•  Mon pauvre ami, voilà qu’il me prend l’envie de rêver, alors, que les pattes dans le sillon, ce n’est guère confortable pour confectionner les songes que l’on espérerait qu’ils se réalisent au moins une fois dans la vie.

    – Je ne voudrais pas être indiscrète, ma belle, mais que t’arrive-t-il soudain pour que ton esprit en prenne à son aise, alors que jusqu’au soir nous irons, du même pas d’un côté, puis de l’autre, sous les ordres d’un conducteur peu bavard qui, le croirions-nous, n’a appris dans son existence que quelques mots ? Hue ! Dia ! À droite, à gauche, en avant, en arrière, oh ! Et autant de paroles qui ne sont que des commandements. Je sais, nous devons nous estimer heureux qu’il ne ponctue pas ses ordres de coups de fouet intempestifs. Je devine pour les rencontrer les jours de marché qu’ils s’en trouvent de plus malheureux que nous. Mais de là à te découvrir mélancolique, me rend infiniment triste. Alors, me diras-tu ce qui pèse sur ton cœur ?

    – Il y a, mon cher, que je commence à être lasse, de tirer des outils pour lesquels nous n’étions pas faits, alors que depuis toujours, nous évoluons au beau milieu de ce qu’ils nomment la liberté. J’ai beau chercher à comprendre, je ne vois pas ce que ce mot représente pour des sujets tels que nous. Nous concernant une seule expression nous avons dû retenir : obéissance !

    – Et tu oublies celui de soumission. Hélas ! Nous n’avons besoin d’aucune encyclopédie pour y étudier les façons qui changeraient notre manière d’être ou de penser, à défaut de mener une autre vie.

    – Si je peux éclairer ta lanterne, mon ami, nous devons notre condition à nos ancêtres. Ils vivaient heureux, gambadant par les prairies, se reposant sous les bois ou à leurs lisières, jusqu’au jour où les hommes ont réussi à les domestiquer. Tu sais, je crois qu’il ne fut pas difficile de les faire rentrer dans les écuries.

    – Ma chère, je devine tes pensées. Nous sommes d’éternels gourmands et ils ont dû nous corrompre avec quelques friandises appétissantes. De plus, les saisons hivernales étaient certainement plus froides que de nos jours, et l’abri d’un boxe douillet ne fut pas pour leur déplaire.

    – D’année en année, voilà où nous a conduits l’abandon de notre condition. Nous sommes devenus serviles, oublieux de nous-mêmes, pour nous livrer pieds et poings liés à nos maîtres dominants.

    – Pourtant, ma belle amie, il nous faudrait si peu pour nous rebeller. Observe-le ; il est derrière nous, rêveur, avançant du même pas que nous. Il est à la fois avec nous et ailleurs.

    – Excuse-moi d’interrompre tes réflexions, car je reconnais en elles beaucoup de vérité. Mais quand tu dis « qu’il n’est plus là », ne crois pas qu’il navigue à mille lieues d’ici. Remarque que ses pieds ne quittent jamais le sillon que nous traçons. Je mets ma ration de picotin en jeu, si ce n’est pas à la prochaine récolte vers laquelle volent ses idées. Tu devrais savoir que chez eux, ils n’ont qu’une obsession ; engranger à tout prix. Ils sont comme les fourmis qu’ils combattent à longueur de temps. Entasser est devenu leur maître à penser, leur raison de vivre, leur façon d’exister.

    – Pourtant, ma chère, bien que cela soit une mince consolation, tout ce dont tu viens de citer, et qui est fort juste, j’en conviens, ils ne le réalisent que grâce à notre aide ! Et tu veux que je te dise ? Nous n’avons pas fini d’être attelés aux outils de toutes sortes, car ce genre d’homme ne s’arrêtera devant aucun obstacle !

    – Cependant, malgré ce que tu dis, je n’accorde que peu de jours à notre avenir le jour où ils auront découvert une autre façon de tirer leurs matériels. Nous serons remisés au fond de nos écuries le temps qu’ils s’aperçoivent que nous leur coûtons beaucoup d’argent en nourriture et occupations de locaux. Et as-tu une idée de la manière dont ils nous remercieront ?

    – J’en ai une, en effet, mais je n’ose y penser sans qu’un énorme frisson parcoure mon garrot. D’ailleurs, je ne sais pas si je dois dire mes réflexions, par crainte que cela te fasse de la peine. Il y a si longtemps que nous sommes ensemble, que je te connais bien, tu l’imagines. Les contrariétés ne te conviennent pas. Une grande semaine t’est nécessaire pour t’en remettre.

