• La journée ne fut pas ordinaire. Depuis l’aube, elle avait eu quelque chose de particulier qui avait alerté les animaux. Ils sont sensibles aux variations du climat ainsi qu’aux moindres caprices ou frissons de la terre. Les gens, eux, sont trop distraits par les petites choses inutiles de la vie, pour que la majorité d’entre eux s’estiment concernés par les arguments que tente de leur apporter la nature ; sauf– s’ils sont attentifs au comportement des troupeaux.

    Dans les campagnes, elle avait pesé plus que de coutume sur les épaules des hommes travaillant dans les champs, allant jusqu’à faire courber l’échine des plus costauds. Tout ce que la Terre comptait de vivant ne cachait pas leur nervosité. Les oiseaux, sans doute plus réceptifs, s’étaient réfugiés sous les feuilles particulièrement larges, ou sous les ramures les plus épaisses. Ils ne disaient rien, mais ils savaient. Ils avaient deviné que cette fraîcheur mêlée à la moiteur ambiante n’apportait rien de bon. Elle venait d’un endroit si lointain, qu’aucun d’eux n’avait jamais imaginé, même dans leurs songes les plus fous. Ils en voulaient seulement au fleuve de se mettre au service des éléments arrachés à la mer, en leur offrant une voie royale.

    Soudain, alors que la journée n’était qu’à demi écoulée, ce que d’aucuns avaient envisagé se matérialisait au loin, sur la rivière qui semblait se confondre aux couleurs du ciel. Il n’y avait plus d’horizon, rien qu’un gigantesque rouleau, dans lequel se mélangeaient de lourds nuages gris et noirs que des traits de lumière perforaient en zigzaguant. Ils n’avaient pas fini de traverser la masse menaçante que déjà le bruit du tonnerre glissait sur la surface de l’eau dans un grondement de fin du monde. Notre fleuve d’ordinaire paisible cherchait à sortir de son lit pour échapper à la malédiction. Il formait des vagues si hautes que l’on aurait pu imaginer qu’elles étaient autant de barrières pour empêcher l’enfer de s’installer sur la terre.

    Le spectacle était terrifiant ; cependant, je ne m’enfuis pas. On aurait pu croire que j’étais planté là depuis l’aube des temps. La nature en colère me surprenait et m’effrayait, et pourtant dans son courroux je la trouvais belle. Pressentant le danger les rameaux ne tentèrent pas de résister. Ils se laissèrent emporter par les rafales mugissantes qui s’amplifiaient en arrivant sur ceux qui les provoquaient. Plus par réflexe que par peur j’enserrais le tronc d’un cocotier qui à cet instant regrettait de ne pas être aussi souple que le roseau. Son bois craquait et gémissait. Les palmes semblaient me faire des gestes en agitant leurs folioles, me faisant penser que c’était des signes d’adieu qu’elles m’adressaient. Accompagnant le vent, voici la pluie qui arrive en rangs serrés tels des soldats à la conquête d’un nouveau pays. Ils martelaient tout sur leur passage, sans un regard vers le monde sur lequel elle causait un trouble considérable. Les ramures fragiles étaient lacérées tandis que les nids bâtis à la hâte étaient jetés à terre. Autour de moi il n’existait plus rien, seulement un souffle puissant dans lequel se mêlaient la terre et le ciel tout entier. La vie elle-même semblait craindre pour la sienne. L’averse tropicale riche de milliers d’aiguilles me cingle le corps, et le vent glace ma peau. Bien que me trouvant à quelques pas de l’équateur, soudain, j’ai froid jusqu’au tréfonds de mon être.

    Tandis que je pensais la fin du monde arrivée, levant les yeux, j’ai vu la lumière qui traversait la nuit à la faveur d’une trouée dans les nuages. Je n’eus pas à chercher mes paroles ; elles se posèrent naturellement sur mes lèvres qui étaient heureuses de servir à nouveau. Je n’étais pas plus croyant qu’un autre, mais je trouvais la force de dire quelques mots :

    « Merci, tu ne nous as pas oubliés, alors qu’un instant avant, je ne craignais que pour ma personne, comme tous les égoïstes, cependant que je ne cesse de combattre.

    Cette éclaircie me transperça l’esprit aussi puissamment que l’éclair. En mon âme, le jour et l’espérance brillèrent à nouveau. Je venais de comprendre que quoiqu’il arrive, rien n’est jamais perdu et qu’en un lieu dont nous ignorons où il est, un ami, un frère ou peut-être un ange veille sur nous.

