• – Mère, n’êtes-vous donc jamais fatiguée de regarder par cette fenêtre, alors qu’il y en a tant d’autres, dans notre vaste demeure ?

    – Quand il s’agit de mon mari, jeune effrontée, il ne saurait être question d’aucune lassitude. Je rappelle à votre mémoire défaillante que c’est en cette direction, qu’il s’en est allé, lorsque pour la dernière fois, il quitta sa maison. Et en toute logique, c’est forcément par cette même rue qu’il s’en retournera. Je tiens à être là pour l’accueillir, car après un si long voyage, je ne doute pas qu’il aura besoin de tous mes soins ! Une absence si prolongée, cela marque un homme, ainsi que son esprit.

    – Mère, je porte à votre connaissance, que père, et j’en suis désolée, ne reviendra plus ; vous devriez en avoir conscience. Votre mari est proche, il est vrai, puisqu’il occupe au cimetière, le caveau familial, de l’autre côté de l’église. Hélas ! Ce n’est pas pour autant qu’il nous honorera de sa présence les jours prochains. Voulez-vous que je vous dise ? Gardons près de nous les vivants, et ce, le plus longtemps possible, c’est-à-dire tant qu’il leur plaira de nous accompagner. Par contre, laissons les disparus en compagnie de leurs voisins, morts, eux aussi depuis tant d’années.

    – Mademoiselle Amélie, je ne comprends pas votre entêtement. Votre père, puisque vous persistez à le nommer ainsi, vous en avez eu connaissance, est parti un matin, à la tête de sa compagnie. Il reçut l’ordre de se rendre sans tarder sur le front de l’est, rejoindre un régiment qui l’attendait dans un village dont je ne sais plus très bien quel lieu il avait prononcé ; avait-il seulement eu le temps de me le décrire ?

    – Ma pauvre mère ; vous me portez peine. Voilà des années que la guerre est finie. Elle fut terrible pour les armées qui y étaient engagées. Elle fit des milliers de morts, que dis-je, des millions, et autant de disparus, dont monsieur votre mari. Ce fait devrait être suffisamment important pour que vous vous en souveniez !

    – C’est vous, mademoiselle qui avez la mémoire qui se dérobe. Je ne comprends pas le déni qui vous taraude à ce point que vous refusiez de croire qu’il puisse bientôt être à nouveau parmi nous.

    – Mère, vous devriez savoir que je n’aime pas ce genre de conversation. Elle me fait mal, non pas à mon esprit, mais au cœur. Dois-je vous rappeler votre état délicat ? Oh ! Je ne prétends pas que vous ne souffrez pas. Non, je le vois, je le sens, parce que votre douleur ne vous appartient plus, elle me gagne aussi. J’ai perdu celui dont vous citez le nom à longueur de journée, et contrairement à ce que vous imaginez, j’en fus et j’en suis encore très affectée. Cependant, de nous deux, je suis la seule qui sait qu’il est parti pour toujours. Mais à vous observer, je me demande combien de temps je conserverai par-devers moi ma mémoire suffisamment forte pour nous deux.

    Vous l’ignorez, comme tout ce qui gravite autour de vous, ma pauvre mère, mais les nuits comme les jours pour moi sont transformés en véritables cauchemars. Je prie de toutes mes forces pour que le tout puissant me garde en bonne santé pour vous assister aussi loin qu’il le voudra sur votre chemin de vie.

    – Taisez-vous un instant, jeune fille. Je crois reconnaître le son d’un clairon. Ils se rapprochent donc ! Bientôt, ils seront là. Nous devons nous apprêter à les accueillir en vainqueurs qu’ils sont.

    – Ma chère mère ; tous les héros de notre famille depuis des générations occupent un carré dans le petit cimetière. Ce que vous venez de surprendre, c’est la corne du boulanger qui fait sa tournée.

