• Avertissement : Que ceux qui n’ont pas eu d’idées étranges me disent qu’ils n’ont jamais fait le moindre faux pas. Cela vous semble bizarre ? Normal, ça l’est. Allons plus loin, si vous le voulez bien, mais en cadence s’il vous plaît. (Sourires) Vous ne les voyez pas, ils sont cachés derrière les mots.

     

    – Maintenant que le soir tombe plus tôt sur le chemin de ma vie, et que l’horizon semble faire des efforts pour se rapprocher, j’ai adopté une nouvelle technique pour ne pas aller trop vite au-devant de lui. Ah ! Je vois quelques têtes se tourner vers notre coin de forêt ! Il y a une manière particulière, de poser un pas l’un devant l’autre, entends-je ? C’est à peu près cela. Mais ne soyez pas impatients ; pour l’heure, je suis en mode rétro. Je m’explique.

    Ces jours derniers, je ne maîtrisais plus le temps, à travers lequel il me parut que je courais comme si je désirais arriver à la fin de l’année avant tout le monde. Un matin, lors de ma promenade, je ne sais pas qui posa sa main sur mon épaule, en disant !

    – As-tu une quelconque obligation qui te presse de te présenter au soir avant ta famille et tes amis, ou es-tu las du présent que tu veuilles te précipiter dans le futur ? À ton âge, mon cher, ce n’est guère prudent. Permets aux autres de s’occuper des lendemains, c’est leur rôle.

    – C’est alors que laissant sa main en place, il me dit en souriant :

    – Si tu m’écoutes, et acceptes mon propos, je suis prêt à te révéler un secret.

    – Si tu  crois que cela peut m’être utile, je suis disposé à suivre tes conseils. Mais avant, demandais-je sans me retourner, peux-tu me dire qui tu es ?

    – Qui je suis, n’a pas d’importance. J’ai ordre de prendre soin de toi ; pour l’heure, cette information doit te suffire.  

    – J’entends bien, mais qu’en est-il de ce secret, et dans quelle direction dois-je me tourner pour le découvrir ?

    – Ne pose pas de questions inutiles. Contente-toi de mettre un pied devant l’autre, puis un nouveau. Voilà, comme cela ; ce n’est pas la peine de l’allonger, fais en sorte que cela soit naturel. Maintenant, recule d’un.

    – À cette vitesse, je ne suis pas arrivé !

    – Tu as rendez-vous avec quelqu’un ?

    – Non, je marchais, comme je le fais depuis des années, pour ne pas dire depuis toute ma vie.

    – Tu te déplaces toujours à cette allure ?

    – Ma fois, oui ; enfin, je n’ai aucune raison de me contrôler.

    – Eh ! bien maintenant, tu en as une. Je comprends pourquoi tu es déjà à ce point si éloigné sur ta route, alors que rien ne t’obligeait à te précipiter. Une fois pour toutes, tu dois ralentir, et pour ce faire, exécutes ce que je t’ordonne. Un pas en avant, puis, un second. Tu enchaînes avec un en arrière.

    – Donc, si je suis ton raisonnement, je n’avance que d’une longueur ?

    – Oui, je vois que tu saisis.

    Mais alors, au lieu de deux je pourrais aussi bien n’en faire qu’un ?

    – Tu n’as pas tort. Cependant, ce faisant, tu manques une étape importante.

    – Tu le crois vraiment ? À cette cadence, je n’ai pas le sentiment de perdre quelques images du paysage.

    – Écoute-moi, au lieu de m’interrompre à chaque instant. Le mouvement que je t’indique ne te rappelle-t-il pas un souvenir ?

    – Non, je ne vois pas.

    Parce que tu vas encore trop vite. Maîtrise tes gestes. Avance une fois, puis une seconde et reviens sur tes pas, dans le même instant. Voilà qui est mieux. Alors, en ton esprit, il n’y a toujours aucune évocation qui se présente ?

