• Je revois toujours ce merveilleux jardin

    Où mes rêves de jeune fille virent enfin le jour

    Son air joyeux me fit le prendre pour un baladin

    Il ressemblait à tout le monde, sauf à l’amour

     

    Il faut vraiment être bien naïf pour oser croire

    Que l’amour à un visage que nul autre ne possède

    Qu’il serait le seul à paraître dans le miroir

    De ma part, ce fut une erreur, je vous le concède

     

    Il marchait droit, regardant tout ne voyant rien

    Semblant même être dans un monde imaginaire

    Il ressemblait à tous, sauf aux épicuriens

    Mais en l’observant bien, je le vis ordinaire

     

    Sans hésiter, il choisit le banc face à moi

    De son cartable, il sortit cahier et crayon

    En moi, je sentis grandir un certain émoi

    Serait-il un artiste ou simple écrivaillon

     

    À n’en pas douter, ses doigts semblaient tirer des traits

    D’un geste à l’autre, il me regardait droit dans les yeux

    Je lui demande alors s’il croque mon portrait

    Si je le fais, trouveriez-vous cela ennuyeux ?

     

    N’ayez crainte, me dit-il ; vous pouvez approcher

    Dans vos yeux j’y découvre une étrange histoire

    Je crois que sur mes lignes, elle veut s’y accrocher

    Mais je m’arrête si vous le jugez vexatoire

     

    Madame, acceptez-vous de devenir ma muse ?

    Mais étranger, le temps des seigneurs est révolu !

    Cependant, continuez si cela vous amuse

    Il est si rare que sur moi, on jette son dévolu

     

    Très chère nouvelle amie, nous ne sommes pas à confesse

    Voyez autour de nous comment le jour est beau

    Je comprends que dans vos yeux il refuse la tristesse

    Il veut y mettre la lumière qui ressemble aux flambeaux.

     

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  • – Mes amis, il y a déjà longtemps que je voulais vous en parler ; hélas ! ma timidité maladive m’empêche de me confier. Et pourtant, pensais-je, cela te ferait le plus grand bien ! D’aucuns ne vont-ils pas consulter pour moins que cela ? Et qui plus est, pour raconter à des gens qui ne nous sont pas forcément proches, nos plus intimes ressentis ?

    – Mais de quoi s’agit-il, allez-vous me demander ?

    – Et bien, voilà ! Depuis longtemps, j’avais remarqué quelque chose de bizarre dans mon entourage. Je me sentais… comment vous l’expliquer... comme si j’étais espionné. Oui, c’est bien cela ; l’on m’observait du matin au soir, du premier janvier au trente et un décembre. Au début, je n’en prenais pas ombrage, bien que j’en fusse quelque peu incommodé. Cependant, me dis-je, si mes menues réalisations peuvent servir à adoucir l’existence de quelques-uns, alors, pourquoi leur refuser ces quelques plaisirs ? L’un d’eux, ne m’avait-il pas confié une fois : je fais tout comme toi, puisque tu t’es rarement trompé. Je faisais donc mine de ne m’être aperçu de rien, continuant de mener une vie paisible. Enfin, tranquille est un grand mot, car je n’étais pas plus rassuré que cela.

    Des situations scabreuses ? Bien sûr, que j’en connus ! bien que je ne fus jamais un héros. Mais je ne voulais pas devenir l’un eux, car les braves d’entre tous, hélas ! ne racontent plus leurs aventures. Donc j’avais depuis toujours pris la mauvaise habitude de regarder le danger en face.