    – Je maintiens que c’est le clairon de sa compagnie ! Je l’ai si souvent entendu que je ne puis l’oublier.

    – Je ne comprends pas pourquoi votre vie semble s’être arrêtée un matin. C’est comme si le calendrier n’avait pas eu assez de feuillets pour arriver jusqu’à la fin de l’an. Vous êtes bloquée sur un jour, sans que je parvienne à savoir lequel. Depuis, on dirait que le temps s’est lui-même figé et qu’autour de vous, plus rien ne se meut. Il vous reste tant d’années à parcourir, mère ; pourquoi vous obstinez-vous à vouloir revenir si loin dans votre jeunesse ? C’est de ce côté de l’existence qu’il vous faut vous tourner. C’est par là que les jours s’écoulent, telle notre rivière ourlant la propriété. À ce jour, nous n’avons encore jamais vu un cours d’eau remonter son courant pour retrouver sa source ! Je vous en prie, ma mère ; regardez-moi, je suis votre fille, pas une inconnue ! Croyez en ma parole, elle ne vous veut pas de mal ! Je me doute de ce que vous devez endurer, mais de grâce, ne le faites pas rejaillir sur moi !

    – Ce qui m’étonne, mademoiselle Amélie, c’est que vous persistiez dans vos propos. Vous devriez vous joindre à moi, vous comprendriez que c’est bien dans ce sens que la rivière dont vous venez de parler s’enfuie. Je sais aussi que bientôt c’est encore de ce côté que je le verrai me faire de grands signes, comme par le passé. Allons ; ne restez pas debout. Prenez un instant pour vous asseoir auprès de moi, et laissez aux autres la vie qu’ils désirent traverser, à l’endroit, ou à l’envers, aujourd’hui ou demain, par ici ou par là. Faites-moi confiance, si le bonheur existe, c’est par cette fenêtre que je le surprendrai quand il approchera.

     

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  • – Dis-moi, petit, quel temps fait-il aujourd’hui ? Ce matin, avant de partir tu ne m’as pas informé à ce sujet, contrairement aux autres jours.

    – Ah ! Tu as raison, grand-mère ; mais tu sais, ce n’est pas entièrement de ma faute si je ne me suis pas attardé à tes côtés. Ils m’ont donné tant de choses à faire avant de me rendre à l’école, que je me demande encore si je n’en ai pas oublié quelques-unes. Mais les connaissant, je suis bien tranquille ; ils ne manqueront pas de me le faire remarquer. Parfois, je me pose cette question : s’ils se rendent compte que je ne suis qu’un enfant.

    – Ne leur en veux pas, petit bonhomme. Ils t’appliquent à la lettre ce qu’ils ont vécu eux-mêmes. Je vais te dire ; le printemps est une saison qui n’existe que dans la campagne, uniquement pour elle. Si elle était pour quelque chose dans la vie des hommes, j’imagine que je serai la première servie. Or, tu le vois, je ne suis qu’une grabataire, une bouche inutile, puisque je ne produis rien.

    – Pourquoi dis-tu cela, Grand-mère ? Je t’assure que je ne les entends jamais prononcer de tels mots. Si d’aventure ils le faisaient, je crois que je le leur ferais sentir d’une manière ou d’une autre, car les mauvaises paroles entraînent bien souvent, de plus exécrables qu’elles.

    – Je te remercie du fond du cœur, jeune écervelé. Je dois néanmoins te rappeler une chose. Je te devine  bien innocent pour t’opposer aux adultes malveillants. Toi qui cours la campagne du matin au soir, as-tu déjà vu un ruisseau contrarier le cours d’un fleuve ? Le flux de l’un fait vite oublier à l’autre ce qu’il fût, en le noyant dans ses flots.

    – Tu as raison, comme toujours grand-mère. À ce jour, je n’ai pas encore observé ce genre de phénomène. C’est sans doute parce qu’il n’existe pas, puisque tu me l’affirmes.