    Humblement, je remerciais pour leur bienveillance tous ceux qui se penchent sur nous au cœur de notre tristesse et de nos souffrances, et qui font tout pour nous libérer de nos angoisses. Bien que je ne connaisse que peu de prières, je les adressais sans plus tarder à ceux auxquels on ne pense jamais assez, les chargeant de remettre les mots dans le bon ordre.

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    – Pour vous, je ne sais évidemment pas comment vous ressentez le temps qui, chaque matin, frappe à votre porte. En vérité, les sentiments éprouvés par chacun de nous ne sont que le reflet de l’existence que nous avons traversé. Mais une chose est sûre : me concernant, j’avoue que tout s’est déroulé beaucoup trop vite. Parfois, je me demande si je n’ai pas découvert chaque étape de la vie à l’allure d’un cheval au galop. Les événements se sont enchaînés sans qu’ils s’inquiètent de savoir si ceux commencés précédemment ont eu le temps de connaître leur terme.

    D’abord, ce fut mon arrivée parmi les hommes, au cœur même d’une forêt, comme pour me signifier que je ne devrais jamais perdre de vue les arbres, quelle que soit la partie du monde que je traverserai. L’enfance passa trop vite. C’est à peine si j’eus le loisir de comprendre où je me trouvais que déjà mon pas et mes bras s’étaient allongés, faisant dire à ceux de mon entourage que j’étais bon pour le travail. Rapidement, je fus mêlé à la vie des aînés, de sorte que je me laissais entraîner par le rythme des jours qui prit un malin plaisir à me déposer dans la spirale infernale des ans. Cependant, je ne vous cache pas que j’ai apprécié chaque aube nouvelle, les soirs qui cèdent la place aux ténèbres, les printemps comme les étés, et les automnes et les hivers qui les suivaient. J’ai vite compris à leur sujet, que l’une préparait celle qui lui succéderait et qu’il m’appartenait de découvrir en chacune d’elle les informations indispensables à leur entendement. C’est ainsi que je devins curieux. Certains, autour de la table, ont, dit-on, un appétit d’ogre. Me concernant, c’était des secrets de la nature dont j’étais friand, et surtout, jamais rassasié. Sans doute l’avait-elle deviné, car elle ne se lassa jamais de m’attirer dans son giron afin que j’y trouve de quoi nourrir mon esprit. La nature, voyez-vous, a ceci de particulier : on ne peut se satisfaire de lui dire qu’elle est belle. Nous devons expliquer pourquoi elle l’est, et cela nous conduit vers des domaines parfois inattendus.

    Cependant, avoir les pieds sur terre ne m’empêcha pas de rêver à d’autres situations. J’avais goutté aux sensations fortes, aux émotions qu’elles procuraient, et j’étais toujours à la recherche d’une inconnue. Une fois encore, la vie qui désirait sans doute se faire pardonner certaines impostures à mon égard demeura à mon écoute. Ainsi, à force de regarder vers le firmament pour y suivre le ballet des oiseaux, je cherchais à éprouver une nouvelle forme de liberté. À mes yeux, il ne pouvait pas y en avoir de plus belles, plus intenses ; alors vint le jour où de l’avion je sautais en compagnie d’autres camarades. Le plaisir fut à la hauteur des espérances, à ce point, que très vite, je voulus essayer l’ouverture commandée, en montant toujours plus à la rencontre du ciel. Ce que j’éprouvais de cette expérience n’était plus un simple bonheur, mais une ivresse totale. Certes, je n’étais pas un oiseau, mais durant quelques minutes, je les égalais presque. Plus que les sensations, le calme m’impressionnait. Juste le frottement de l’air sur mes équipements, jusqu’à l’instant, où je libérais le parachute ; alors, le silence devenait presque assourdissant, tandis que je m’accoudais à la beauté du monde. Pour ceux qui en douteraient encore, je suis en mesure de vous confirmer que la Terre est bien ronde.

