci par-là, des herbes que l’on m’interdisait les autres jours.

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  • — De grands hommes ne quittent jamais le chevet de notre bonne vieille planète qui, paraît-il, serait souffrante. Ils l’auscultent, la palpent, l’écoutent et dressent des encyclopédies d’avis différents. Pour les uns, la terre serait en danger, pour d’autres, elle serait en voie de perdition et enfin certains s’étonnent que tant d’alarmistes sonnent un peu précocement le glas, puisqu’aucun communiqué de décès n’a encore été publié.

    Mais tout cela n’est que pures constatations d’hommes, qui, malgré la science dont ils sont détenteurs, restent toujours ignorants de faits importants se rapportant à l’avènement de notre monde. En fait, la chose est beaucoup plus simple qu’il n’y paraît.

    Il y a bien longtemps, les océans s’ennuyaient profondément, allants et venants, sans jamais rencontrer la moindre opposition. Il leur arrivait même d’avoir les marées au plus bas, quelque chose qui ressemblait au vague à l’âme. Ils s’essayaient bien à quelques tempêtes et ouragans, mais pareils à de nouveaux jouets, ils s’en lassèrent bien vite. Il leur manquait l’essentiel, des plages sur lesquelles se reposer, des côtes à investir et des touristes à effrayer. Après une profonde réflexion et d’un commun accord, ils confièrent leur projet aux déesses de la mer qui furent désignées responsables pour mener les travaux à leur terme.

    Pendant ce temps, les océans, imperturbables, décidèrent  de ne pas interrompre leurs valses autour du monde, comme toujours ils l’avaient fait pour dompter leur impatience. Les uns allaient, les autres revenaient, tandis que les continents en gestation demandaient à ce que l’on ne fasse pas de vague. Finalement, après de longues lunaisons et dans un ultime et douloureux effort, la Terre apparut.

    Oh ! Elle ne fut pas parfaite, tant s’en faut, il fallut encore beaucoup de secousses et de soulèvements pour qu’elle continue à s’élever et à s’affirmer. Les océans se précipitèrent dès l’annonce de la naissance de la chose. Comme toujours en de pareils cas, ils furent déçus par cette terre recouverte de plis et de bosses qui cherchait à prendre, à peine sortie de l’eau, son indépendance comme pour fuir ses parents décontenancés.

    C’est alors que les déesses mirent leur grain de sel.

    — Attendez quelques ans, laissez-lui le temps de s’habituer à notre monde. Vous nous demandiez du solide et bien le voilà. Accordez-lui quelques siècles pour qu’ils se refroidissent et finissent par acquérir son plus beau profil !

    Le temps passa vite, car il n’y avait personne pour en faire le décompte. Les plaines s’étalèrent aux pieds de modestes élévations et des collines les dominaient ; plus impressionnantes que ces dernières, de très hautes montagnes contemplaient le nouvel Univers.

    Les océans se réunirent à nouveau, car rapidement ils admirent que l’amas de terre et de roche ne les a pas empêchés de tourner en rond. Il leur fallait autre chose. C’est alors que leur vint l’idée de séparer l’amoncellement disparate, afin de pouvoir jouer à cache-cache entre les morceaux divisés.

    D’autres siècles passèrent au long desquels mers et océans furent heureux, allant de vague en vague, créant pour le plaisir de tous des isthmes nationaux pour chanter leur bonheur.

    Un homme célèbre à dit —

    – la mer guérit tous les maux !

    Pendant longtemps, ce fut le cas, sauf que maintenant c’est elle qui n’a plus le pouvoir de se soigner de toutes les maladies que nous lui donnons ! Pour certaines, dans l’indifférence, elles se meurent !

    Après un long conciliabule, les océans décrétèrent que puisque leur création n’était plus à leur convenance, ils allaient créer la nouvelle charte du – dé-s’environnement –. Ils allaient repenser une autre forme de la terre. En secret, dans les profondeurs on mettait au point un Nouveau Monde.