    Le provoquer ? Non, seulement pour l’observer, mais aussi pour l’estimer et essayer de comprendre ses mécanismes. Là, dans les faits qui nous intéressent, l’élément perturbateur ne se présentait jamais de face. Quelques fois, je le devinais aux bruits que font les branchages morts lorsqu’ils sont écrasés en craquant sèchement tandis que l’intrus dans le sous-bois me suivait  à quelque distance. Je sentais son regard me brûler le dos à mesure qu’il se rapprochait à la faveur d’un couvert plus épais. J’ai aussi remarqué sa présence dans les feuillages au-dessus de moi, puisque la sylve nous cachait le ciel. Sans doute, n’est-il pas une créature malfaisante, me dis-je, sinon il y a bien des jours qu’il se serait manifesté. Quand même, au fil du temps cette situation me déstabilisait. Je devins moins sûr de moi, contrôlant difficilement certains faits et gestes, vérifiant même plusieurs fois des mouvements anodins. En un mot, je connus les affres du doute. Au cours de la nuit, je me levais et effectuais le tour de la maison afin de m’assurer que mon point d’interrogation était bien resté sous la forêt, accroché à quelques branches, ou emmêlé dans les épineux. Mais alors que je remontais, un soir je crus sentir son souffle sur mon visage. Je ne paniquais pas, mais mon sang faillit bien se figer. Sans pour autant montrer mon inquiétude, je rentrais et j’établis un plan pour le lendemain, jugeant que la situation n’avait que trop duré. La tension était à son comble, et en moi grandirent des sentiments qui parfois vous conduisent à l’extrême.

    Finissant mon café, mes yeux se posèrent sur lui.

    Non ! Pas, la chose, ni l’inconnu qui me faisait perdre pied, mais mon fusil. Oh ! Je sais, c’est moins héroïque que de se battre à mains nues, mais ne dit-on pas qu’il faut s’armer pour avoir la paix ou du moins pour confirmer notre force ? Je venais de décider ce que serait la journée qui suivrait cette nuit chaude et gluante qui stagnait sur le monde, sans s’aider de la moindre respiration d’une brise. C’est que par chez nous, c’est souvent que les alizés s’essoufflent à l’heure où les ténèbres dessinent leurs arabesques dans un ciel ou le soleil expire. Décrochant mon arme, je crus un instant qu’elle en était heureuse, à la façon qu’ont les chiens de chasse de remuer la queue lorsqu’ils voient dans le creux de votre bras le canon du fusil, comme s’il était à l’affût avant d’être posté.

    – Ne te réjouis pas trop vite, lui dis-je, nous n’allons pas pour vivre une partie de plaisir.

    S’il avait pu me parler, je suis certain qu’il m’aurait dit :

    – Es-tu si sûr de ton coup que tu ne prennes qu’une cartouche ? Pas une corde pour lier les pattes de l’animal, ni même ton couteau pour le dépouiller et le découper. 

    Je continuais d’astiquer ce fusil qui était presque aussi vieux que moi, et dont j’étais persuadé qu’il ne se rappelait plus l’odeur de la poudre. Il y avait si longtemps qu’il s’ennuyait pendu à son clou. Je partis avant que la nuit efface ses rêves. Je parcourus la plus grande distance possible sans jamais me retourner ni regarder à droite ou à gauche. Une seule réflexion m’obsédait : être à l’heure à l’endroit que j’avais choisi pour surprendre la ou les choses étranges. Le gibier se doutait-il que je n’en avais aucunement après lui, que j’en croisai de nombreux, sans qu’ils s’effrayassent ? Chacun faisant comme si c’était naturel que les uns partent à la rencontre des autres. On aurait tout aussi bien pu se dire :

    – Puisque tu y vas, souffre que je rejoigne ma tanière ! 

    N’étant pas d’un tempérament belliqueux, je n’avais nullement besoin de me créer des circonstances pour m’encourager ou me dédouaner de mes intentions. Je compris que le jour se rangeait de mon côté, car contrairement à un matin ordinaire, il se présenta en rampant, utilisant le sous-bois pour se dissimuler plus longtemps. Mon plan était simple. Être à mon poste à l’instant précis où le soleil lancerait son premier rayon puissant et vif comme l’éclair. Je comptais sur l’intensité de son éclat pour aveugler mon poursuivant. J’arrivais sur les berges de la grande crique et me cachais dans les fougères. Lentement, la nature se réveillait, je découvris que l’étal de marée haute touchait à sa fin, puisque l’eau se remettait en marche vers l’océan, profitant de son reflux pour aller à sa rencontre. Tout près, un troglodyte lança ces premiers trilles. Le « la »  de la nouvelle journée était donné. Soudain, de toutes parts, la vie me fit des signes ; c’est alors que je n’y pensais plus que je le vis réellement.