    – Tu vas me trouver insistante, mais tu n’as pas répondu à ma question, posée il y a un moment, à propos du temps. Cela m’étonne de toi, qui devances toujours mes pensées !

    – Oh ! C’est vrai, mes idées suivaient le ruisseau de la prairie du bas, et du coup, je ne distinguais plus autre chose que les vieux saules qui la bordent d’un côté et des peupliers de l’autre. Eh bien, tu vas être contente, ma chère ; aujourd’hui fut un jour au long duquel le soleil s’en est donné à cœur joie. Si j’avais pu le fixer, je suis certain que le lui aurais trouvé plus de rayons qu’à l’ordinaire.

    – C’est étrange ce que tu me dis, petit ;

    – Pourquoi cela, grand-mère ?

    – Parce que tu devrais te souvenir que si je ne vois plus, mon ouïe est sans défaut ainsi que mon odorat. Tu comprends donc que je sais que le soleil n’a point brillé comme tu le prétends, mais qu’une pluie fine, comme seul l’automne les invente, a recouvert la campagne. Tu te rappelles que je n’aime pas les mensonges ni ceux qui les prononcent.

    – Mais, grand-mère, ce n’en est pas un ; tout juste une omission de ma part. Je voulais juste qu’un instant tu sois heureuse, imaginant que celui qu’il me plaît de nommer le Roi soleil illumine un peu la grisaille qui occupe ton esprit depuis ces années. Mais comment peux-tu être certaine avec autant d’assurance ce qu’il en est vraiment, puisque tu ne peux rien distinguer ?

    – Je t’ai parlé de l’oreille, fiston, et elle a enregistré le goutte-à-goutte permanent du toit mal assemblé. Ne t’ai-je pas dit que mon odorat était si affûté, qu’aucune fragrance ne lui échappe ? Quand tu t’es présenté à moi, ton sac d’écoliers encore accroché à tes épaules, j’ai senti ce courant d’air humide qui te suivait, ainsi que celui du cuir mouillé. Il y a aussi l’émanation de la boue collée à tes galoches. Tu devrais vite les enlever avant que l’on te fasse des réflexions, car tu as dû en mettre sur le parquet et que la Françoise n’aime pas cela.

    – Je ne vois pas en quoi cela la dérange. Que la terre soit  mouillée ou sèche, samedi, c’est moi qui vais passer la paille de fer sur le plancher et à sa suite l’encaustique, pour finir par la brosse à pied.

    – Je comprends ton amertume, mon garçon. Cependant, toutes les tâches que l’on te confie ne sont destinées qu’à te faire analyser les choses de la vie. Toi-même les enseigneras un jour à tes enfants, et lors de ces commandements, tu souriras à la pensée que ta mémoire est heureuse de revivre ces instants que tu maudissais.

    – Tu es encore fâchée contre moi, grand-mère, à cause de mon mensonge ?

    – Mais non, grand bêta, je ne le suis plus, car j’ai deviné ce faisant, que le seul rayon de soleil qui ose rentrer jusqu’à ma chambre, c’est toi, avec ce caractère qui s’affiche de saison en saison. Et puis, pourquoi ne pas te l’avouer, petit garnement ? C’est avec tes yeux que je vois, tes odeurs que je vis et tes paroles que j’entends cette existence qui, pour moi, se fait si discrète de jour en jour. Allez, donne-moi ta main et continue de me conduire dans la vie que tu aimes.

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  • LE JOUR, DÉCLARE SA FLAMME  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    - Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous dire que ce n’est pas moi qui aie incendié la forêt. Combien même le voudrai-je, qu’il me serait impossible de le faire tant l’humidité est grande, à cet instant de la journée. En vous offrant la photo du jour naissant le matin de la Toussaint, je me doutais que c’était comme un cri de désespoir que l’aube nous adressait ; une sorte de chant du cygne de la période sèche. Celui qui illustre mes propos semble, quant à lui, griller ses dernières cartouches. Mais qui aurait l’effronterie de le lui reprocher. Il nous a tant donné au cours de cette saison qu’en ce qui me concerne, je n’aurai pas l’audace de lui refuser un temps de repos. Après tout, s’il nous faut nommer un responsable, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même. Il me suffisait de mettre en œuvre le matériel et  ses accessoires  indispensables pour engranger son énergie, afin qu’il me la restitue le moment voulu, sous une autre forme lumineuse.