    Certes, cela ne se fit pas sans douleur, mais qui veut la fin n’économise pas sur les moyens. Ils s’apprêtent déjà à attaquer l’édifice. Les premières équipes avancent, érodent et désolidarisent les premiers éléments. Qu’importe le temps, ne leur appartient-il pas ?

    Ils ont à leur disposition des millions de marées qui emporteront par le fond la part journalière à disséquer.

    — Ah ! s’écrièrent-ils ! Ainsi nous ont-ils méprisés. L’heure de la vengeance a sonné ! Nous allons attendrir les rivages en libérant les glaces et à l’aide de nos armes secrètes nous allons découper les continents. Jetant jour après jour leurs inventions par-dessus bord, ils nous ont fourni de quoi les attaquer.

    Les hommes ne vont pas tarder à voir déferler sur leurs côtes des rouleaux à l’allure particulière. Elles seront redoutables, identiques aux véritables — dents de la mer — que nul affûteur ne pourra aiguiser, puisqu’elles sont changeantes d’une vague à l’autre. 

    Quant aux gens, pollueurs en tous genres, s’ils veulent survivre à la colère des océans, ils doivent vite courir à leurs embarcations, en attendant de retrouver un monde meilleur.

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  • Avertissement : Que ceux qui n’ont pas eu d’idées étranges me disent qu’ils n’ont jamais fait le moindre faux pas. Cela vous semble bizarre ? Normal, ça l’est. Allons plus loin, si vous le voulez bien, mais en cadence s’il vous plaît. (Sourires) Vous ne les voyez pas, ils sont cachés derrière les mots.

     

    – Maintenant que le soir tombe plus tôt sur le chemin de ma vie, et que l’horizon semble faire des efforts pour se rapprocher, j’ai adopté une nouvelle technique pour ne pas aller trop vite au-devant de lui. Ah ! Je vois quelques têtes se tourner vers notre coin de forêt ! Il y a une manière particulière, de poser un pas l’un devant l’autre, entends-je ? C’est à peu près cela. Mais ne soyez pas impatients ; pour l’heure, je suis en mode rétro. Je m’explique.

    Ces jours derniers, je ne maîtrisais plus le temps, à travers lequel il me parut que je courais comme si je désirais arriver à la fin de l’année avant tout le monde. Un matin, lors de ma promenade, je ne sais pas qui posa sa main sur mon épaule, en disant !

    – As-tu une quelconque obligation qui te presse de te présenter au soir avant ta famille et tes amis, ou es-tu las du présent que tu veuilles te précipiter dans le futur ? À ton âge, mon cher, ce n’est guère prudent. Permets aux autres de s’occuper des lendemains, c’est leur rôle.

    – C’est alors que laissant sa main en place, il me dit en souriant :

    – Si tu m’écoutes, et acceptes mon propos, je suis prêt à te révéler un secret.

    – Si tu  crois que cela peut m’être utile, je suis disposé à suivre tes conseils. Mais avant, demandais-je sans me retourner, peux-tu me dire qui tu es ?

    – Qui je suis, n’a pas d’importance. J’ai ordre de prendre soin de toi ; pour l’heure, cette information doit te suffire.  

    – J’entends bien, mais qu’en est-il de ce secret, et dans quelle direction dois-je me tourner pour le découvrir ?

    – Ne pose pas de questions inutiles. Contente-toi de mettre un pied devant l’autre, puis un nouveau. Voilà, comme cela ; ce n’est pas la peine de l’allonger, fais en sorte que cela soit naturel. Maintenant, recule d’un.

    – À cette vitesse, je ne suis pas arrivé !

    – Tu as rendez-vous avec quelqu’un ?

    – Non, je marchais, comme je le fais depuis des années, pour ne pas dire depuis toute ma vie.

    – Tu te déplaces toujours à cette allure ?

    – Ma fois, oui ; enfin, je n’ai aucune raison de me contrôler.

    – Eh ! bien maintenant, tu en as une. Je comprends pourquoi tu es déjà à ce point si éloigné sur ta route, alors que rien ne t’obligeait à te précipiter. Une fois pour toutes, tu dois ralentir, et pour ce faire, exécutes ce que je t’ordonne. Un pas en avant, puis, un second. Tu enchaînes avec un en arrière.

