• — L’histoire que je vous propose peut vous paraître invraisemblable, cependant...

    Comme tous les contes, elle vit le jour il y a bien longtemps, en un lieu isolé où bien peu de personnes aiment à y passer la nuit, même si les carbets mis à la disposition d’éventuels visiteurs sont confortables. La tragédie, plutôt qu’une légende douloureuse qui se déroula en ce lieu maudit, fut la suite logique d’une aventure qui était vouée à l’échec à l’instant précis où elle avait pris naissance dans l’esprit de gens qui n’avaient jamais quitté le royaume de France.

    À l’époque, nombreuses étaient les colonies. Dans la plupart, aux dires des marchands, tout n’allait pas si mal. Cependant, celle de la Guyane ne parvenait toujours pas à être réellement bénéficiaire. Il est vrai que le climat y était malsain, disait-on pour justifier le peu de rentabilité des productions agricoles. Il n’y avait pas que les végétaux à souffrir, les hommes savaient leur espérance d’existence courte à cause des multiples maladies qui se développaient due aux insectes ou à l’humidité permanente qui régnait dans la forêt.  

    Longtemps après la dernière expédition qui avait coûté la vie à plus de trois mille personnes, en tous lieux du territoire le souvenir était toujours aussi présent, comme s’il mettait la mémoire des gens à vif afin que la douleur ne la quitte jamais. Des quelques survivants, certains avaient réussi à s’installer sur des collines, pompeusement appelées montagnes. Elles avaient l’avantage d’être plus saines que les rives des marécages, en permettant aux alizés d’y souffler dès l’aube, une fois qu’elles étaient déboisées.  

    Le lieu-dit où notre légende est née se nommait « les trois collines ». Il avait été mis partiellement en valeur, avant d’être abandonné par ceux qui avaient osé défier la nature. À leur disparition, personne n’avait eu le courage ni l’audace de prendre la relève. La végétation avait retrouvé ses droits et elle y fut abondante comme elle sait le faire lorsqu’elle installe une forêt secondaire, presque impénétrable jusqu’à ce que les plus grands arbres dictent leur loi et asphyxient les autres prétendants. S’enfonçant sous les bois, on trouvait parfois quelques vestiges que la nature n’avait pas encore digérés, mais dont les racines enlaçaient fortement ce qui demeurait des ruines, comme si elle désirait, à sa manière, effacer le passé. À première vue, il ne semblait pas nécessaire qu’elles serrent aussi jalousement ce qui restait du courage de quelques hommes, car de toute évidence, personne ne songea à les voler. Il n’est que dans les sociétés parfaitement établies que l’on se risque à s’installer sur la misère des autres. Pas ici, sur cette terre que l’on nommait déjà l’enfer vert, ainsi que le mouroir des blancs aventuriers !  

    La tranquillité retrouvée, les animaux de toutes sortes étaient revenus reconquérir sur cette concession et chacun avait créé son territoire avec la hargne qui caractérise la faune lorsqu’il s’agit de défendre sa propriété. L’autorité coloniale avait bien essayé d’installer d’autres gens, mais quand ces derniers avaient pris connaissance des drames qui s’y étaient déroulés, ils s’empressaient de se faire attribuer des parcelles loin de celle fréquentée par les maléfices

    .  

    Quelques personnes avaient côtoyé la famille qui avait commencé à mettre le terrain en valeur. Comme toujours dans ces cas-là, on devait certainement rapporter plus que l’on en savait. Qu’importe, les murmures de toutes sortes. Longtemps après, si l’on saluait encore le courage de ces gens, toutefois, on prenait soin de faire un large détour par les layons afin d’éviter de marcher en un endroit que le mauvais esprit n’avait sans doute pas abandonné dès ses méfaits accomplis.  