    – Oh ! Mon gentil étalon, voilà que tu t’épanches enfin ! Il t’en aura fallu des ans pour me confier ce que tu as sur le cœur ! Je pensais que tu ne le ferais jamais ! J’ai cru que tu ne me trouvais pas à ton goût, ou peut-être trop vieille, pour me vanter ta belle jeunesse. Qu’importe les raisons, mon ami ; voilà que tu te déclares et j’en suis la plus heureuse, car il est si bon de se savoir considérée dans la vie, pour une autre chose que le profit. Mais avant tout, je puis te le dire. Je craignais un jour de disparaître sans que nous ayons eu le temps de nous confier les sentiments qui nous animaient et que nous n’avions pas su nous avouer.

    – Approche ma belle pouliche ; puisque nous sommes d’accord sur l’essentiel, à l’instant où il va nous dételer, si nous nous enfuyons vers cette liberté dont tu m’expliquais qu’elle encombrait ton esprit ?

    – Ô ! Grand fou, je suis capable de te suivre !

    – Alors, faisons comme je le dis, et vivons heureux jusqu’à la fin des jours !

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  • ET AU BOUT DU CHEMIN, LE BONHEUR Ah ! Ces chemins, qui semblent ne partir de nulle part pour nous conduire vers l’inconnu, en aurai-je parcouru ! Parmi eux, certains seront ombragés, alors que d’autres se languissent sous le ciel qui ne leur accorde aucun regard. On le comprend, car il sait qu’il ne s’y trouve rien qui pourrait lui renvoyer son image, sinon des pas indiquant que plus de miséreux arpentent le monde que de personnes habitées par la joie. On reconnaît les premiers aux traces profondes que leurs pieds dessinent derrière eux, à la façon que l’on a de laisser un message à ceux qui nous suivent. Ceux des gens heureux sont à peine lisibles. À l’espacement qui sépare chacun d’eux, on devine qu’ils sont légers, l’esprit de leur propriétaire n’étant encombré d’aucun souci. Quant au firmament, depuis toujours on sait qu’il a jeté son dévolu sur l’onde des rivières qui lui reflète ses couleurs, les faisant frissonner au passage d’une digue ou d’un saut.

    Mais, puisque me voilà à nouveau sur la route, il me plaît de me souvenir de celles qui eurent ma préférence. Originaire de la campagne, je ne pouvais me passer de l’ombre qu’y laissaient les ormes, les platanes ou les érables, tandis que les feuillages faisaient comme des feux d’artifice aux différentes saisons. Avançant souvent sans savoir vers où je me dirigeais, seulement pour le plaisir d’évoluer dans la nature, je ne me privais pas de remercier les anciens qui avaient eu la bonne idée de planter ces végétaux de belles ampleurs de chaque côté des allées. J’imaginais alors qu’ils faisaient un collier de verdure à ses sentiers, apportant pour un temps, un peu de douceur à la rigueur des ans traversés. Toutefois, il n’était pas que le pas des hommes, qui me voyaient me pencher sur eux, à la recherche d’un indice, même si parfois je surprenais un pied plus petit marchant de concert avec un plus grand. Il me suffisait de fermer les yeux pour découvrir qu’ils appartenaient à un couple d’amoureux. De temps à autre, rompant avec les parallèles, ils se faisaient face. Ils traduisaient alors un rapprochement des corps, un regard qui plongeait dans celui de l’aimé, des lèvres qui s’effleuraient pour se murmurer des paroles tendres venues du cœur, car lui seul connaît les mots qui procurent du plaisir. Ils s’étaient dit « je t’aime », et avaient clos leurs serments en déposant sur la bouche de doux baisers, avant de reprendre leur marche. Plus loin, je souriais à nouveau, constatant le même phénomène, comme s’il s’agissait d’un chemin de croix, mais pas de souffrance, celui-ci. À chaque station, aucun genou ne venait à la rencontre de la terre, nulle larme ne sourdait sous la paupière, sinon celles du bonheur joint aux promesses échangées.