    – Peut-être, mais cela reste vague. Ah ! Mais oui, balancement, mouvement de chaloupe, la mer, le voyage !

    – Tu y es, mon ami. Avec un peu d’expérience, tu vas vite prendre goût à ton nouveau comportement. Je te prédis qu’il va te conduire directement vers tes plus beaux souvenirs. Tu seras si heureux de les revoir, que plus jamais tu n’auras envie de courir sur ta route. Demain peut attendre ; vis d’abord aujourd’hui et adresse quelques sourires à hier. Je constate que tu as déjà la cadence. Pour moi, il est l’heure de te laisser, car j’aperçois au loin d’autres gens pressés.

    – Ne te retrouverai-je pas, au hasard de mes promenades ? Je ne connais toujours pas qui tu es et cela manque à ma satisfaction.

    – Je ne puis te dire mon nom. Sache seulement que dans peu de temps tu m’auras oublié, et c’est la chose qui aura le plus d’importance. Figure-toi que tu seras persuadé que tu te seras dominé sans l’aide de personne. C’est l’horizon qui est le responsable ; soudain, tu as compris que bientôt tu le toucherais et cela t’a réveillé. Allez, bonne route, usant de ta démarche chaloupée. Voilà que tu ressembles maintenant à un vieux loup de mer.

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    Merci pour votre patience et votre indulgence.


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  • QUAND LA FORÊT SE TRAVESTIT EN CHAMPS  CULTIVES– Le titre a de quoi surprendre le visiteur, j’en conviens. Cependant, après des siècles d’une existence sans histoire, comptant parmi les plus passionnantes, voilà que la sylve,  un matin, frissonna. Elle qui se croyait hors d’atteintes en tous genres autres que celles qu’elle génère elle-même en abandonnant les plus anciens hôtes à leur sort en les précipitant au sol. Cette fois, elle devina que son couvert pouvait être utile à une nouvelle façon d’être, même si cette dernière semble d’un abord étrange. Oh ! N’imaginez  pas que cela se fit dans la gaieté de cœur. Celle qui renfermait les secrets de la vie s’éveilla un beau matin, surprenant des gens, sabres à la main, lunettes de visées vissées à l’œil, enfonçant de loin en loin des piquets rouges et blancs. Elle savait que les hommes détenaient une grande faculté à créer des images en modifiant les sites naturels, mais de là à chercher à la diviser, jamais elle ne l’aurait pensé.

    Pourtant, après un minutieux quadrillage, elle fut bien forcée de se rendre à l’évidence. Dans un premier temps, après le modeste coupe-coupe, le bruit des tronçonneuses monta dans les ramures qui se mirent à frémir. Les spécialistes s’en prirent d’abord aux bois de qualité, noblesse oblige. Dans un dernier sursaut, ceux-ci s’effondraient, entraînant avec eux des plus fragiles et d’autres considérés comme inintéressants. D’énormes machines à chenilles emportaient les troncs débarrassés de leurs branches, tandis que d’autres, tout aussi indifférentes, poussaient sur les fûts qui ne pouvaient résister. Les arbres essayaient bien de se raccrocher à leurs voisins, imbriquant leurs charpentières les unes dans les autres ; mais rien n’y fit. Ils s’écroulaient, vaincus, brisés et entassés pour être brûlés. En peu de temps, ce qui était une forêt élégante et protectrice devint une montagne de billes entremêlées, de bois tordus, laissant s’écouler la sève comme le sang lors des hémorragies chez les humains. Durant des semaines, les travaux se poursuivirent. Succédant à toutes ces transformations, le sol s’offrit à la vue de tous, et en particulier au ciel qu’il découvrait pour la première fois dans sa totalité.