    – Ne te pose pas de questions, me dis-je. Tire !

    Longtemps, le bruit de la détonation retentit dans la forêt, comme si les troncs se le renvoyaient de l’un à l’autre, amplifiant l’écho. Alors, pas fier, malgré tout, je m’avançais pour contourner le gros angélique. Je ne courus pas, croyais le bien ! J’ai même un instant eu envie de faire demi-tour avant d’aller vérifier sur qui, ou quoi j’avais tiré. Car finalement, je n’avais distingué qu’une ombre furtive.

    – Quand même, me dis-je, avec sévérité, il te faut assumer tes actes jusqu’au bout. Je contournais l’arbre qui semblait vouloir s’éloigner de moi, en utilisant ses grands contreforts. Je m’arrêtais net, surpris ! Il était là, immobile, détendu, avec quelque chose d’indéfinissable qui tournoyait au-dessus de lui.

    J’eus honte, mes amis, car, imaginez-vous sur quoi j’avais déchargé mon arme ? Je venais de tuer... le temps !

    Je sais allez-vous me reprocher ! Nous avons fait tout ce chemin pour cela ?

    Mais ne vous avais-je pas dit que je n’étais pas un héros ?

    Et puis ce soir, je n’étais pas très inspiré pour vous raconter la vie. Alors, pardonnez-moi, si pour être, un moment avec vous, il me fallut bien en arriver à cet extrême. Et comme il est noté quelque part :

    – Que celui qui n’a jamais tué le temps me lance la première cartouche !

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  • — À la plantation de la malédiction, comme la nommait désormais le voisinage, on avait obtenu de l’administration coloniale, la permission d’inhumer la dépouille de la pauvre jeune fille sur la propriété. Le père s’était opposé à ce que le cortège funèbre se rende en pirogues, ajoutant à la détresse des siens, au plus proche village afin d’y abandonner son enfant dans un cimetière indifférent.

    — Qu’irait-elle faire auprès de gens qui l’ignorèrent, avait-il demandé ? Sa place est avec nous, sur cette terre qui distille tour à tour le bonheur et le malheur. Elle ne connaissait rien de la vie, il est donc naturel que nous veillions sur elle.  

    Ce fut ce jour-là que l’on fit également une seconde cérémonie. Le représentant du gouverneur était présent aux côtés de l’autorité judiciaire et du curé. Tous se rendirent au dégrad et une bénédiction eut lieu en souvenir de la première enfant disparue. L’émotion était à son comble. Si la plupart des hommes se trouvant là louaient les travaux qui avaient été conduits d’une main de maître, ils étaient unanimes à dire que le courage ne suffisait pas pour arriver à un tel résultat. Il fallait aussi une grande part d’inconscience ou de folie, pour entraîner dans ses rêves sa propre famille. Il était aisé de critiquer, mais ces mêmes médisants ne faisaient-ils pas de semblables erreurs sur leurs concessions ?  

    Ah ! Il était vrai que beaucoup ne donnaient que des ordres à une main-d’œuvre bon marché ! Contrairement à ce qui eut lieu après la disparition de la première enfant, la réaction de l’exploitant ne fut pas identique.

    Il n’avait pas passé un temps infini à se lamenter en compagnie de son épouse qui était de plus en plus absente mentalement et de leur dernière fille qui, pensait-on, avait vieilli plus rapidement que la nature ne le décide généralement. La hache ne refroidissait pas, il enchaînait les tâches et les aménagements avec une telle force qu’il donnait l’impression d’administrer des coups à chaque chose qui se présentait à lui. Ce n’était plus le même homme qui travaillait, mais la colère et le désarroi qui alimentaient une hargne grandissante. Peu de gens venaient rendre visite à la famille dont on disait qu’elle était damnée.