    Je vous avouerais que souvent il m’arrive d’être amer, à l’idée que la nature nous sert sur un plateau tout ce qui nous est nécessaire pour traverser la belle existence, sans que nous soyons obligés de faire de l’ombre à nos voisins, ni voler les pays détenteurs de tous éléments, qui, hélas, se retrouvent dépouillés par la faute de nos pillages incessants. Oui, quoi que nous en disions, ceux dont on pense qu’ils sont  pauvres sont en fait les plus riches ! Quand je me souviens que certains sont allés au bagne pour avoir dérobé un pain ! C’est vrai, c’était un temps tourmenté, celui où l’on ne voulait pas voir la misère stationner sur le seuil de nos demeures. Mais depuis, loin de disparaître, elle continue de grandir.

    Je suis désolé, mes amis ; alors que je lève les yeux de sur mon clavier, je découvre que mes idées se sont égarées vers un sujet différent de celui auquel je pensais. Cependant, pour moi, il est si important, que je ne renie pas mes paroles. Car, qu’on le veuille ou non, c’est bien ainsi que l’on surprend que le soleil ne paraisse pas de la même façon pour les uns ou pour les autres. Ce ne sont pas ses rayons, aussi puissants qu’ils soient, qui feront disparaître les ténèbres dans les cœurs meurtris. C’est sans doute également pour cette raison que l’aurore me voit présent sur la terrasse pour l’accueillir. Elle devine les prières que murmurent mes lèvres dans l’intimité du jour naissant.

    « Ô ! Ciel toi qui es si charitable, ne feins pas  d’ignorer ces peuples qui restent dans l’ombre, et ne les tiens pas à l’écart de ta générosité. Arrête-toi un instant en traversant les villages et ose de temps à autre, rentrer jusqu’au fond des cases. Si tu es capable de déclarer ta flamme sur mon pays, pourquoi en priver ceux qui l’espèrent depuis si longtemps ? Offre aux démunis ta chaleur, tes couleurs, et les parfums qu’ils font naître, alors que les rayons imitant des baguettes magiques redonnent vie à chaque élément qu’il touche. »

    – J’entends quelques voix s’élever, me signifiant que l’on ne peut déranger un ordre établi. Mais, le vol, fait-il partie de la panoplie de l’existence, au même titre que la trahison ? Ne pourrions-nous pas mettre un terme à nos désirs fous de vouloir, tels des enfants, tous les jouets exposés dans les vitrines ? Est-il si difficile de laisser sur les étals les produits fabriqués par des gosses ou leurs parents, partageant la même misère ? Tous ces individus sont privés de rêves pour que nos songes soient beaux et doux. Je lis souvent, ici et là « je ne suis pas un mouton ». Pourtant, chaque jour je vois le troupeau grossir, alors que si peu d’entre nous le quitte. Mais s’en extraire ne veut pas dire pour autant, devenir berger ou chien de garde. Il faut avoir le courage de s’en éloigner le temps nécessaire pour faire réfléchir ceux qui s’enrichissent sur la misère. Il est une posture de nos pays qui semble ne pas retenir l’attention du plus grand nombre. En exploitant le travail produit par des gens qui gagnent à peine de quoi s’offrir un repas, seules, les multinationales se remplissent les poches, car sur leurs territoires, la pauvreté aussi progresse. De nos jours, chez nous, des ouvriers doivent choisir entre se nourrir ou se loger, puisque l’on donne à fabriquer par d’autres ce qu’ils avaient coutume de faire eux-mêmes. Le fruit du labeur est rongé par le ver, et il est devenu inconsommable.