    La famille comptait cinq membres. Le père, dont on pensait qu’il était un homme hors du commun, têtu et bourru, ressemblant à ces géants des pays nordiques dont il était originaire. Il savait ce qu’il voulait et connaissait les moyens pour parvenir à ses fins. Les vieilles commerçantes du premier village établi sur les berges du fleuve prétendaient que la femme était discrète pour ne pas dire effacée. Elle était menue depuis toujours, semblait-il, ou sans doute chétive après avoir traversé de trop longues privations. Mais cela ne l’empêchait pas d’accomplir les tâches avec la même vigueur des fermières rondelettes et costaudes. En souriant, on murmurait d’elle qu’elle était une boule de nerfs. Pour mettre un rayon de soleil dans la maison, trois fillettes complétaient la famille. Dans les moments difficiles, le père se lamentait qu’il aurait préféré que la nature lui donna au moins deux fils, car pour réaliser le travail qui les attendait, deux paires de bras supplémentaires n’auraient pas été un luxe ! Grâce aux efforts des uns et des autres, de nouvelles terres auraient pu être gagnées sur la sylve qui résistait avant de succomber.  

    Toujours est-il que pour eux, la légende de la forêt vierge n’en était plus une. Survivre en pareil milieu hostile équivalait à déclarer la guerre à un environnement de plusieurs lieues à la ronde à tout ce qui était debout sur le sol. Il est bien connu que la nature a horreur du vide. L’un des siens vient-il à manquer, qu’aussitôt il est remplacé. Il fallait la force et la hargne de ce géant pour disputer pied à pied chaque parcelle de terre nouvelle afin de la recouvrir de végétaux issus d’autres continents. La vie continuait son cours sans grands heurts, jusqu’au matin où le malheur s’invita à la plantation… (À suivre)

     

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  • – Pour bien nous signifier que le temps a tourné les talons, de nombreux événements ont occupé non seulement la rue qui me vit grandir, mais tout le village. J’étais déjà loin, lorsque la première demeure qui m’accueillit fut démolie, laissant un trou béant dans la file des maisons, comme si quelqu’un voulait dire que les absents n’ont plus leur place parmi les présents. Si je retournais aujourd’hui dans ce bourg d’allure médiévale, mon cœur sans doute aurait bien mal. Oh ! Je ne pense pas à cause des émotions que procurent les retrouvailles avec les choses, les gens, les bruits ou les odeurs d’un temps ancien, mais parce qu’il se meurt, comme tant d’autres villages avec lui.

    J’arriverais par le Nord et la première vision qui forcerait ma poitrine à se serrer, serait le choc que j’aurai de la gare. Elle n’est plus ; sans doute n’y avait-il plus suffisamment d’enfants qui venaient confier leurs rêves à des rails s’ennuyant dans les hautes herbes folles, qui, à leur grand désespoir, tentaient d’oublier cette époque, où il n’était besoin de produire aucun effort pour comprendre que la vie existait et qu’elle avait choisi le clocher pour en égrener les instants en les laissant retentir chaque quart d’heure. Les tours de roue de l’impressionnante locomotive qui ressemblait à un monstre d’acier ne font plus frissonner les piles d’aucun pont ; elles ont perdu depuis longtemps le compte des joints de dilatation de la voie ferrée. L’ultime coup de sifflet du chef de gare fut aspiré par le dernier wagon, celui auquel on accrochait une sorte de gros œil rouge qui devait le signaler à un éventuel poursuivant. Mais il n’y en eut plus jamais ! De la rue de la gare elle aurait pu devenir celle du terminus et même celle des espoirs envolés et encore celle du boulevard de l’oubli.

    Continuant ma descente, me voici devant le pré de l’hospice. Il fut le témoin d’un combat injuste. C’était le temps où en son milieu trônait un magnifique sapin de Nordmann. Il lutta de toutes ses forces, lorsqu’un beau matin, des hommes le vainquirent en s’acharnant sur lui, s’aidant d’un bulldozer. Les enfants le virent se coucher, agonisant sous les coups de boutoir de la machine, avec dans leurs yeux, une infinie tristesse. De tous les villageois, aucun ne se souvint de l’avoir connu en sa qualité de jeune plant. On ignorait qui l’avait introduit là et la raison pour laquelle c’est lui que l’on avait choisi pour représenter la famille des conifères. Il n’était pas qu’un beau compagnon végétal, que les bambins perdaient, mais toutes les images qui étaient figées sur ses branches, comme autant de boules de Noël suspendues dans d’autres arbres au coin de la cheminée, et qui s’illuminaient à la lueur des petites flammes des bougies vacillantes, le soir de la nativité.