    Mon regard aimait aussi partir à la découverte des traces des rouliers lourdement chargés ou non. Elles indiquaient qu’au bout de la route ou de chaque côté, des zones de vies étaient installées et que les uns ou les autres des matériels de fermes les approvisionnaient. Au début de l’été, il était inutile de chercher sur le sol les marques des charrettes ou tombereaux. Il suffisait de lever la tête pour apercevoir des lambeaux d’herbe séchée, accrochée aux branches qui s’étaient légèrement fléchies pour dérober un peu de ce parfum qui ressemblait à celui d’une fête. Plus loin dans la saison, c’était des épis qui s’étaient laissé glisser du chargement, désolés de quitter cette terre qui les avait nourris et vu grandir. À l’automne, les ornières devenaient plus creuses, et elles se rapprochaient. Elles m’indiquaient alors que c’est le bois, que l’on avait transporté sur les fardiers tirés par des équipages de bœufs. Leurs pieds s’enfonçaient profondément, preuve qu’à chacun de leurs pas ils s’arquent-boutaient puissamment, mais qu’ils finissaient néanmoins par sortir le tronc abattu de la forêt. De loin en loin, des stères d’autres essences s’alignaient à la manière des voyageurs qui attendent le train le long du quai.

    Ainsi étaient les chemins que je fréquentais, tandis que la jeunesse me poussait à les parcourir, puis me pressait de les abandonner, afin d’en découvrir de nouveaux, me recommandant de ne pas toujours chercher sur le sol, ce que l’on ne peut déchiffrer que dans le ciel. À mots couverts, le destin voulait me faire comprendre que le cœur qui guette le mien se trouvera plus sûrement au bout d’une route certainement sinueuse, plutôt qu’au fond d’une ornière. Si par un malheureux hasard il y était enfoui, cela signifierait qu’il est mort de ses longues douleurs, et qu’il serait vain d’essayer le ranimer. Vole vers celui qui bat d’impatience de te découvrir. Tu ne pourras pas ne pas le voir. Il est suspendu aux ramures des derniers arbres. Ne le fais pas souffrir, car il désire tes bras pour y confectionner le nid qui sera la demeure de votre bonheur.

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  • DE DÉTRESSE EN BONHEUR– Souvent, avançant sur mon chemin de vie, il m’est arrivé de porter secours à de nombreux animaux en détresse. Certes, un homme voler vers un oiseau en difficulté n’est pas commun, me direz-vous, jugeant que pour une fois, les rôles sont inversés. Cependant, quand l’on a la chance de résider dans la plus grande volière du monde, celle dont les barreaux ne sont faits que de troncs d’arbres, de monts et de plaines, de savanes et de berges de fleuves ou de criques tranquilles. Au cours des interventions que nous dûmes mener, les mêmes réflexions revenaient se poster en nos esprits. Pourquoi la nature permet-elle de pareilles injustices, alors que chaque élément auquel elle a donné naissance est en mesure d’exiger d’elle qu’elle veille sur lui aussi longtemps que la vie l’habitera ? Oui, cela ne fait aucun doute ; chez elle, l’erreur fut inscrite dans sa feuille de route. Et puis, me dis-je, pourquoi avoir créé autant d’animaux dont l’estomac n’est jamais rassasié ?

    Parce que le grand problème de notre environnement est bien celui : la chaîne alimentaire ! On peut défendre toutes les espèces que chacun des maillons sera toujours en danger. Je sais, certains penseront que le dernier anneau est le nôtre, et qu’en conséquence nous ne risquons rien, ou si peu. Certes, nous sommes plus à l’abri que tous les autres, mais les obstacles qui nous guettent sont de natures différentes. Évidemment, à nos trousses ne nous poursuit pas une harpie couronnée ni un jaguar, sauf si malencontreusement, nous le sortons trop brutalement d’un rêve où il n’était question que d’un grand festin, à moins qu’il se vît choisir les meilleurs morceaux sur l’étal du boucher. Nous ne risquons pas à l’image de ce pauvre manakin à tête dorée de nous heurter sur le premier tronc dressé devant lui, pensant échapper au pire, alors que ce dernier l’attend au pied duquel où il tombe évanoui.