    Vous me pardonnerez, mes amis, ces propos que je n’ai pas l’habitude de prononcer. Mais, voyez-vous la pluie qui nous honore de sa présence aujourd’hui, me laisse à penser que la coupe est pleine, et que dans un matin comme celui-ci il serait temps que la misère se lève, que les gens fassent comprendre à leurs dirigeants qu’ils ne réclament pas l’impossible, seulement retrouver le bonheur qu’on leur à confisqué, ainsi que leur dignité, puisqu’une fois pour toutes, il est certain que le soleil brille pour tout le monde.

     

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  • À PETITS PAS– Qu’il fût beau, le chemin de notre vie, ombragé par les saisons qui venaient nous accueillir sur le seuil de notre petite maison, proche de la clairière de la haute futaie. Ses frondaisons nous protégeaient au plus fort de l’été, tandis que l’automne emportant les feuilles nous permettait d’entrevoir le ciel, à travers les entrelacs des branches se dépouillant. C’est alors que, me regardant, tu ne manquais jamais de me faire remarquer que plus nous avancions sur notre route, et plus nous ressemblions à ces rameaux décharnés et noueux.

    – Dis-moi, cher amour, crois-tu que comme nous ils souffrent ?

    – Tu sais, ma toute belle, je ne suis pas dans les secrets des arbres, mais je pense que oui, ils connaissent les tourmentes des douleurs, comme tout ce qui est vivant sur notre merveilleuse Terre. Cependant, eux, quand le renouveau donne le signal que la vie peut repartir de plus belle, ils se pressent d’installer les bourgeons et de les laisser se gorger du soleil d’hiver s’épuisant.

    – Sans doute, tu dois avoir raison mon cher amour, car au contraire de nous, dans l’euphorie du printemps retrouvé ils vont éclater et permettre aux jeunes pousses d’apparaître à la lumière. Le cycle immuable de dame nature reprend sa marche triomphale, faisant oublier aux hommes et aux bêtes l’engourdissement d’une longue saison rigoureuse, alors que nous, hélas, nous allons vieillissant.

    – C’est vrai, ma douce amie ; nos pas se font plus lents, nos membres  deviennent plus douloureux, tandis que l’espérance de vie se fait économe des jours qui refléteraient l’été. Cependant, je note avec plaisir que notre sentier conserve toujours la même largeur. Il ressemble à un ancien parchemin sur lequel nous pourrions écrire notre histoire.

    – Tu sais, mon amour, elle ne fut pas commune et surtout elle est longue et ornée de tant de belles images que le chemin peut bien trouver les matériaux nécessaires à son prolongement. Déjà, dans chacun de nos pas, on y déposera un cœur ; car jusqu’à présent, il nous fut fidèle. Il n’a jamais failli et ne manqua aucun rendez-vous. Pour ces jugements flatteurs, il mérite bien la meilleure place. Qu’en penses-tu, si pour lui tenir compagnie, nous y joignions les sourires qui illuminèrent nos jours, de l’aube jusqu’au coucher ?

    – Ce que j’en dis ? Mais que tu as encore raison, comme toujours, ma chère poétesse. Je rajouterai, si tu me le permets, un collier de mousse épousant la forme de nos traces, comme pour indiquer au promeneur égaré qu’il prenne soin de nos pas, car il se trouve sur le chemin du bonheur, à tout le moins sur celui qui y conduit.

    – Tu crois qu’il pourra déchiffrer tous les mots qui dormiront en soupirant ?