    Je fus toujours quelqu’un de gourmand, vous dis-je tout à l’heure. Après le ciel, je voulus voir les fonds marins. Soyons modestes ; il ne s’agissait que de faire de la plongée afin de me rendre compte de ce que pouvaient ressentir les hôtes des mers. Ce fut divin. Étrangement, cette situation me captiva tout autant que l’altitude, mais avec à la portée des yeux davantage de découvertes. La faune, la flore étaient un monde nouveau, attirant, et éblouissant. J’avais goutté aux extrêmes et je ne voulus pas en rester là. Au hasard des rencontres, l’on m’avait dit les beautés du désert ainsi que ses incertitudes. Alors je suis allé écouter la musique que fait le sable entre les dunes. J’eus chaud et froid, et je fus heureux et malheureux, cependant, émerveillé par sa grandeur, j’en rêve toujours. On se sent si faibles, face aux éléments !

    Après les zones désolées, le contraire fut les forêts denses, tropicales et équatoriales. Si je fus sous le charme par les expériences précédentes, je fus bel et bien soumis à ma nouvelle conquête. Je compris, les découvrant, qu’elles seraient ma dernière étape dans la vie. Elles sont un monde étrange dans lequel l’existence se renouvelle chaque jour. Elles sont le berceau de l’humanité dans lequel elle grandit toujours. Sous leurs ramures, on ne se lasse jamais, car au pied de chaque arbre, gisent des lambeaux de civilisations différentes.

    Je vous disais que me concernant tout est allé trop vite. Pourtant, c’est sur le seuil de L’Amazonie que je suis resté le plus longtemps, alors que s’annonce déjà l’automne de ma vie. Je pense que pour apprécier à sa juste valeur ce que j’ai vécu, il m’aurait fallu, bien plus qu’une existence, afin que je puisse traduire, au sentiment près, les plaisirs qu’elle déposa à mes pieds.

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    L’OMBRE D’UN DOUTE– Sans doute trouverez-vous étrange ma réflexion de ce soir ; cependant, dans l’intimité de la solitude, il m’arrive de faire allusion à ce sentiment que d’aucuns pourraient dire de lui qu’il est insolite. La scène se passe à l’écart, dans un silence quasi religieux. Assis sur un banc, je m’imagine, la tête entre les mains. À l’affût à quelques distances sous le couvert, pensant que je ne le vois pas, j’observe mon double. Il y a tant d’années qu’il me poursuit, que j’ai fini par accepter sa présence. Me retrouvant seul au monde, soudain, des milliers de questions se précipitent et se bousculent en mon esprit. Certaines sont agréables, et les réponses affluent sans que je les aie sollicitées. Sans l’ombre d’un doute, je devine qu’elles sont les plus merveilleux instants que l’existence m’avait si gentiment prêtés. Ces heures durant lesquelles il n’est pas encore temps de considérer la réalité. Je prétendais alors que la vie pouvait bien patienter un peu, avant de me mêler à ses tourments ; d’ailleurs un illustre homme n’a-t-il pas dit : « Que tout vient à point nommé pour qui sait attendre ? »

    Observant le personnage me tournant le dos, je retrouve les années qui défilent au fur et à mesure que l’existence se dévoile. J’y découvre des épisodes orageux alors qu’il me semblait que le ciel me tombait sur la tête. J’entends encore ces voix qui étaient lourdes de menaces et de reproches, et ces doigts accusateurs toujours prêts à me pourfendre. Je revois ces années dont j’osais imaginer qu’elles ne finiraient jamais. Elles étaient sombres, et la froidure de la saison de l’oubli était installée en moi. Je pensais même qu’elles auraient raison de mon audace et de mon entêtement à vivre parmi ceux qui ne m’aimaient pas.

    Puis tout comme le torrent qui se libère des glaces, me voila gambadant et cascadant dans la montagne sautant de rocher en rocher, filant vers la plaine retrouver un calme mérité et reposant. Mais il est vrai que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, elle est la parente d’un ciel qui s’ennuie lorsqu’aucun nuage gris et lourd ne s’y amoncelle. Du chagrin s’invite au milieu de la joie et des souffrances s’installent pour mieux nous faire comprendre que les larmes sont faites pour être utilisées. Personne ne doit avoir l’inconvenance de les mépriser. Elles sont là pour apaiser, pareilles au renouveau après les rigueurs hivernales.

    Les pages défilent, les sourires se dessinent enfin et l’amour éclot un beau matin, d’un bouton qui pensait ne jamais parvenir à s’ouvrir. Des éclats de vie et de rire font le tour de la maison, et les regards lumineux éblouissent les jours tristes. Soudain, les enfants deviennent des hommes alors qu’on ne les avait pas vus changer d’habits. Ils partent et l’on voudrait leur crier que c’est peut-être un peu tôt, car nous n’avions pas fini de préparer leurs lendemains.