    C’est alors qu’il me vient à l’esprit de nombreux sauvetages, mais d’un tout autre genre. Il n’est plus question d’oiseaux ou d’animaux accidentés, mais de nos semblables. Le privilège qui nous fit marcher longtemps et en tous lieux nous permit d’aller au-devant de beaucoup de personnes meurtries. Certes, plus souvent l’étaient-elles dans leur âme que dans leur chair. Mais dans ce cas précis, les souffrances d’où elles proviennent sont identiques, car le cœur ne fabrique pas de larmes différentes en fonction des blessures infligées. Cependant, les soins sont les mêmes. D’abord, la main se tend, puis les paroles succèdent aux gestes. Les yeux brouillés se sèchent. De médicaments, il n’est pas fait appel. Les seuls remèdes efficaces ne sont que des mots simples qu’aucun emballage ne retient prisonniers, des regards empreints d’une grande tendresse et des si doux que parfois, ils ressemblent aux caresses. Mais le traitement ne s’arrêtera pas au bord du gouffre dans lequel fut précipitée la malheureuse victime. Il nous faut alors savoir écouter pour diagnostiquer la provenance du mal afin de découvrir en quel endroit du corps il a élu domicile. Puis, c’est l’heure de l’analyse, et enfin l’ordonnance. Le plus souvent, l’encre de l’empathie secrétée par notre cœur suffira pour sortir le malade de son coma passager. Une fois de plus, la grande tendresse dont on l’entourera ne sera rien d’autre que le baume qui apaise et les sourires achèveront le rétablissement.

    Vous pensez que pour le pauvre manakin ci-dessus il en fut différemment ? Détrompez-vous. Certes, entre nous il n’y eut pas de longs conciliabules, pas de questionnements, mais une succession de mots prononcés sur un même ton, comme s’il s’agissait d’une douce mélodie. Le blessé doit se sentir en sécurité ; et que d’une agression à laquelle il vient de survivre, il ne croit pas être tombé dans une autre. Les regards doivent se chercher et se trouver, et dans celui de la victime, l’angoisse doit finir par disparaître. Par le bec largement ouvert, le soupir qui s’en échappe ne doit être en rien semblable à celui que l’on dit être le dernier, mais au contraire à la première bouffée d’air qu’aspire le nouveau-né pour défroisser ses poumons. Ayant survécu à la mésaventure, après quelques battements d’ailes, l’oiseau va reprendre sa liberté. Sous vos doigts, vous sentez déjà le cœur retrouver son rythme. Le regard épiant dans la direction vers laquelle il va partir en toute sécurité. Alors, sur la main à plat, et après une hésitation, le voilà envolé. À quel moment savez-vous que le convalescent vous est reconnaissant, me demanderez-vous, bien que vous ne recherchiez pas ce sentiment particulier qui anime les êtres capables de l’exprimer ? Vous avez la certitude que vous n’avez pas été indifférent quand l’oiseau revient plusieurs jours vous saluer à sa façon, avant de disparaître pour toujours.

    Concernant les personnes secourues, il en va de même. Vous devinez qu’elles guérissent quand elles viennent vous remercier avec leurs plus beaux sourires, avant, elles aussi, de poursuivre leur chemin. C’est alors que vous comprenez qu’elles vous sont reconnaissantes, car leurs sentiments s’affichent dans leurs yeux qui brillent d’un éclat exceptionnel.

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  • LE POIDS DES ANS– N’allez pas imaginer que lors d’une tempête un parent me lâcha la main, et qu’il fut dans l’obligation de m’abandonner sur la banquise, ou quelque pays oublié de la planète. Au plus loin que remonte ma mémoire, je n’ai jamais connu un autre horizon que celui qui s’offre à mon regard. Il ne vous a pas échappé qu’en principe, je devrai me trouver dans un beau jardin, et qu’il y a, en mon cœur, un lieu secret ; il représente l’image d’une berge d’une rivière paisible, inscrite depuis l’aube du matin qui me vit tendre ma première tige vers le ciel. Je compris que les vents ayant découvert la faiblesse dont j’étais atteint me sculptèrent selon leur humeur du moment, m’interdisant de regarder ailleurs que dans cette direction ou aucune vie semble faire respirer la nature. Toujours le même horizon, de semblables couleurs, qui dessinent des personnages éphémères qui ne viennent jamais jusque sous ma ramure. Ai-je donc l’aspect si rebutant, qu’aucun individu jamais ne trouve un instant pour me réconforter ?