    – Donc, si je suis ton raisonnement, je n’avance que d’une longueur ?

    – Oui, je vois que tu saisis.

    Mais alors, au lieu de deux je pourrais aussi bien n’en faire qu’un ?

    – Tu n’as pas tort. Cependant, ce faisant, tu manques une étape importante.

    – Tu le crois vraiment ? À cette cadence, je n’ai pas le sentiment de perdre quelques images du paysage.

    – Écoute-moi, au lieu de m’interrompre à chaque instant. Le mouvement que je t’indique ne te rappelle-t-il pas un souvenir ?

    – Non, je ne vois pas.

    Parce que tu vas encore trop vite. Maîtrise tes gestes. Avance une fois, puis une seconde et reviens sur tes pas, dans le même instant. Voilà qui est mieux. Alors, en ton esprit, il n’y a toujours aucune évocation qui se présente ?

    – Peut-être, mais cela reste vague. Ah ! Mais oui, balancement, mouvement de chaloupe, la mer, le voyage !

    – Tu y es, mon ami. Avec un peu d’expérience, tu vas vite prendre goût à ton nouveau comportement. Je te prédis qu’il va te conduire directement vers tes plus beaux souvenirs. Tu seras si heureux de les revoir, que plus jamais tu n’auras envie de courir sur ta route. Demain peut attendre ; vis d’abord aujourd’hui et adresse quelques sourires à hier. Je constate que tu as déjà la cadence. Pour moi, il est l’heure de te laisser, car j’aperçois au loin d’autres gens pressés.

    – Ne te retrouverai-je pas, au hasard de mes promenades ? Je ne connais toujours pas qui tu es et cela manque à ma satisfaction.

    – Je ne puis te dire mon nom. Sache seulement que dans peu de temps tu m’auras oublié, et c’est la chose qui aura le plus d’importance. Figure-toi que tu seras persuadé que tu te seras dominé sans l’aide de personne. C’est l’horizon qui est le responsable ; soudain, tu as compris que bientôt tu le toucherais et cela t’a réveillé. Allez, bonne route, usant de ta démarche chaloupée. Voilà que tu ressembles maintenant à un vieux loup de mer.

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    Merci pour votre patience et votre indulgence.


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  • QUAND LA FORÊT SE TRAVESTIT EN CHAMPS  CULTIVES– Le titre a de quoi surprendre le visiteur, j’en conviens. Cependant, après des siècles d’une existence sans histoire, comptant parmi les plus passionnantes, voilà que la sylve,  un matin, frissonna. Elle qui se croyait hors d’atteintes en tous genres autres que celles qu’elle génère elle-même en abandonnant les plus anciens hôtes à leur sort en les précipitant au sol. Cette fois, elle devina que son couvert pouvait être utile à une nouvelle façon d’être, même si cette dernière semble d’un abord étrange. Oh ! N’imaginez  pas que cela se fit dans la gaieté de cœur. Celle qui renfermait les secrets de la vie s’éveilla un beau matin, surprenant des gens, sabres à la main, lunettes de visées vissées à l’œil, enfonçant de loin en loin des piquets rouges et blancs. Elle savait que les hommes détenaient une grande faculté à créer des images en modifiant les sites naturels, mais de là à chercher à la diviser, jamais elle ne l’aurait pensé.