    – Je ne le pense pas, car l’amour ne s’exprime pas de la même manière avec chacun des individus qui en sont investis. Les sentiments sont personnels et n’ont pas de semblables couleurs ni de pareilles significations. Ils adorent qu’on les trouve lorsqu’ils sont très jeunes, afin qu’ils grandissent dans la tendresse et la volupté, accompagnant les cœurs qui pour l’occasion battent la chamade. C’est à cet instant que les lèvres s’entrouvrent pour laisser fleurir quelques soupirs heureux, confirmant leur satisfaction.

    – Je pense pouvoir te dire que si tous les amoureux nous ressemblent, ils ne se lasseront jamais de se dire combien il est doux d’être unis, de sentir à travers la main le bonheur de l’un venir à la  conquête de l’autre. Du moins, est-ce là tout le bien que je souhaite à chacun.

    – Perdue dans ta félicité, ma chère, tu oublies les regards à travers lesquels l’âme se dessine. Je te rappelle que lorsque je t’ai découverte, tes yeux étaient aussi profonds que l’océan que tu traversas pour te rendre à ma rencontre. Tel un égoïste, j’ai plongé comme s’il était mien, et depuis toutes ces années, je n’en suis jamais ressorti.

    – Oui, c’était le temps où je te confondais avec le bout du monde ; tu étais si loin, et ton retour si improbable, que parfois, et j’ai honte de le dire, je me suis mise à douter. Oh ! Pas forcément de toi, car tu n’étais alors qu’un pion que l’on déplaçait sur l’échiquier que représentent les continents. C’est de moi que je redoutais les faiblesses tant les attentes étaient interminables. Il me semblait être sur un quai d’une gare inconnue, où jamais un train ne venait se garer pour y déverser ses voyageurs. De jour en jour, je me sentais... comment dirai-je, perdre pied.

    – Tu avais encore une fois raison, cher trésor, mais le bateau consentit enfin à me rapprocher de toi. Et depuis, tu regrettes toujours cette interminable attente ? Tu sais qu’il faut du temps à l’amour pour s’ancrer dans un cœur. Le délai qui nous fut imposé fut nécessaire pour qu’en chacun de nous se tissent les liens qui devaient nous unir sans se rompre à aucun moment.

    Ô ! Mon ange adoré ! Non, bien sûr que je ne regrette rien. Ou plutôt, si, que nous ne puissions pas recommencer une nouvelle vie qui ressemblerait à la précédente, sans rien y changer ; pas même la plus petite virgule, mais en oubliant le point final.

     

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  • – Avant d’aller plus loin dans mon propos, je tiens à vous rassurer. Ce n’est pas la main d’une personne de chez nous qui présente ce métal fiévreusement recherché par tant de monde, à tel point que souvent, notamment dans notre pays, cela tourne au pillage. Bon, n’en concluez cependant pas qu’il n’est qu’à se baisser pour le ramasser. Nous ne sommes pas non plus à la cueillette des champignons. Toutefois, si vous voulez mettre à mal une région, n’hésitez pas ; laissez courir la rumeur que l’or affleure la surface de la forêt, et vous aurez gagné. Les gens vont vite déserter les villes pour retourner à la campagne.

    En fait, c’est ce qui se passa chez nous, à l’aube de l’année 1855. Paradoxalement, quand on parle de la présence d’un filon, on ne peut s’empêcher d’imaginer la richesse, alors que ce fut la grande misère qui suivit l’exode de quasiment tout un peuple, vers ce qu’il pensait être la juste récompense après des années d’asservissement. La découverte de la première belle pépite sonna le glas du développement de la colonie.

    Du port de Cayenne, partaient à intervalles réguliers vers la métropole des navires aux flancs chargés d’épices de toutes sortes, de fruits tropicaux, de légumes et de bois précieux. Mais à la seule évocation de l’or, ce fut une véritable ruée, et même les ouvriers des campagnes n’attendirent pas pour eux aussi, se joindre au long cortège des orpailleurs. La nouvelle s’étant répandue comme traînée qui n’était pas de poudre, mais bien aux reflets scintillants sous le soleil, celle-ci, fit perdre la tête à beaucoup de gens dont jusque là, l’on pensait d’eux qu’ils étaient raisonnables. Hélas ! Dans leurs yeux, ne brillaient que les pépites soigneusement nettoyées, lançant des éclats qui eurent pour effet de les aveugler.