    Il ne se passe pas de saison sans que je produise un effort pour élever vers le firmament de nouvelles tiges. Mais à peine sont-elles sorties de leurs bourgeons, qu’implacables, les vents me les rabattent vers les premiers, me donnant cet air ébouriffé. Un arbre, m’est-il arrivé d’imaginer, doit être élancé, et posséder une allure fière, cherchant très haut la lumière et les caresses du soleil. Hélas ! Je ne m’élèverai jamais, j’en ai acquis l’intime conviction. Le destin voulut que certains sujets payent pour d’autres, leur orgueil et leur arrogance. Vous penserez de moi que je suis résigné, et sans doute fataliste ; mais il n’en est rien, croyez-moi. Seulement, avec l’âge j’ai compris qu’il n’était plus l’heure de me lamenter. Il y a fort longtemps, j’eus l’indiscrétion d’écouter un maître dire à ses élèves au cours d’une sortie où il était question de sciences naturelles, que c’est quand il est jeune qu’il faut tailler un arbre. C’est ce jour, que la honte envahit mes fibres les plus lointaines, jusqu’à l’extrémité de mes radicelles qui se contractèrent si violemment que j’en ressentis la douleur dans tous les rameaux. Un grand frisson parcourut mes feuilles, alors que le vent ne s’était pas levé, cet après-midi-là.

    – Monsieur, entendis-je un enfant, regardez comme cet arbre agite son feuillage. Serait-il donc un tremble, comme ceux qui bordent nos ruisseaux ? Pourtant il n’en a pas l’allure ?

    – Écoutez, répondit l’instituteur. Votre camarade vient de soulever un problème. Quelqu’un peut-il satisfaire sa question ?

    – Pas moi, se risqua un garçon qui possédait une chevelure presque identique à ma ramure. Chez nous, à part les chênes dont je récolte les glands pour confectionner des personnages et des animaux en m’aidant des allumettes, je ne m’intéresse guère aux autres.

    – Moi, renchérit une fille, je sais qu’il fait bon se reposer sous l’ombre bienfaitrice qu’ils dispensent aux heures chaudes de l’été, mais à part cela, j’avoue que je ne comprends rien. Et puis, pour qui est-il si important que nous les appelions par leurs noms ?

    – Puisque je vois, ajouta l’enseignant, que vous ne connaissez pas grand-chose à votre environnement, à compter de ce jour, nous allons créer une nouvelle case à votre esprit. Nous la remplirons chaque jour d’informations en provenance de la nature. En plus des feuilles que nous récolterons, nous collecterons aussi des graines issues de chacun des végétaux de notre région. Nous les sèmerons et les destinerons à un jardin que nous nommerons notre arboretum. Chacun de vous sera chargé d’en dénicher une espèce différente. Quand ils germeront, sur une étiquette nous indiquerons leur nom et le lieu où vous les aurez trouvés. Mais nous ferons comme les scientifiques. Afin que les futurs élèves soient à leur tour éclairés, nous ajouterons à chaque variété, celui qui a rapporté le jeune plant, ainsi vous serez certains, qu’à l’avenir, vous ne serez jamais oublié, car chaque jour, ceux qui passeront en ce jardin découvriront votre patronyme en même temps que celui de l’arbre. Puisque nous sommes à l’extérieur, nous allons procéder à la première récolte pour créer un herbier. Qui se charge de prélever les premières feuilles.

    C’est alors que tous levèrent le doigt, et qu’ils me dérobèrent une grande quantité de ma parure. De la famille des saules auxquels j’appartenais, personne ne le contesta, je devins le seul pleureur et mis à l’écart. Depuis ce jour, tandis que j’aurai pu être fier d’avoir été choisi pour être le premier spécimen à occuper leur fameux catalogue, je sentis sur mes branches, un poids indéfinissable. Certes, les garnements m’avaient bien blessé en arrachant mes feuilles sans délicatesse, mais en mon âme je ressentis ce geste comme si j’allais disparaître à tout jamais et que l’on prélevait sur moi des échantillons de vie pour expliquer plus tard, qu’il existait en ce lieu un arbre sur lequel s’appuyait le temps, et que chaque jour son poids faisait plier ma charpente au point que bientôt, j’allais toucher le sol, au lieu de glorifier le ciel.

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  •  Il est étrange comme les hommes et leurs villages ne se ressemblent pas, contrairement à ce que l’on s’imagine, alors qu’en culottes courtes, nous allons par leurs rues et la campagne. Notre regard est sincère, quand il nous traduit les images qui défilent chaque jour et qui, peu à peu, prennent le chemin de notre mémoire. Nous sommes persuadés que tout ce qui nous entoure est immense et indestructible. Les couleurs sont vives, même si le ciel est gris, et les habitants sont si étroitement liés aux vieilles pierres qu’il nous semble que les uns sont nés des autres. Les bruits s’incrustent en nous comme les vagues le font sur la plage, à la façon des enfants qui se cachent pour ne pas aller en lieu qui les rebute. Les odeurs tournent plusieurs fois autour du bourg comme pour inscrire dans leurs fragrances l’endroit d’où elles se sont enfuies, à la manière d’un oiseau qui, sachant qu’il reviendra, en son esprit note le moindre détail qui lui définit sa route. Les fumées s’échappant des cheminées s’attendent avant de rejoindre le ciel dans lequel elles se dissipent, emmêlant leurs volutes, afin de ne pas les mélanger avec ceux des villes voisines.