    Pourtant, après un minutieux quadrillage, elle fut bien forcée de se rendre à l’évidence. Dans un premier temps, après le modeste coupe-coupe, le bruit des tronçonneuses monta dans les ramures qui se mirent à frémir. Les spécialistes s’en prirent d’abord aux bois de qualité, noblesse oblige. Dans un dernier sursaut, ceux-ci s’effondraient, entraînant avec eux des plus fragiles et d’autres considérés comme inintéressants. D’énormes machines à chenilles emportaient les troncs débarrassés de leurs branches, tandis que d’autres, tout aussi indifférentes, poussaient sur les fûts qui ne pouvaient résister. Les arbres essayaient bien de se raccrocher à leurs voisins, imbriquant leurs charpentières les unes dans les autres ; mais rien n’y fit. Ils s’écroulaient, vaincus, brisés et entassés pour être brûlés. En peu de temps, ce qui était une forêt élégante et protectrice devint une montagne de billes entremêlées, de bois tordus, laissant s’écouler la sève comme le sang lors des hémorragies chez les humains. Durant des semaines, les travaux se poursuivirent. Succédant à toutes ces transformations, le sol s’offrit à la vue de tous, et en particulier au ciel qu’il découvrait pour la première fois dans sa totalité.

    Ô ! Qu’il fût amer ce jour, ou après des feux qui avaient duré toute la saison sèche, la terre se retrouva entièrement nue sous le firmament étonné de la voir réduite à sa plus simple expression. Cependant, il se garda bien de se moquer, devinant l’immense tristesse ainsi que la souffrance qui devait torturer les entrailles de la planète. Les hommes allaient-ils lui voler les secrets de la vie ? D’autres machines l’éventrèrent sans ménagement et sans considération. Des chemins furent tracés, des parcelles délimitées. On piquetait ici et là, sans se cacher, on domptait la nature. Les ouvriers firent des trous, les remplirent de bonne terre et de déchets organiques. Les premières pluies arrosèrent cet espace dénudé, et les plantations commencèrent. La forêt voisine regardait avec angoisse tous ces travaux s’exécuter sans fléchir, redoutant que le lendemain elle connaisse de pareils assauts dévastateurs. Mais il n’en fut rien ; pour cette année, elle s’estima sauvée. Elle fut même fière d’accueillir les animaux qui avaient pu  se sauver à temps. Certes, cela provoqua quelques bagarres, les uns investissant les territoires des autres. Mais après une période d’observation, tout rentra dans l’ordre. La forêt imposa une nouvelle façon de cohabiter dans un espace  qu’ils devaient désormais partager.

    Sur les collines exposées aux rayons implacables du soleil, la végétation donna vite un  premier signe de vie. L’humus ne fut pas rancunier malgré les maltraitances qu’on lui fit subir. Les variétés importées poussaient dru, les fruitiers plantés  par dizaines, rapidement s’éveillèrent en prolongeant leurs jeunes rameaux. On devinait qu’une  nature différente était en train de voir le jour. Les oiseaux un temps chassés des frondaisons se rapprochèrent et estimèrent que les arbres aux allures étranges feraient aussi bien que les anciens pour y installer leurs nichées. Certes, les félins bien qu’observant le nouveau paysage convinrent qu’ils ne le fréquenteraient pas, sauf si les gens y élèvent des animaux domestiques naïfs, faciles à attraper, représentant une consommation régulière et peu fatigante quant à son approvisionnement. Les rongeurs de toutes sortes ne se firent pas prier pour se frotter les pattes. Ils reconnurent d’un coup d’œil ce qui allait changer leur ordinaire, sans qu’ils aient à chercher inlassablement ce qu’ils avaient enfoui les saisons précédentes. Les maniocs furent vite distingués, les ananas ne tardèrent pas à les suivre dans le catalogue des vivres. Les patates douces, les ignames, les dachines, et tous les autres légumes furent identifiés et répertoriés. Se tenant à l’orée des grands bois, les animaux observaient les gens organiser les lieux. Ils n’allèrent pas jusqu’à les remercier, mais certains sourires découvrirent des dentitions nouvellement affûtées, tandis que les serpents qui n’entendaient pas abandonner le terrain, se félicitèrent de l’initiative des hommes qui leur offraient de quoi se restaurer sur un plateau.

    Certes, la chaîne alimentaire avait pour un temps été rompue. Mais on y ajouta tant de maillons, que dans le milieu on jugea l’action comme un moindre mal. Ainsi, ce qui fut un drame au premier jour se transforma en une aubaine pour tout le monde, sans que chacun ait à se plaindre, à l’exception de la forêt qui perdit dans le combat une partie de sa mémoire.

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