    Ô ! Qu’il fût amer ce jour, ou après des feux qui avaient duré toute la saison sèche, la terre se retrouva entièrement nue sous le firmament étonné de la voir réduite à sa plus simple expression. Cependant, il se garda bien de se moquer, devinant l’immense tristesse ainsi que la souffrance qui devait torturer les entrailles de la planète. Les hommes allaient-ils lui voler les secrets de la vie ? D’autres machines l’éventrèrent sans ménagement et sans considération. Des chemins furent tracés, des parcelles délimitées. On piquetait ici et là, sans se cacher, on domptait la nature. Les ouvriers firent des trous, les remplirent de bonne terre et de déchets organiques. Les premières pluies arrosèrent cet espace dénudé, et les plantations commencèrent. La forêt voisine regardait avec angoisse tous ces travaux s’exécuter sans fléchir, redoutant que le lendemain elle connaisse de pareils assauts dévastateurs. Mais il n’en fut rien ; pour cette année, elle s’estima sauvée. Elle fut même fière d’accueillir les animaux qui avaient pu  se sauver à temps. Certes, cela provoqua quelques bagarres, les uns investissant les territoires des autres. Mais après une période d’observation, tout rentra dans l’ordre. La forêt imposa une nouvelle façon de cohabiter dans un espace  qu’ils devaient désormais partager.

    Sur les collines exposées aux rayons implacables du soleil, la végétation donna vite un  premier signe de vie. L’humus ne fut pas rancunier malgré les maltraitances qu’on lui fit subir. Les variétés importées poussaient dru, les fruitiers plantés  par dizaines, rapidement s’éveillèrent en prolongeant leurs jeunes rameaux. On devinait qu’une  nature différente était en train de voir le jour. Les oiseaux un temps chassés des frondaisons se rapprochèrent et estimèrent que les arbres aux allures étranges feraient aussi bien que les anciens pour y installer leurs nichées. Certes, les félins bien qu’observant le nouveau paysage convinrent qu’ils ne le fréquenteraient pas, sauf si les gens y élèvent des animaux domestiques naïfs, faciles à attraper, représentant une consommation régulière et peu fatigante quant à son approvisionnement. Les rongeurs de toutes sortes ne se firent pas prier pour se frotter les pattes. Ils reconnurent d’un coup d’œil ce qui allait changer leur ordinaire, sans qu’ils aient à chercher inlassablement ce qu’ils avaient enfoui les saisons précédentes. Les maniocs furent vite distingués, les ananas ne tardèrent pas à les suivre dans le catalogue des vivres. Les patates douces, les ignames, les dachines, et tous les autres légumes furent identifiés et répertoriés. Se tenant à l’orée des grands bois, les animaux observaient les gens organiser les lieux. Ils n’allèrent pas jusqu’à les remercier, mais certains sourires découvrirent des dentitions nouvellement affûtées, tandis que les serpents qui n’entendaient pas abandonner le terrain, se félicitèrent de l’initiative des hommes qui leur offraient de quoi se restaurer sur un plateau.

    Certes, la chaîne alimentaire avait pour un temps été rompue. Mais on y ajouta tant de maillons, que dans le milieu on jugea l’action comme un moindre mal. Ainsi, ce qui fut un drame au premier jour se transforma en une aubaine pour tout le monde, sans que chacun ait à se plaindre, à l’exception de la forêt qui perdit dans le combat une partie de sa mémoire.

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  • – Mère, n’êtes-vous donc jamais fatiguée de regarder par cette fenêtre, alors qu’il y en a tant d’autres, dans notre vaste demeure ?

    – Quand il s’agit de mon mari, jeune effrontée, il ne saurait être question d’aucune lassitude. Je rappelle à votre mémoire défaillante que c’est en cette direction, qu’il s’en est allé, lorsque pour la dernière fois, il quitta sa maison. Et en toute logique, c’est forcément par cette même rue qu’il s’en retournera. Je tiens à être là pour l’accueillir, car après un si long voyage, je ne doute pas qu’il aura besoin de tous mes soins ! Une absence si prolongée, cela marque un homme, ainsi que son esprit.