    Dans la discrétion des bois, je me demande toujours si j’ai bien fait, et plus encore, si ce que j’ai fait est suffisant. Aurais-je dû donner davantage, puisant dans le peu que j’avais, puisqu’à moi-même l’on ne m’avait rien transmis, et de quelle manière pouvais-je le faire ? Dans ma précipitation à vouloir vivre et découvrir, n’ai-je oublié personne ? Dans ce que j’ai offert, est-ce que j’ai été équitable ? Par-devers moi, n’ai-je pas été tenté de garder la plus belle part de tendresse, au lieu de la faire fructifier afin que le plus grand nombre puisse recevoir ces sentiments qui font défaut chez la plupart des gens ? Ai-je suffisamment accordé de compassion, d’émotion et d’attention à celle qui est ma compagne de tous les instants ? Lui ai-je dit que son amour n’en finissait jamais de me combler, et que chaque matin je l’accueillais telle une offrande tombée du ciel ?

    Toutes ces questions ce soir resteront sans réponses, car je viens de réaliser que le banc qui me fait face est vide, et que le personnage que je vois, en fait, sortait tout droit de mon imaginaire. Si comme je le croyais, mon double s’était trouvé là, à l’image des arbres j’aurai aperçu son ombre dans laquelle sans aucun doute j’aurai pu lire les réparties aux allusions qui encombrent mon esprit. Toutefois, je devine que je reviendrai me poster derrière ce banc. J’en suis presque certain. Cependant, je comprends à l’instant où mes pensées sont traduites sur le papier que rien ne presse, et que j’ai des années à profiter, au cours desquels les étés seront beaux pour me retrouver assis en ce même endroit. Et qui sait, peut-être aux côtés de l’individu qui se prétend être celui qui vit en moi, et qui me dira, je le suppose, que la vie est merveilleuse. Elle l’est plus encore lorsqu’elle est partagée avec les êtres qui vous sont les plus chers, car ils vous rendent une partie de ce qu’on leur avait donné longtemps avant.
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  • LA PATTE-D’OIE DE MON ENFANCE

    – C’est ainsi que se nommait le lieu planté de marronniers ; « La patte-d’oie », à cause de sa forme triangulaire dont une route épousait chaque côté. Elle était en quelque sorte la précurseur des ronds-points, à cette exception, qu’en ce temps la circulation était plus modeste. Les villages étaient loin d’être asphyxiés par les gaz d’échappement des moteurs mal réglés. Il roulait beaucoup plus de charrettes de toutes natures que de voitures ou de lourds camions. Elle n’était pas très grande, mais paraissait fière de supporter sa douzaine de marronniers qu’elle nourrissait de façon identique. Pas un n’était plus élevé que l’autre, sagement planté là, tels des enfants dociles et timides d’excellentes familles. Du printemps à l’automne, leur couvert diffusait une fraîcheur bienfaisante et il faisait bon venir s’y réfugier aux heures chaudes de l’été quand le vent lui-même était absent de l’immense ciel bleu dans lequel se baignait la terre, au moment où bêtes et gens suffoquaient.

    J’étais jeune et agile, et mes endroits préférés n’étaient pas l’ombre salvatrice que dispensaient ces végétaux majestueux, mais leur ramure et les fourches les plus hautes où je passais des heures à méditer, dominant les événements.

    J’étais tout à la fois, l’explorateur, l’aventurier et le vaillant commandant domptant les vagues rebelles et audacieuses sur tous les océans. En cela, j’étais aidé par la gare toute proche pour l’évocation aux voyages, surtout chaque après-midi lorsque l’énorme locomotive à vapeur faisait son entrée, tirant à sa suite son chapelet de wagons de marchandises de toutes sortes, ainsi que ceux dans lesquels trépignaient les bestiaux. Une bonne heure lui était nécessaire pour effectuer toutes les manœuvres, durant lesquelles elle décrochait certains matériels roulants, en prenait d’autres, avançait où reculait au-delà de l’aiguillage qu’un cheminot changeait en fonction des besoins. Tout cela se passait sur les rails qui se trouvaient de l’autre côté de la patte-d’oie bordant mon refuge. Après avoir refait le plein d’eau, elle partait vers la prochaine station ; la suivant des yeux, frissonnant lorsque dans un bruit d’enfer, elle traversait le pont métallique qui enjambait la route qui filait vers le Nord. Un coup de sifflet bref soulignait le salut au chef de gare qui faisait machinalement un ultime geste de la main tout en libérant la voie. Un second, plus long, avertissait le voisinage que le convoi était en vue du viaduc de « chez Dinet », et mon regard cherchait encore la grosse lanterne rouge suspendue au dernier wagon, auquel depuis ma vigie je m’accrochais pour aller visiter des contrées ignorées.