    Comme moi, vous savez que tout a un prix. Celui-ci fut particulièrement élevé, en vies humaines, matérielles ou familiales. D’abord, avant de songer à l’enrichissement, ce fut l’appauvrissement qui tint le haut du pavé. On s’équipa de canot pour remonter les fleuves et les rivières, seules voies d’accès aux sites prometteurs. Les fournisseurs d’outils en tous genres furent vite dévalisés, et en conséquence, devinrent les premiers à profiter de cette ruée, alors qu’ils n’avaient pas encore vu la moindre paillette. Peu après, on comprit que pour eux, le temps bénit était arrivé. Ils n’avaient pas besoin de fouiller la terre pour engranger le précieux trésor, puisqu’on leur servait sur un plateau, si j’ose dire, car tout se paya en poudre d’or. Bref, ils furent donc les premiers riches.

    Pendant ce temps, beaucoup abandonnaient leurs familles en leur assurant de revenir bien vite, les poches garnies. Vous vous en doutez, les désillusions furent nombreuses. Les promesses ne furent pas tenues. La journée de chercheur de métal jaune n’est pas une existence étincelante, n’étant retenue à la vie que par un mince lien n’étant autre que l’espoir, ce dernier s’effilochant de jour en jour. Il n’est qu’à aller à travers le pays pour comprendre que tout ne fut pas ce que l’on disait ou voulait laisser croire. Pour preuve, que l’orpaillage ne fit pas que des heureux ; vous découvrirez des noms de lieux-dits parfois explicites, même si en passant, l’un d’eux vous fait retrouver le sourire, car vous venez de croiser « Dieu merci ». Mais au fait, merci d’avoir trouvé, ou pour avoir permis au chercheur de garder la vie sauve ? Que penser de « Adieu-vat », et de celui de « bœuf mort » ou encore « Cent sous » et « Espérance » A la lecture de certains sites, on se doute que les rêves y furent abandonnés, le jour où les prétentions disparurent.

    À la rencontre de certains placers, on devine que les jours y furent bien différents. Il suffit de se rendre à « Placer trésor », « L’Amérique découverte », Dieu merci » ou plus loin, à « Délice » et bien d’autres. Il faut le préciser ; l’or ne fit pas que des malheureux ! Il permit à quelques-uns de devenir très riches et sans doute milliardaires. Il n’est qu’à se laisser compter l’histoire du plus célèbre d’entre eux. Il découvrait ses 80 kg/mois. Le succès ne tarda pas à lui monter à la tête. L’envie lui vint de carreler sa maison avec des pièces d’or. Le gouverneur de l’époque ne s’y opposa pas, mais il lui imposa de les disposer sur la tranche afin de ne pas marcher sur l’effigie de Napoléon III, empereur d’alors. Notre homme abandonna son idée ; cependant, monsieur au grand cœur, il donna de belles réceptions et autant de bals, et faisait distribuer des pépites aux dames, cachées dans des gâteaux, pareilles aux fèves des galettes des Rois. Il lui arrivait aussi, d’un geste ample, de répandre des pépites dans les pieds des danseurs. Sans jeu de mots, ce fut le temps pendant lequel la bourgeoisie marchait sur l’or.

    Hélas ! Les fortunes s’épuisèrent en même temps que les filons et notre milliardaire, pour ne citer que lui, finit dans la misère, en maudissant le pied de l’arbre où il avait découvert sa première pépite. À l’époque, il était heureux. Il faisait du charbon de bois qu’il revendait. Ainsi, vécu le bon Monsieur Vitalo, dont tout le monde connaît la très belle maison créole à Cayenne.

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