    – Mère, je porte à votre connaissance, que père, et j’en suis désolée, ne reviendra plus ; vous devriez en avoir conscience. Votre mari est proche, il est vrai, puisqu’il occupe au cimetière, le caveau familial, de l’autre côté de l’église. Hélas ! Ce n’est pas pour autant qu’il nous honorera de sa présence les jours prochains. Voulez-vous que je vous dise ? Gardons près de nous les vivants, et ce, le plus longtemps possible, c’est-à-dire tant qu’il leur plaira de nous accompagner. Par contre, laissons les disparus en compagnie de leurs voisins, morts, eux aussi depuis tant d’années.

    – Mademoiselle Amélie, je ne comprends pas votre entêtement. Votre père, puisque vous persistez à le nommer ainsi, vous en avez eu connaissance, est parti un matin, à la tête de sa compagnie. Il reçut l’ordre de se rendre sans tarder sur le front de l’est, rejoindre un régiment qui l’attendait dans un village dont je ne sais plus très bien quel lieu il avait prononcé ; avait-il seulement eu le temps de me le décrire ?

    – Ma pauvre mère ; vous me portez peine. Voilà des années que la guerre est finie. Elle fut terrible pour les armées qui y étaient engagées. Elle fit des milliers de morts, que dis-je, des millions, et autant de disparus, dont monsieur votre mari. Ce fait devrait être suffisamment important pour que vous vous en souveniez !

    – C’est vous, mademoiselle qui avez la mémoire qui se dérobe. Je ne comprends pas le déni qui vous taraude à ce point que vous refusiez de croire qu’il puisse bientôt être à nouveau parmi nous.

    – Mère, vous devriez savoir que je n’aime pas ce genre de conversation. Elle me fait mal, non pas à mon esprit, mais au cœur. Dois-je vous rappeler votre état délicat ? Oh ! Je ne prétends pas que vous ne souffrez pas. Non, je le vois, je le sens, parce que votre douleur ne vous appartient plus, elle me gagne aussi. J’ai perdu celui dont vous citez le nom à longueur de journée, et contrairement à ce que vous imaginez, j’en fus et j’en suis encore très affectée. Cependant, de nous deux, je suis la seule qui sait qu’il est parti pour toujours. Mais à vous observer, je me demande combien de temps je conserverai par-devers moi ma mémoire suffisamment forte pour nous deux.

    Vous l’ignorez, comme tout ce qui gravite autour de vous, ma pauvre mère, mais les nuits comme les jours pour moi sont transformés en véritables cauchemars. Je prie de toutes mes forces pour que le tout puissant me garde en bonne santé pour vous assister aussi loin qu’il le voudra sur votre chemin de vie.

    – Taisez-vous un instant, jeune fille. Je crois reconnaître le son d’un clairon. Ils se rapprochent donc ! Bientôt, ils seront là. Nous devons nous apprêter à les accueillir en vainqueurs qu’ils sont.

    – Ma chère mère ; tous les héros de notre famille depuis des générations occupent un carré dans le petit cimetière. Ce que vous venez de surprendre, c’est la corne du boulanger qui fait sa tournée.

    – Je maintiens que c’est le clairon de sa compagnie ! Je l’ai si souvent entendu que je ne puis l’oublier.

    – Je ne comprends pas pourquoi votre vie semble s’être arrêtée un matin. C’est comme si le calendrier n’avait pas eu assez de feuillets pour arriver jusqu’à la fin de l’an. Vous êtes bloquée sur un jour, sans que je parvienne à savoir lequel. Depuis, on dirait que le temps s’est lui-même figé et qu’autour de vous, plus rien ne se meut. Il vous reste tant d’années à parcourir, mère ; pourquoi vous obstinez-vous à vouloir revenir si loin dans votre jeunesse ? C’est de ce côté de l’existence qu’il vous faut vous tourner. C’est par là que les jours s’écoulent, telle notre rivière ourlant la propriété. À ce jour, nous n’avons encore jamais vu un cours d’eau remonter son courant pour retrouver sa source ! Je vous en prie, ma mère ; regardez-moi, je suis votre fille, pas une inconnue ! Croyez en ma parole, elle ne vous veut pas de mal ! Je me doute de ce que vous devez endurer, mais de grâce, ne le faites pas rejaillir sur moi !