    Parfois, venant troubler mes rêveries, une famille s’installait sur les bancs d’une roche qui semblaient avoir été posés là au matin du premier jour du monde. Le temps s’était joint aux derrières engoncés de lourds tissus pour polir la surface devenue aussi lisse qu’une pierre précieuse. Il arrivait également que ce fût des couples qui confiaient leur amour, qu’ils se juraient être indéfectibles aux meubles rustiques, prenant les marronniers à témoins. Alors, depuis mon perchoir, je regardais, ouvrant grands les yeux et les oreilles, afin d’enregistrer des scènes attendrissantes, pendant lesquelles les mains disaient plus que les lèvres, celles-ci étant dans l’incapacité momentanée de prononcer la moindre parole tant elles restaient soudées.

    Je jugeais extraordinaire d’assister à la naissance d’une nouvelle idylle, mais j’étais profondément désolé lorsque l’un d’eux choisissait la patte-d’oie pour se dissoudre. Il était souvent question de mensonges, rivalités et tromperies. Les larmes coulaient ; des mots chargés de rancune et de haine, s’échappaient des bouches, et le souvenir d’un amour gorgé d’espoir, volait soudainement en éclats qui se réfugiaient sur les branches, prêts à migrer vers d’autres cœurs plus sincères, ceux-là.

    Ah ! Si les marronniers pouvaient nous raconter ! Ils en auraient des choses à nous dire, des histoires à nous confier et des sentiments à partager !

    Mais, il est bien connu que la nature sait rester discrète en toute occasion, et elle n’a pas son pareil pour faire semblant d’ignorer la vie qui s’écoule autour d’elle. Jamais elle ne révèle ni ne colporte de secrets ; et même jour après jour, elle s’évertue à effacer sur les troncs, les inscriptions que certains ont tracées, histoire de nous laisser comprendre qu’elle a les moyens elle aussi de détruire les sourires et les images lorsque les promesses ne sont pas tenues.

    Du haut de ma jeune innocence, j’étais certain que les arbres, tout comme moi, avaient bien entendu, et enregistrés les événements qui se sont déroulés durant la belle saison, car l’automne n’était pas terminé, que les feuilles une à une, en signe de solidarité, allaient rejoindre les larmes des pauvres filles éplorées dont aucune ne reviendrait se confier sur les bancs jusqu’au printemps suivant, à l’heure où les fleurs pyramidales rayonneraient sur la patte d’oie, dans un joyeux bourdonnement d’abeilles butineuses. 

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  • – J'aime, ce moment du jour qui nous indique qu’il se prépare à nous laisser en compagnie des ténèbres. Oh ! Je vous rassure, en aucun endroit du monde il ne le fait de façon rageuse, alors qu’il serait en droit de manifester sa mauvaise humeur, puisque dans le firmament, sa meilleure ennemie s’annonce, telle une vedette qui sait que sa présence va éblouir les spectateurs. Le soir, dis-je, lentement range ses couleurs. Sa palette est très riche de nuances changeantes avec les heures qui transpirent sous la lumière ardente du soleil, laissant croire que la moindre goutte suspendue à un rameau est un diamant tombé de l’espace.

    Tandis que les teintes vont, en déclinant, dans le ciel, les nuages, chassés par un vent faiblissant, se bousculent vers la sortie. Ils attirent à eux les derniers rayons de leur astre qui part de l’autre côté de la forêt, sans même se retourner pour s’assurer que tous le suivent.