    Les hommes répètent des gestes venus depuis l’aube du premier jour, comme si les siècles les avaient imprimés en eux pour l’éternité, la conduite à tenir de même que la marche à suivre. Nous sommes certains que rien ne pourra changer, que les gens rencontrés sont des immortels résidant dans un village intemporel. Nous les avons découverts un beau matin et nous sommes persuadés qu’au soir nous les retrouverons ; et ainsi, jusqu’à notre dernier jour. Portant, alors qu’aucun détour de sentiers ne nous cache l’horizon, celui-ci exerce sur nous une attirance que nulle force ne pourra repousser. De jeux innocents en plus compliqués, de marelles en escalades d’arbres de toutes variétés, nous vivons le prélude annoncé du. Certes, les anciennes bâtisses sont encore debout, tandis que certaines, lasses de supporter le temps, se laissent incliner, avant de s’écrouler nous faisant entendre la longue agonie des âmes qui les ont occupées au cours des générations. Les rires des aînés se joignent aux pleurs de détresse des bébés ou aux prières des plus vieux, devinant qu’ils traversent leur dernière saison.

    Les culottes courtes ont bien grandi, et sont échangées maintenant par des pantalons de toile bleue ou de velours. Les jeux innocents sont remplacés par les travaux toujours plus pénibles. Les mots trouvent leur sens, les gestes se précisent et les rêves entraînent les jeunes hommes sur des chemins inconnus. Les rencontres s’enchaînent, les promesses s’oublient, les regards ne se cherchent plus, les mains que l’on imaginait soudées à tout jamais se lâchent. Plus de doute, dans l’esprit de chacun se dessine une aventure. De nouveaux personnages apparaissent en faisant de grands signes. Les envies de suivre la vieille locomotive à vapeur se font insistantes. Ce qui semblait exquis, soudain se fait plus fade. Dans l’intimité des pensées, on entend souvent cette recommandation soufflée par une petite voix :

    – Que fais-tu encore ici dans ce village du bout du monde où il ne se passe jamais rien, alors qu’ailleurs s’impatiente une vie faite de charme et de joie ? Qu’attends-tu pour rejoindre ceux qui sont déjà en route ?

    Alors, les uns après les autres, les jeunes se laissent tenter. Les besoins se font plus insistants, ils prennent la taille des désirs, et, étrangement, les conduisent toujours de plus en plus loin. Au début, dans les rues se vidant de ses habitants, montaient les cris de désolations des enfants. Maintenant que ceux-ci ont grandi, c’est autour des parents de ne pouvoir retenir leurs larmes. Leurs bâtons de vieillesses s’en sont allés. Certes, ils ont promis de revenir et même d’écrire ! Mais les serments anciens courent toujours par le bourg avant de s’évanouir à tout jamais, et je crois que les derniers rejoindront les premiers.

    – Je vois bien dans les yeux de mon garçon, disait une dame à une autre, que nos rues ni nos maisons ne l’attirent plus. Ma cuisine lui dérange l’estomac, mais les recettes sont les mêmes depuis celles de la grand-mère. Elles ont nourri nos familles, et lui ont même permis de devenir un homme. J’ignore ce qu’ils ont tous à chercher ailleurs ce qu’ils ont à portée des mains. 

    – Je vais vous expliquer, répondit sa commère. Je crois deviner qu’ils ont honte de pleurer dans le giron des parents. Ils vont au loin pour que nous ne voyions pas leurs larmes. Vous connaissez comme moi, notre vieux docteur. Savez-vous ce qu’il m’a dit, l’autre jour ? Que là où les songes les conduisent, il n’y a que la misère ! Mais nos enfants sont trop fiers pour le reconnaître. Alors, nombreux sont ceux qui vont grossir les rangs des malheureux.

    Mais le bon médecin n’avait dû fréquenter que des régions oubliées comme l’était devenu son village, car de tous les jeunes enfuis, certains trouvèrent le bonheur et l’ont entretenu jusqu’à ce jour.

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