    – Ce qui m’étonne, mademoiselle Amélie, c’est que vous persistiez dans vos propos. Vous devriez vous joindre à moi, vous comprendriez que c’est bien dans ce sens que la rivière dont vous venez de parler s’enfuie. Je sais aussi que bientôt c’est encore de ce côté que je le verrai me faire de grands signes, comme par le passé. Allons ; ne restez pas debout. Prenez un instant pour vous asseoir auprès de moi, et laissez aux autres la vie qu’ils désirent traverser, à l’endroit, ou à l’envers, aujourd’hui ou demain, par ici ou par là. Faites-moi confiance, si le bonheur existe, c’est par cette fenêtre que je le surprendrai quand il approchera.

     

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  • – Dis-moi, petit, quel temps fait-il aujourd’hui ? Ce matin, avant de partir tu ne m’as pas informé à ce sujet, contrairement aux autres jours.

    – Ah ! Tu as raison, grand-mère ; mais tu sais, ce n’est pas entièrement de ma faute si je ne me suis pas attardé à tes côtés. Ils m’ont donné tant de choses à faire avant de me rendre à l’école, que je me demande encore si je n’en ai pas oublié quelques-unes. Mais les connaissant, je suis bien tranquille ; ils ne manqueront pas de me le faire remarquer. Parfois, je me pose cette question : s’ils se rendent compte que je ne suis qu’un enfant.

    – Ne leur en veux pas, petit bonhomme. Ils t’appliquent à la lettre ce qu’ils ont vécu eux-mêmes. Je vais te dire ; le printemps est une saison qui n’existe que dans la campagne, uniquement pour elle. Si elle était pour quelque chose dans la vie des hommes, j’imagine que je serai la première servie. Or, tu le vois, je ne suis qu’une grabataire, une bouche inutile, puisque je ne produis rien.

    – Pourquoi dis-tu cela, Grand-mère ? Je t’assure que je ne les entends jamais prononcer de tels mots. Si d’aventure ils le faisaient, je crois que je le leur ferais sentir d’une manière ou d’une autre, car les mauvaises paroles entraînent bien souvent, de plus exécrables qu’elles.

    – Je te remercie du fond du cœur, jeune écervelé. Je dois néanmoins te rappeler une chose. Je te devine  bien innocent pour t’opposer aux adultes malveillants. Toi qui cours la campagne du matin au soir, as-tu déjà vu un ruisseau contrarier le cours d’un fleuve ? Le flux de l’un fait vite oublier à l’autre ce qu’il fût, en le noyant dans ses flots.

    – Tu as raison, comme toujours grand-mère. À ce jour, je n’ai pas encore observé ce genre de phénomène. C’est sans doute parce qu’il n’existe pas, puisque tu me l’affirmes.

    – Tu vas me trouver insistante, mais tu n’as pas répondu à ma question, posée il y a un moment, à propos du temps. Cela m’étonne de toi, qui devances toujours mes pensées !

    – Oh ! C’est vrai, mes idées suivaient le ruisseau de la prairie du bas, et du coup, je ne distinguais plus autre chose que les vieux saules qui la bordent d’un côté et des peupliers de l’autre. Eh bien, tu vas être contente, ma chère ; aujourd’hui fut un jour au long duquel le soleil s’en est donné à cœur joie. Si j’avais pu le fixer, je suis certain que le lui aurais trouvé plus de rayons qu’à l’ordinaire.

    – C’est étrange ce que tu me dis, petit ;

    – Pourquoi cela, grand-mère ?