    De temps en temps, un conseiller en agriculture se déplaçait, mais après avoir remis au concessionnaire de nouveaux plants et des semences diverses, il repartait sans même partager un repas avec eux. Il était clair que l’on ne voulait pas demeurer plus qu’il était utile en ces lieux qui, prétendaient quelques-uns, sentaient la mort. Personne ne voyait le malheureux homme à qui le comportement des autres n’échappait pas, mais au fond de ses bois, le fermier bourru se laissait aller à des heures de découragement. De plus en plus souvent, il ne prenait même plus la peine de retenir ses larmes. Il venait d’abattre les tout derniers arbres pour cette saison : à l’exception d’un, qui était resté pendu dans le houppier de ceux de la lisière. Il finira bien par s’écrouler, s’était-il dit ! L’alisé achèvera le travail. Et ce jour-là, du vent, il y en eut. Trop, peut-être ! Il choisit de se laisser tomber à l’instant où la troisième jeune demoiselle passa pour porter son repas à son père.

    Quand il entendit le fracas, l’homme se retourna. Il se mit à crier ; l’adolescente ne pouvait le comprendre. Ironie du sort ; l’arbre était un magnifique angélique. Il venait d’ensevelir la dernière enfant de la plantation maudite.

    Le parent eut beau donner de la machette en tous sens, lorsqu’il découvrit le corps de la malheureuse, il était sans vie. Il revint vers la maison, sa fille sur ses bras, telle une offrande. À l’instant où la mère vit son mari, elle se précipita vers le débarcadère ; elle libéra l’attache de la petite pirogue que l’on nommait la fileuse. Avec toute l’énergie qui l’habitait, elle se glissa sur les eaux sombres, se dirigeant vers l’océan. Nul ne sut ce qu’il était advenu de ce petit bout de femme qui en quelques années avait perdu ce qu’elle avait de plus précieux. Le père tint bon jusqu’à la cérémonie des funérailles de sa dernière jolie fleur. La raison l’ayant abandonné à son tour, il fut confié à une maison spécialisée de la capitale.  

    La forêt ne prit pas de temps pour retrouver la place qu’on lui avait volée. Il est vrai qu’il ne se trouvait personne pour succéder aux planteurs précédents. Tous ceux qui avaient essayé s’étaient enfuis, en disant que les lieux étaient hantés.  

    Il n’était pas une nuit qui ne fit pas entendre des plaintes et des gémissements à n’en plus finir. L’existence passa et installa des années ; mais aux dires des gens qui fréquentaient la zone, quelque chose faisait que l’on se sentait mal à l’aise dans cette région dont la réputation n’avait pas faibli. On affirmait même que le gibier ne s’attardait jamais en ce lieu qui avait connu une si grande tragédie. La vie, qui avait suspendu une partie de la sienne au-dessus du domaine, ajouta encore du temps à celui qui se perdait sur la plantation du malheur, jusqu’au jour, où la concession fut attribuée à un couple originaire du Sud-est asiatique. Au contraire des autres prétendants, il ne fuit pas.

    Après avoir fait plusieurs fois le tour de la propriété, passé quelques nuits, entendu ce que tout le monde rapportait et analysé la situation, ils prirent la décision qui s’imposait. Ils élevèrent un sanctuaire sur l’emplacement où reposaient les dépouilles des deux jeunes filles. C’est ainsi que l’on apaise les terres et les esprits qui ont côtoyé de trop grandes souffrances, expliquèrent-ils. Quand le monument fut terminé, chaque jour ils venaient s’y recueillir et ils offraient des fleurs sauvages ou d’autres de cultures.

    C’est alors que la sérénité s’installa à nouveau sur le domaine des trois roses. Les nouveaux propriétaires avaient donné ce nom à l’endroit qui n’avait connu qu’une immense tragédie, en mémoire des trois disparues. Elles n’avaient pas suffisamment vécu, disaient-ils à ceux qui leur posaient des questions. Et puis, continuaient-ils, un amour qui n’en vécut point a besoin du nôtre pour trouver la paix dans le ciel.  

    Ainsi, n’y eut-il plus jamais de plainte ni de visite nocturne sur ce qui restait des meurtrissures des trois collines, maintenant celui des trois roses. Du crépuscule aux premières lueurs du jour, hormis les bruits d’une forêt qui avait retrouvé sa sérénité, on pouvait ressentir le souffle léger, mais heureux des âmes qui venaient probablement remercier les nouveaux venus. Désormais, elles ne seraient plus abandonnées et, main dans la main, elles pouvaient entreprendre leur long voyage vers le paradis où les attendaient des milliers d’autres fleurs.