    Continuant la descente vers le centre du bourg, je serai surpris par le calme qui l’écrase. Mon regard me rappellerait qu’à cet emplacement, déjà, le lourd marteau du forgeron sur l’enclume résonnait faisant le tour du village sans oublier une seule ruelle. De nombreuses maisons aux volets clos me laisseraient croire que plus personne ne s’affaire en ces lieux si vivants à une époque pas si lointaine. Des constructions ont été rasées, comme pour nous faire comprendre qu’une bâtisse devient inutile si plus aucune âme n’y réside. Pour conserver la mémoire des anciens, faut-il qu’elle soit destinée à d’autres personnages, ou devons-nous la perdre définitivement comme les histoires les plus belles, à l’instant où l’on ferme la page du livre de contes ?

    Plus bas dans la rue, le calme semble encore plus pesant. Disparus eux aussi, les instants magiques d’avant chaque représentation, qui rendaient fébriles les acteurs et les spectateurs. Les comédiens se sont enfuis comme les oiseaux aux prémices de l’automne. Finies, les pièces de théâtre improvisées dans lesquelles il y avait toujours une reine. Les rires ne montent plus, les applaudissements ont été emportés par le vent et se font entendre en des lieux inconnus ou sous d’autres ciels. Les pas des dernières promenades se sont égarés dans les bois encerclant le village. Un souffle venu d’une lointaine planète a effacé les traces afin que nul ne retrouve ceux qui se tenaient par la main, osant à peine s’avouer des sentiments qui étaient trop lourds pour ne pas être partagés. Le poste à galène de Michel s’est tu. Le fil qui reliait deux boîtes de conserve que nous dénommions pompeusement notre téléphone s’est rompu, épuisé d’attendre l’appel qui lui aurait rendu la vie. Les arbres, en cette saison, paraissent avoir vieilli. Leur feuillage est sombre et leurs rameaux ploient sous le poids des ans.

    Je me demande alors, si l’espérance en notre village ne s’est pas retirée le jour où chacun de nous lui a tourné le dos. Il en fut si triste, qu’il choisit de ne pas y survivre.

    C’était l’époque où le verbe « aimer » n’était pas encore conjugué au temps qu’il méritait. J’ai lâché la main de mes amis pour partir si loin que les uns et les autres ont oublié les ultimes phrases échangées, dont les mots se sont égarés sur des chemins conduisant à travers le monde. En souvenir de toutes les pièces que nous avons interprétées et dans lesquelles ma voisine en était la vedette quand elle ne jouait pas le rôle de la reine, et en le remerciant de sa gentillesse à notre égard, je ne nommerai plus cette rue  celle de la gare. Ironie de la vie, la dernière fois que je l’ai remontée, c’était en voiture et depuis, je n’y suis jamais revenu. J’ai abandonné dans ce lieu, voilà cinquante-sept ans, la première partie de mon existence. Cependant, elle ne fut pas si belle qu’on peut l’imaginer, et c’est sans doute pour cette raison que je n’y suis jamais retourné.

    Pour mettre ma mémoire et les souvenirs en paix, cette voie je la nommerai donc celle de la reine Mireille, qui aurait pu être l’intitulé de l’ultime pièce dramatique que nous avons interprétée et sur laquelle le rideau est tombé, pour ne plus jamais se rouvrir.

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                                                                      FIN


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  • — Elle commençait au cœur du village et nous conduisait vers la campagne où, avant de s’y réfugier, elle s’était divisée en deux parties, comme pour nous inviter à choisir la direction vers laquelle nous aimerions installer notre nouvelle existence. Elle se nommait « de la gare ». Comment, n’aurions-nous pas eu le goût du voyage, quand on a vécu dans une rue qui évoque à demi-mot l’inconnu et la découverte ; même si elle n’était plus qu’une station (à l’époque où je la fréquentais) réservée aux marchandises et aux transports de bestiaux, dont eux, s’il leur arrivait de rêver, ce n’était certainement pas d’autres cieux et d’émotions ? Les trains, ils préféraient les regarder passer faisant de grands bruits le long des prairies où ils ruminaient paisiblement à l’ombre des chênes. Entendre les beuglements de leurs cousins, serrés dans des wagons d’où ils ne voyaient pas la nature, leur rappelait alors que la vie qui paraissait être une caresse, du jour au lendemain, peut se révéler être un cauchemar.