    – Parce que tu devrais te souvenir que si je ne vois plus, mon ouïe est sans défaut ainsi que mon odorat. Tu comprends donc que je sais que le soleil n’a point brillé comme tu le prétends, mais qu’une pluie fine, comme seul l’automne les invente, a recouvert la campagne. Tu te rappelles que je n’aime pas les mensonges ni ceux qui les prononcent.

    – Mais, grand-mère, ce n’en est pas un ; tout juste une omission de ma part. Je voulais juste qu’un instant tu sois heureuse, imaginant que celui qu’il me plaît de nommer le Roi soleil illumine un peu la grisaille qui occupe ton esprit depuis ces années. Mais comment peux-tu être certaine avec autant d’assurance ce qu’il en est vraiment, puisque tu ne peux rien distinguer ?

    – Je t’ai parlé de l’oreille, fiston, et elle a enregistré le goutte-à-goutte permanent du toit mal assemblé. Ne t’ai-je pas dit que mon odorat était si affûté, qu’aucune fragrance ne lui échappe ? Quand tu t’es présenté à moi, ton sac d’écoliers encore accroché à tes épaules, j’ai senti ce courant d’air humide qui te suivait, ainsi que celui du cuir mouillé. Il y a aussi l’émanation de la boue collée à tes galoches. Tu devrais vite les enlever avant que l’on te fasse des réflexions, car tu as dû en mettre sur le parquet et que la Françoise n’aime pas cela.

    – Je ne vois pas en quoi cela la dérange. Que la terre soit  mouillée ou sèche, samedi, c’est moi qui vais passer la paille de fer sur le plancher et à sa suite l’encaustique, pour finir par la brosse à pied.

    – Je comprends ton amertume, mon garçon. Cependant, toutes les tâches que l’on te confie ne sont destinées qu’à te faire analyser les choses de la vie. Toi-même les enseigneras un jour à tes enfants, et lors de ces commandements, tu souriras à la pensée que ta mémoire est heureuse de revivre ces instants que tu maudissais.

    – Tu es encore fâchée contre moi, grand-mère, à cause de mon mensonge ?

    – Mais non, grand bêta, je ne le suis plus, car j’ai deviné ce faisant, que le seul rayon de soleil qui ose rentrer jusqu’à ma chambre, c’est toi, avec ce caractère qui s’affiche de saison en saison. Et puis, pourquoi ne pas te l’avouer, petit garnement ? C’est avec tes yeux que je vois, tes odeurs que je vis et tes paroles que j’entends cette existence qui, pour moi, se fait si discrète de jour en jour. Allez, donne-moi ta main et continue de me conduire dans la vie que tu aimes.

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  • LE JOUR, DÉCLARE SA FLAMME  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    - Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous dire que ce n’est pas moi qui aie incendié la forêt. Combien même le voudrai-je, qu’il me serait impossible de le faire tant l’humidité est grande, à cet instant de la journée. En vous offrant la photo du jour naissant le matin de la Toussaint, je me doutais que c’était comme un cri de désespoir que l’aube nous adressait ; une sorte de chant du cygne de la période sèche. Celui qui illustre mes propos semble, quant à lui, griller ses dernières cartouches. Mais qui aurait l’effronterie de le lui reprocher. Il nous a tant donné au cours de cette saison qu’en ce qui me concerne, je n’aurai pas l’audace de lui refuser un temps de repos. Après tout, s’il nous faut nommer un responsable, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même. Il me suffisait de mettre en œuvre le matériel et  ses accessoires  indispensables pour engranger son énergie, afin qu’il me la restitue le moment voulu, sous une autre forme lumineuse.