                                                                                                                   Fin

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  • — Au hasard de notre avancée dans l’existence, il est écrit quelque part que nous devons tout faire pour retenir le bonheur qui nous a fait le plaisir de résider en nos demeures. Il ne faisait pas que passer dans notre vie. Il désirait que nous le gardions auprès de nous et que nous l’élevions comme s’il était notre enfant.

    Il ne prend pas une place si importante pour qu’à la fin, nous finissions par le remettre sur le seuil de notre maison. Il ne nous pardonne jamais !

    Celui qui était installé au domaine des trois collines avant le drame n’avait pas survécu au chagrin. Des jours s’étaient passés sans que personne ne sache réellement la quantité des jours qui s’était écoulée. L’homme, que l’on prétendait avoir été taillé dans le même pied de gaïac que le ponton de la ville où abordaient les pirogues, se révélait être un être ordinaire, avec un cœur et des larmes comme tout le monde. Longtemps, il fut affecté par la disparition de sa fleur dernière éclose. Il en allait de même pour le reste de la famille. L’épouse qui paraissait soumise, gardait la tête baissée et nul n’aurait pu décrire quels sentiments bouleversaient son esprit, tant les expressions du visage semblaient ne plus lui appartenir. Elle allait où on lui commandait de se rendre, faisait ce qu’on lui recommandait de faire, sans jamais chercher à savoir si cela était bien ou non. Les membres de la famille ne s’adressaient plus la parole qu’à voix basse et chacun prenait soin de ne jamais croiser le regard des autres. Le cœur à l’ouvrage avait disparu.  

    On expédiait les affaires courantes et l’on s’occupait des bêtes sans leur dire le moindre mot qui put les flatter ou les rassurer. Mais surtout, on évitait de se rendre au dégrad. Un temps, le père avait même songé à en faire un second plus bas, car, avait-il prétendu, chez nous on ne piétine pas la tombe de ceux que nous avons aimés.

    Durant des mois, chacun s’acquittait des tâches qui lui revenaient et le nom de l’enfant trop tôt disparu n’était jamais évoqué en dehors de la mémoire de chacun. Cependant, on devinait qu’elle était toujours parmi eux et c’était cette présence invisible qui mettait tout le monde mal à l’aise. Il n’est rien comme le temps pour soigner les blessures les plus douloureuses, même si les cicatrices ne s’effacent jamais. La nature l’a voulu ainsi, de sorte que si la mémoire venait à faiblir, il suffit de passer la main sur les marques à jamais imprimées sur les corps pour raviver les souffrances.  

    La hargne qui avait disparu du ventre du père, un jour, se manifesta à nouveau. On eut même le sentiment qu’elle revenait avec plus de vigueur, comme si le malheur avait procuré à l’homme des forces nouvelles. Il décida d’abattre une seconde parcelle de forêt durant la saison des pluies, afin que le bois fût parfaitement préparé lors de la prochaine sécheresse. Il suffirait alors de craquer une allumette pour que des milliers de mètres carrés se réduisent en cendres, ne laissant que les troncs les plus importants. Tandis que la propriété gagnait en surface, sur les premières libérées, les arbres du verger déposaient sur leurs branches des couleurs nouvelles qui rompaient avec la monotonie des verts persistants du proche environnement, apaisant en même temps la tristesse toujours présente au domaine.  

    C’était les premiers citrons et pomélos divers. Les oranges furent mûres alors qu’elles ne connurent jamais la belle teinte de celles de la vieille Europe. Les lianes des maracujas (fruits de la passion) ployaient sous le poids des récoltes. C’était également les premières noix de coco qui offraient aux travailleurs leur eau fraîche tout au long de la journée. Les ombelles des fleurs des pommes Rosa affichaient leur nuance amarante, prélude aux poires qui se revêtiraient de la même teinte. Les cannes à sucre ondulaient sous les caresses des alizés et le champ prenait alors l’allure d’un océan qui envoyait ses vagues tantôt d’un bord, tantôt de l’autre.  