    L’énorme locomotive m’impressionnait lorsqu’elle faisait son entrée en gare. Elle prenait tout son temps pour organiser son convoi, abandonnant quelques éléments pour en rajouter d’autres. Marche avant, puis manœuvre arrière, changement d’aiguillage, jets de vapeur, remplissage du réservoir d’eau en passant sous le distributeur. Rien ne manquait à mes yeux pour qu’en mon esprit les paysages se mettent soudain à défiler. Puis, c’était le coup de sifflet qui signifiait que le spectacle allait prendre fin, à la manière du rideau qui tombe sur une belle pièce de théâtre. C’est alors que je prenais mes jambes à mon cou pour arriver avant la locomotive et sa rame sur le viaduc que l’on disait être celui de « chez Dinet ». Mes désirs de voyages et d’évasions n’auraient jamais trouvé la sérénité, si, accroché à la rambarde de l’ouvrage, je n’éprouvais pas un sentiment particulier au passage du convoi qui faisait trembler l’œuvre d’art sur ses piles à l’instant où les roues de chaque élément semblaient compter les joints qui assemblaient les rails.

    Les hommes toujours prompts à nous rappeler que le monde existe depuis bien des siècles avant nous, avaient choisi de démarrer la rue immédiatement après les vieilles halles qui avaient vu peser sur ses piliers sans jamais les affaiblir, plus d’un millénaire ! Suspendue au passé, elle allait vers l’avenir, faisant comme une ligne de démarcation entre des bâtiments qui ne se souvenaient plus depuis combien d’années ils se faisaient face. Comme le village était construit auprès d’une très ancienne abbaye, on avait trouvé judicieux de nommer l’espace autour duquel s’organisait la vie, la place Saint-Pierre et toutes les routes partaient donc de ce lieu.

    Immédiatement à droite, la rue bordait une belle maison bourgeoise d’un autre temps, qui se protégeait derrière de hautes grilles dressées vers le ciel, comme des flèches interdisant aux âmes mal intentionnées de pénétrer au paradis. Lui faisant face un établissement

    que l’on  disait être alors bistrot du coin, voisinait avec l’épicerie qui arborait fièrement son enseigne de « l’étoile de l’Est ». Elle aurait tout aussi bien pu se nommer la boutique de la convivialité tant l’accueil de la clientèle y était soigné. La vitrine du buraliste et marchand de journaux plongeait dans celle du magasin, et accolé au tabac, était le coiffeur qui avait vu passer toutes les mauvaises têtes du quartier.

    La voisine de l’homme qui coupait les cheveux en quatre était un autre débit de boissons. La propriétaire conservait plus son commerce par habitude que par souci de réaliser de confortables bénéfices. Elle ne servait plus guère que des ballons de rouge, des fillettes de blanc, ainsi que des petits verres de Dubonnet qui n’encombraient pas l’esprit des joueurs de cartes du dimanche. Il n’y avait que la rue à traverser pour renter chez la droguiste. Elle proposait tant d’articles aux ménagères inépuisables, qu’elles pouvaient inventer tous les travaux que leur imagination leur commandait, elles auraient toujours trouvé le produit répondant à leurs demandes. À deux maisons de là, une autre épicerie occupait une bâtisse de pierres noircies par le temps, où le jour n’osait à peine rentrer, tant la porte et la fenêtre était étroite et basse. Quelques pas plus loin, était la boulangerie ;  elle n’eut pour moi, aucun secret. Au fournil, la vie commençait à minuit, heure à laquelle l’ouvrier mettait le vieux moteur à essence en route pour entraîner le pétrin dans lequel la pâte prenait forme.

    La gendarmerie semblait vouloir écraser le four et ses servants, mais elle n’en fit jamais rien. Elle n’était là que pour protéger, pas pour imposer autre chose que la loi ait prévu. Face à elle, une maison à la façade toujours impeccable. Il ne pouvait en être différemment, car elle était celle du peintre en bâtiment. Une fois par mois, son voisin sortait les fûts et autres barriques du chai pour les nettoyer afin que le camion-citerne en provenance de l’Aude les remplisse de vins divers. Tout  à côté était la résidence d’une famille dont le nom fut associé à une partie de mon enfance. Pourquoi ne pas les citer, puisque cinquante-deux ans plus tard, deux de ses membres, Mireille et Marie-Christine sont venues à ma rencontre, dans mon coin de forêt ?