    Je vous avouerais que souvent il m’arrive d’être amer, à l’idée que la nature nous sert sur un plateau tout ce qui nous est nécessaire pour traverser la belle existence, sans que nous soyons obligés de faire de l’ombre à nos voisins, ni voler les pays détenteurs de tous éléments, qui, hélas, se retrouvent dépouillés par la faute de nos pillages incessants. Oui, quoi que nous en disions, ceux dont on pense qu’ils sont  pauvres sont en fait les plus riches ! Quand je me souviens que certains sont allés au bagne pour avoir dérobé un pain ! C’est vrai, c’était un temps tourmenté, celui où l’on ne voulait pas voir la misère stationner sur le seuil de nos demeures. Mais depuis, loin de disparaître, elle continue de grandir.

    Je suis désolé, mes amis ; alors que je lève les yeux de sur mon clavier, je découvre que mes idées se sont égarées vers un sujet différent de celui auquel je pensais. Cependant, pour moi, il est si important, que je ne renie pas mes paroles. Car, qu’on le veuille ou non, c’est bien ainsi que l’on surprend que le soleil ne paraisse pas de la même façon pour les uns ou pour les autres. Ce ne sont pas ses rayons, aussi puissants qu’ils soient, qui feront disparaître les ténèbres dans les cœurs meurtris. C’est sans doute également pour cette raison que l’aurore me voit présent sur la terrasse pour l’accueillir. Elle devine les prières que murmurent mes lèvres dans l’intimité du jour naissant.

    « Ô ! Ciel toi qui es si charitable, ne feins pas  d’ignorer ces peuples qui restent dans l’ombre, et ne les tiens pas à l’écart de ta générosité. Arrête-toi un instant en traversant les villages et ose de temps à autre, rentrer jusqu’au fond des cases. Si tu es capable de déclarer ta flamme sur mon pays, pourquoi en priver ceux qui l’espèrent depuis si longtemps ? Offre aux démunis ta chaleur, tes couleurs, et les parfums qu’ils font naître, alors que les rayons imitant des baguettes magiques redonnent vie à chaque élément qu’il touche. »

    – J’entends quelques voix s’élever, me signifiant que l’on ne peut déranger un ordre établi. Mais, le vol, fait-il partie de la panoplie de l’existence, au même titre que la trahison ? Ne pourrions-nous pas mettre un terme à nos désirs fous de vouloir, tels des enfants, tous les jouets exposés dans les vitrines ? Est-il si difficile de laisser sur les étals les produits fabriqués par des gosses ou leurs parents, partageant la même misère ? Tous ces individus sont privés de rêves pour que nos songes soient beaux et doux. Je lis souvent, ici et là « je ne suis pas un mouton ». Pourtant, chaque jour je vois le troupeau grossir, alors que si peu d’entre nous le quitte. Mais s’en extraire ne veut pas dire pour autant, devenir berger ou chien de garde. Il faut avoir le courage de s’en éloigner le temps nécessaire pour faire réfléchir ceux qui s’enrichissent sur la misère. Il est une posture de nos pays qui semble ne pas retenir l’attention du plus grand nombre. En exploitant le travail produit par des gens qui gagnent à peine de quoi s’offrir un repas, seules, les multinationales se remplissent les poches, car sur leurs territoires, la pauvreté aussi progresse. De nos jours, chez nous, des ouvriers doivent choisir entre se nourrir ou se loger, puisque l’on donne à fabriquer par d’autres ce qu’ils avaient coutume de faire eux-mêmes. Le fruit du labeur est rongé par le ver, et il est devenu inconsommable.

    Vous me pardonnerez, mes amis, ces propos que je n’ai pas l’habitude de prononcer. Mais, voyez-vous la pluie qui nous honore de sa présence aujourd’hui, me laisse à penser que la coupe est pleine, et que dans un matin comme celui-ci il serait temps que la misère se lève, que les gens fassent comprendre à leurs dirigeants qu’ils ne réclament pas l’impossible, seulement retrouver le bonheur qu’on leur à confisqué, ainsi que leur dignité, puisqu’une fois pour toutes, il est certain que le soleil brille pour tout le monde.

     

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