    Le père avait dit qu’il serait bientôt l’heure de les couper. Il s’était équipé d’un petit moulin pour écraser et presser chaque canne afin d’obtenir un sirop délicieux. Il envisageait même de faire un peu de rhum dès que ses travaux lui laisseraient davantage de temps libres. À l’annonce de la prochaine récolte, les deux fillettes qui avaient bien grandi pour devenir de jeunes demoiselles avaient manifesté leur mécontentement. Elles aimaient aller prélever chaque jour un bâton, pour, une fois débarrassées les feuilles et l’écorce enlevée, la trancher en fins morceaux qu’elles mâchouillaient sans fin, pour en extraire jusqu’à la dernière goutte d’un jus sucré à souhait. Quel délice ! s’écriaient-elles alors.  

    La saison sèche avait commencé à installer ses rayons de soleil sur la ferme des trois collines. La jeune Amandine décida de s’offrir une nouvelle friandise avant que le père ne mette en pratique son désir de récolte. Elle pénètre sur la parcelle, avance à la recherche de la plus belle, la trouve, l’estime et se penche au-dessus du sol en courbant le végétal afin de le couper au plus ras. Elle lève le bras dont la main enserrait une machette. C’est alors qu’elle l’abattait, qu’un grage grand carreau, nom donné au maître de la brousse, serpent puissant et redouté, se sentant menacé, porta son attaque. Il planta ses crochets gorgés de venin dans le cou de la petite Amandine. La douleur est si vive, que la jeune fille perd rapidement connaissance. Elle s’écroule face contre terre. La famille partit à sa recherche, mais ne la retrouva pas immédiatement. Quand enfin ils la découvrirent, Amandine avait succombé par étouffement.  

    Prenant son enfant dans ses bras, le père tomba à genoux en laissant la colère l’envahir. Sans retenue, il maudit le ciel et tous ceux qui y trouvèrent refuge.

    — Pourquoi nous haïssez-vous à ce point ; hurlait-il ? N’avons-nous donc jamais été de bons chrétiens ? Combien d’innocents vous faut-il encore ? (À suivre)

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  • – Lorsque la famille avait rejoint le port de La Rochelle, elle ne s’était pas mêlée aux centaines d’autres qui passaient leurs temps dans les tavernes et lieux de perdition. Le comportement de la plupart des candidats au voyage en vue de peupler la colonie de la Guyane paraissait grotesque et inapproprié à la situation. Ce n’est qu’après être arrivé dans leur nouvelle patrie que notre homme admit qu’après tout, ils avaient bien fait de s’amuser avant, car bien des déceptions les attendaient à l’issue de leur débarquement.

    Lui, serrant sa bourse à l’abri des regards, ne dépensait son maigre argent qu’au compte-gouttes si l’on pouvait ainsi dire. Il s’était rendu chez les religieux dont on disait d’eux qu’ils étaient des gens possédant d’immenses connaissances. Il obtint presque tous les renseignements concernant sa future destination et son installation dans la brousse. Il n’était pas plus croyant que cela, mais il ne refusa pas la bénédiction que le prêtre fit à leur intention. Ils se procurèrent quelques outils, et attendirent le jour du grand voyage. Celui-ci fut long et pénible. Il ne s’émut pas sur le sort des gens malades ni sur le décès de plusieurs d’entre eux. Le débarquement fut une étape de leur nouvelle vie qui resta gravée en leur esprit. Rien n’avait été prévu pour accueillir des milliers de personnes ; le lieu sur lequel étaient dressés quelques carbets rudimentaires ressemblait plus à un cloaque qu’à un site d’hébergement. Il comprit qu’il leur fallait quitter la zone au plus vite s’ils ne désiraient pas finir comme les dizaines de malheureux que l’on se pressait d’enterrer chaque jour. Les fièvres avaient trouvé un terrain favorable en la qualité de ces pauvres gens dans le plus grand dénuement.  

    Notre homme ne voulut pas rester dans ce milieu où la mort rôdait en permanence. Munis d’une lettre de recommandation établie par des religieux de La Rochelle, ils se firent conduire à l’évêché de la capitale.  