    C’est alors que je pris conscience que l’existence s’était moquée de nous en nous faisant traverser le temps à une allure que nous n’avons jamais pu maîtriser.

    Accolée à la maison de cette famille, la coiffeuse. C’est dans l’odeur des parfums de toutes sortes que grandirent trois autres amis qui, associés à ceux de notre chemin, tinrent une place de choix dans ma modeste vie tourmentée de l’époque. Nous avions fondé la première troupe de théâtre du village. Oh ! Elle n’était pas officielle et offrait des spectacles qui se jouaient le plus souvent à huis clos. Mais ils avaient l’audace de nous transporter dans un  monde dont nous ignorions qu’il puisse exister, et de notre innocente rue, nous en faisions alors, la plus belle université. (À suivre)

     

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  • — Mes allées et venues à travers le temps me conduisirent par hasard vers la destinée de ces braves gens. La guerre était déjà loin derrière eux et notre pays ne faisait plus l’objet de convoitise d’aucun voisin. C’était l’époque où les uns n’enviaient plus l’espace des autres, enfin s’ils le regardaient, n’en manifestaient-ils plus le désir de se l’approprier. La montagne avait retrouvé sa joie de vivre et elle permettait aux saisons de se succéder comme si rien n’avait eu lieu dans un passé qui n’était pas si lointain.

    D’ailleurs, pour s’en persuader, il n’était qu’à observer les hommes. Ils avaient fermé la porte aux souvenirs douloureux, mais ceux-ci revenaient par la fenêtre, à peine celle-ci était-elle d’être entrebâillée. Il suffisait alors de suivre leur regard à certaines heures de la journée, tandis qu’ils se relevaient un instant de dessus les travaux. Il m’était dès lors facile de deviner que les yeux venaient de se poser sur une époque qui restait suspendue à la ligne d’horizon. Ils désiraient plus que tout enterrer ces années qui pesèrent de tout le poids de leurs atrocités au fond d’un sillon. Hélas ! À peine le versoir de la charrue les avait-il recouvertes qu’elles renaissaient dans celui en cours d’ouverture.  

    Louis nous avait loué la ferme d’une tante récemment disparue.  

    Nous dominions le village, et dans les soirs d’automne alors que la brume faisait prisonnière la vie des campagnes, nous pouvions regarder la fumée s’échapper des cheminées. Elle hésitait longuement avant de trouver le chemin qui la conduirait vers le ciel qui s’obscurcissait. Parmi les formes étranges qu’elle dessinait, on aurait cru voir des souvenirs se raccrocher aux branches dépouillées des hêtres, attendant qu’une âme prenne la direction du firmament, pour s’envoler avec elle, afin qu’elle dise à toutes celles déjà réunies, que sur la Terre, il y avait des choses dont il fallait faire en sorte qu’elles ne s’oublient jamais.

    On prétend que les gens de la campagne sont difficiles à vous accepter parmi eux. Il ne fallut que peu de temps pour que nous devenions leurs amis. Il faut préciser que nous étions les plus jeunes, les leurs ayant préféré se laisser séduire par les chimères au cœur des villes. Mais nous fûmes rapidement plus que des voisins ; nous étions leurs confidents. Sans pudeur, ils déposèrent dans un coin de notre âme les secrets qui prenaient trop de place dans la leur. Ainsi, Alexandre me dit-il à voix basse, un soir que nous faisions ses comptes de l’année :  

    — Tu sais, si je suis toujours en retard dans mes travaux, c’est bien parce que je le veux. De cette sorte, viennent-ils me donner un coup de main. Ce n’est sans doute pas très honnête, car ils ne furent pas responsables de mon infortune, mais quand je souffrais le martyr dans les mines de sel, ils furent quand même bien mal parlant vis-à-vis de moi !  

    Au village, comme pour confirmer que la hargne et le courage des hommes n’étaient pas une légende, le modernisme tarder à faire son entrée. Il trépignait dans les lacets qui conduisaient au col.  

    — Le travail, me disait Louis, de la manière que nous le faisons, a toujours été suffisant pour nous nourrir. Il supportera bien encore quelques années, nous accordant le privilège de ne pas tomber en esclavage de leurs nouveautés. Si nous avons survécu à la guerre, ce n’est pas pour mourir sous les dettes.  