    Sur Terre, le blanc, malgré ses efforts, ne réussit plus à se démarquer du noir. Tout ce qui vit et resplendit dans la clarté, discrètement s’apprête à rejoindre le lieu où les songes s’impatientent. Les premiers oiseaux nocturnes chassent les retardataires, les poursuivants jusque sous les grands arbres. Les cieux doivent être libres pour accueillir la princesse de la nuit. L’horizon disparaît. Il se met au service de madame la lune, et lui facilite sa venue en ne faisant aucune marche qui pourrait la faire trébucher. Le monde retient son souffle. Les bruits se font murmures ; la respiration de la nature devient caresse, afin qu’aucune feuille ne tremble. Dans la forêt, c’est à peine si l’on distingue les animaux se déplacer, sauter ou ramper. Les hommes terminent les derniers travaux, vérifient les étables, les écuries et la fermeture des bâtiments. C’est que si rien ne doit sortir durant la nuit, à l’opposé, rien d’étranger ne doit être en mesure d’y rentrer. Les demeures sont closes, seules les fumées s’échappant des cheminées indiquent qu’à l’intérieur, des familles se préparent elles aussi au repos bien mérité. On entend monter des chambres d’enfants quelques pleurs et gémissements, car pour eux, l’heure du sommeil arrive toujours trop tôt. L’obscurité est maintenant sur le seuil de toutes les portes.

    Dehors est transformé en un lieu secret. Le jour a fini de défroisser sa belle tenue. Il a devant lui de longues heures pour inventer celle du lendemain. C’est l’instant que choisit la lune pour éclairer la campagne. Elle rejoint lentement sa place vers les étoiles auxquelles elle dérobe un peu de scintillement pour rehausser son fard. Passant au-dessus de l’étang, elle vérifie une dernière fois sa toilette. Satisfaite du résultat, elle continue son chemin, finissant de s’arrondir. Elle devient un véritable phare céleste, indiquant aux hommes que désormais, ils peuvent s’assoupir en paix. Maintenant, le monde lui appartient. Elle s’inquiète néanmoins que chacun ait regagné sa couche, car c’est l’heure où elle distribue les rêves. Dans chacun des esprits endormis, elle dépose les premières lettres qui vont écrire une nouvelle histoire sur une page vierge.

    Profitant de la lumière blafarde, les amours volages rôdent autour des villages à la recherche de cœurs impatients de ressentir la passion qui dévore les entrailles. Dans les chambres d’enfants, les chérubins sourient dans leur sommeil. Ils aperçoivent les seigneurs caracolant sur des destriers aux parures d’or. Ils vont à travers d’immenses prairies dans lesquelles se désolent les fleurs. À quoi nous sert tant de délicatesse et de beauté si le papillon ne peut nous rendre visite, se lamentent-elles ? Ayant entendu leurs cris de détresse, la lune, soudain, prenant une profonde inspiration augmente son volume. Sa clarté est telle, que, venues de nulle part, des dizaines de princesses accourent vers les cavaliers qui les invitent à monter en amazone.

    L’astre nocturne exulte. Grâce à lui, des corps se rapprochent, des désirs s’assouvissent, des caresses parcourent les formes abandonnées. Des mots exprimant la tendresse se prononcent sans qu’il soit besoin de chercher ce qu’ils veulent dire. Dans l’intimité de la nuit, la lune sème ses bienfaits dans chaque cœur. Certes, dans l’ombre des sous-bois, il y a bien aussi des drames qui se déroulent. Les animaux devenus chasseurs n’osent pas rentrer bredouilles, des oisillons endormis tombent du nid, des prédateurs trop sûrs d’eux sont pris au piège des plus forts. Mais comme tous les éléments qui se nourrissent de la naïveté des autres, ils savent que la vie ne serait pas, si la mort ne lui succédait pas. Mais c’est aussi au sein des ténèbres que se préparent les journées. Discrètement, chaque acteur répète son rôle. Le rideau de l’aube nouvelle sera à peine levé, que de la gorge des oiseaux monteront, tel un hymne à la joie, les premières notes de musique ; tandis que sous la plume du poète, les lettres traçant des mots de bienvenue à l’aurore noircissent une page toute neuve.

    Cependant, c’est bien dans l’intimité de la nuit que la vie puise ses plus beaux instants. Elle les distribuera ensuite de la même manière que le semeur féconde la terre.

    Oh ! Oui, j’aime ces nuits mystérieuses où tout ce qui est se ressource alors que sur le monde veillent les anges, et que les âmes réinvestissent les demeures, se faufilant auprès des vivants les effleurant d’un souffle qui se veut éternel. Hors du temps, marquant les esprits, la lune inscrit en nous des songes particuliers, à travers lesquels, parfois, on aperçoit le paradis.

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