    Il ne fallut guère de temps pour qu’ils obtiennent la concession des trois collines. Au début, notre courageux migrant trouva quelques ouvriers pour l’aider dans les travaux les plus difficiles. Mais très vite, il comprit qu’il avancerait aussi bien s’il était seul. Madame vint donc tirer sur le passe-partout pour débiter les troncs déjà allongés sur le sol. Petit à petit, la ferme prit une belle allure, même si elle ne ressemblait en rien à celle où il avait naguère grandi. Le toit des constructions était recouvert de feuilles de palmiers savamment tressées, le rendant imperméable aux averses tropicales. Dans une savane bordant la première colline, il avait repéré une parcelle composée d’une épaisse couche d’argile. Il comprit qu’il pourrait fabriquer des briques pour ses futurs bâtiments et surtout créer son premier four. Partageant la propriété en deux, une belle crique serpentait, avant de rejoindre un grand marécage qui faisait la liaison entre elle et une rivière plus importante. Un dégrad (débarcadère) permettait aux gens d’arriver quasiment à pied sec sur le terrain.

    Les parents avaient recommandé aux filles de ne jamais se rendre seules sur les berges des cours d’eau ou du marais, en raison de la présence de nombreux animaux dont on n’avait pas encore fait l’inventaire complet. Les travaux avançaient certes, mais sans doute plus lentement qu’ils l’avaient espéré. Le climat transformait toutes les tâches beaucoup plus difficiles que partout ailleurs et les troncs étaient si durs, qu’ils faisaient voler des éclats aux haches et désaffûtaient les lames des scies. Ce n’était pas pour rien que certaines variétés avaient pour noms  : bois serpent, balata, bois-de-fer et beaucoup d’autres, dont la fameuse ébène verte. Les journées étaient également beaucoup plus courtes et du fait de la rapidité de la tombée de la nuit, à dix-sept heures, il fallait sortir de l’épaisse sylve dans laquelle le jour ne pénétrait plus.  

    Un matin, de triste mémoire, les gens comme les animaux étaient rendus nerveux par un orage qui menaçait. Tandis que les enfants entretenaient un carré de patates douces, la plus jeune surprit un chien des bois (chien sauvage, ou dit aussi des buissons), jeter son dévolu sur un canard, et non le plus petit. Déjà, la pauvre bête était dans la gueule du voleur s’enfuyant par le chemin de la forêt. La fillette partit à sa suite et le rattrapa alors qu’il venait de buter sur un tronc affalé en travers de sa route. Se voyant en danger ou pensant que l’on voulait lui dérober sa proie, il l’abandonna, et se retournant vers la personne le menaçant, et lui planta ses crocs dans un mollet.   Les sœurs accoururent du plus vite qu’elles le purent. La plus jeune était à terre, tenant sa jambe qui perdait du sang en grande quantité. L’aînée la disposa dans ses bras et elles allèrent au débarcadère tout proche.

    – Père dit que l’eau acide et saumâtre désinfecte, dit-elle à sa cadette. La marée est haute et tu vas mettre ton membre jusqu’au genou. Marche, recommanda-t-elle ; ne t’occupe pas si cela te pique.  

    Elles rentrèrent et ressortirent plusieurs fois, prenant le risque d’avancer plus loin. La pente était douce et elles ne pensaient pas craindre quoi que ce soit.

    Elles remontèrent une fois encore avant de retourner dans l’eau, au vu de la vilaine blessure qui saignait abondamment. Soudain, il y eut de grands remous juste devant les deux enfants. Quand l’aînée voulut tirer sa sœur pour la déposer sur la berge, elle n’en eut pas la force. Elle se mit à hurler à en perdre la voix.

    C’est la troisième fillette qui courut chercher les parents. Quand ils arrivèrent, il était trop tard. La cadette était prostrée sur le dégrad, tremblante comme une feuille, le regard absent. La plus jeune avait disparu sous ses yeux !

    Les explications furent inutiles. Il comprit que caïmans et piranhas étaient à se disputer le corps de la pauvre enfant, créant un bouillonnement où le rouge se mêlait à la couleur brune du tanin et de la boue. La mère tomba à genoux, sans dire un mot. Le père hurla qu’on venait de lui voler sa petite fleur, tandis que les deux sœurs se serraient l’une contre l’autre. (À suivre)

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