    Alexandre aimait à dire qu’il n’est rien de pire que d’être les serviteurs de l’argent.  

    — Si nous le sommes parfois de quelque chose, cela ne peut être que de nos propriétés. Entre elles et nous, l’histoire est si grande et si forte, que nous ne savons même plus lequel est issu de l’autre. Petit, me demandait-il au plus profond de ses confidences : ne sommes-nous pas heureux tel que tu nous vois ? Nous ne sommes que les valets de notre terre et elle nous rend notre amitié en nous faisant riches juste ce qu’il faut pour consolider notre bonheur.

    En plus d’être paysans, ils s’étaient transformés en philosophes, et aussi en sages ; ils étaient devenus des savants. Pour autant, ils n’avaient pas eu à fréquenter l’école des apprentis sorciers.  Pour les biens, les choses et les animaux, ils avaient la même considération que pour leur épouse ou pour leurs enfants. Ils ne leur seraient jamais venus à l’idée que l’on puisse les tromper.

    Au premier chant du coq, alors que s’ouvrait la porte de la grande salle qui était tout à la fois la cuisine, l’atelier et souvent la chambre, l’horizon attendait sur le seuil. Le monde leur appartenait, aurait-on pu croire, et il se mettait à leur disposition. Ce monde dont on avait voulu les priver et qu’ils défendirent avec de bien modestes moyens et aussi de leur sang, pour bon nombre d’entre eux. Mes amis, je me doute qu’aujourd’hui vous êtes à nouveau tous réunis en un lieu où l’orgueil et l’envie n’ont jamais eu droit de cité, et que plus jamais l’un ne manquera aux autres. Je tenais à vous dire que dans nos pensées vous ne fûtes jamais absents et désormais, je sais qu’aucune saison n’aura raison de vos souvenirs ni de vos grands cœurs.

     

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  • – Alexandre qui n’était pas sans remarquer qu’un malaise s’installait sur leur petite fête décida de s’expliquer. Après tout, il était légitime que les autres sachent. Au moins, cela aurait le mérite d’effacer les doutes qui avaient plané un moment à son sujet et dont Adrienne lui avait fait part. Un peu hésitant, car il n’aimait guère parler en public et qu’il n’avait pas encore eu le temps de se réapproprier son domaine ni compter les sillons comme il disait en souriant, il se leva. Raclant sa gorge, le visage débarrassé de la barbe et rougissant, le regard fixé loin au-dessus des têtes, il lança :

    – Je porte à votre connaissance que je ne suis en rien responsable de ce qui m’est arrivé. Nous avons tous été des victimes, mais moi, en compagnie de ceux avec qui j’étais, nous l’avons été davantage.  

    Les mots étaient entrecoupés de silences, ajoutant au malaise.

    – Mais avant de vous en dire plus, je voudrais aussi vous remercier pour toute l’aide que vous avez apportée à Adrienne. Par contre, je ne le fais pas pour les paroles malheureuses que vous avez laissé circuler dans le village.

    Vous avez été libérés par les Américains et rapidement, vous êtes revenus dans vos foyers. Nous, ce sont les Russes qui ont ouvert les portes de notre camp. Nous étions heureux et levant le bras et tenant notre poing serré, nous avons chanté l’internationale. Ils ne montrèrent aucune satisfaction particulière. Ils nous ont triés comme des bestiaux et les plus robustes ont été embarqués dans des camions qui nous emmenèrent plus au nord après avoir réglé leur compte aux Allemands. Ce n’était pas beau à voir, je vous le dis. Je crois qu’ils étaient aussi barbares que les nazis, de vrais sauvages ! Après avoir roulé longtemps, nous sommes arrivés dans un camp. Oui, un autre ! Le cauchemar n’était pas fini. Après qu’ils nous aient encore observés sous toutes les coutures, ils nous ont enfin révélé quel sort nous était réservé. Nous devions travailler pour eux !

    En fait, notre libération ne fut pas gratuite. Alors que vous étiez bien au chaud chez vous, j’étais dans une mine de sel en haute Silésie.

    Un murmure s’éleva, mais personne n’eut le courage de parler.

    Alexandre continuait son récit, sur le même ton, comme s’il ne s’adressait qu’à lui-même. Il ne semblait pas y avoir de la haine dans ses propos ; seulement une grande lassitude.

    Adrienne avait le regard qui plongeait dans son assiette et c’est parce que ses épaules se soulevaient et s’abaissaient parfois étrangement que les autres comprirent qu’elle pleurait. Alexandre dit que la vie dans le camp n’était pas aussi déplorable que du côté des Allemands, mais c’était quand même un lieu où l’on retenait les gens contre leur gré. Il n’y avait que les gardiens qui avaient changé. Ceux-là, ils étaient Cosaques et il était juste que nous nous demandions s’ils avaient un cœur. Voilà où j’étais passé. Pas chez une quelconque veuve de guerre allemande à couler de beaux jours. Le plus difficile à admettre, c’est de voir que certains avaient survécus aux stalags des uns pour aller mourir dans les mines de sel gemme des autres !  

    C’est à ce moment que le grand Louis interrogea :

    – Pourquoi ne leur as-tu pas fait comprendre que toi aussi, tu étais communiste, un des leurs, en somme ?  

    – Ils n’ont pas de copains, comme tu dis. Là où je travaillais, il y avait autant de Russes que d’étrangers.  

    En tout cas, soyez gentils, les amis ; ne me donnez plus jamais du camarade.

    Les autres se contentèrent de hocher la tête en signe de compréhension.

    – Je vous demanderai une seule chose. Il me faut encore du temps pour admettre que plus personne ne me surveille plus. Ma santé aussi en a quand même subi un coup et en attendant que je me rétablisse complètement, si vous pouviez continuer de nous épauler un peu de temps en temps, je crois que nous ne le refuserions pas.  

    – Mais Alexandre, tu sais bien que tu n’as pas besoin de nous le demander, dit avec précipitation le grand Louis qui était heureux de prendre la parole.  

    Nous l’avons fait depuis le premier jour et il n’y a aucune raison pour que nous ne le fassions plus. Regarde Aimé, avec sa jambe. Pour lui, ce fut pareil. Maintenant, son neveu s’occupe la ferme, mais si l’un de nous est en difficulté, nous sommes là pour le soulager. Prends le temps qu’il faut pour te remettre. Par expérience, nous savons que c’est long et que si dans notre esprit cela va mieux, dans le corps, ce n’est pas la même chose. Lui aussi, il se souvient et l’on imagine qu’il le fait exprès, car il devine que la mémoire voudrait s’en débarrasser.

    – Je crois que personne n’oubliera jamais rien ; se contenta de dire Alexandre. Il me semble que jusqu’à la fin de notre vie il y aura toujours des mots pour réveiller les douleurs et à cause d’elles, nous resterons persuadés que l’enfer doit être beaucoup plus doux que ce que nous avons vécu.  

    – Comment as-tu été libéré ? demanda Aimé ?  

    – Un jour, des officiers anglais accompagnés de Français et des gens de la Croix Rouge sont arrivés avec des listes dans les mains. En compagnie de certains autres travailleurs, on nous invita à rejoindre les camions et nous avons fait le chemin inverse. Voilà, pour l’essentiel.  

    Maintenant, il serait peut-être temps que nous levions nos verres à nos retrouvailles et surtout prier que cela ne se renouvelle plus jamais.

    – Pour nous, certainement non, ajouta Louis ; mais tu connais les hommes ; on dirait qu’ils ne savent pas vivre sans en découdre !

    – Et bien qu’ils y aillent. Nous avons payé au-delà de ce que nous devions, si toutefois nous avions une dette avec qui que ce soit.  

    Ce fut le mot de la fin. Avec tous ces discours, ils avaient fini par oublier pourquoi ils étaient réunis. C’est alors que le grand Louis invita sa femme à mettre sur la table la montagne de victuailles qui s’ennuyaient devant la cheminée.

    Il dit encore :

    – Je salue le courage des épouses et des enfants qui souffrirent plus que de raison, mais qu’ils attendaient l’intimité de la nuit pour laisser couler leurs larmes qui allaient rejoindre les nôtres.

    La fête put enfin commencer, et elle fut belle. À demain, pour l’épilogue. Merci infiniment pour votre patience et votre fidélité. Il m’est difficile  d’être présent ces jours-ci ; mais, je ne pense pas moins à vous.

     

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