• — À parcourir mes billets, je me doute que certaines personnes imaginent que mon passé est définitivement ancré à mon présent, comme si ce dernier avait besoin de l’essence des jours anciens pour construire les nouveaux. Rassurez-vous ; si le futur n’ignore rien du jour en cours, alors que par-dessus son épaule il donne l’impression de feuilleter les pages déjà noircies, c’est que le temps qui ne sait faire aucune différence du vécu, associe les souvenirs aux individus, afin de n’en perdre aucun. Nous sommes, que nous le veuillons ou pas, dépendants de notre histoire. Il n’est pas un instant sans que nous ayons besoin de lui, pas un seul moment où nous ne nous reposons pas sur lui, aucun jour qu’il s’invite au balcon de notre mémoire pour y prélever des éléments destinés à  l’enrichir. Il est une expression qui illustre bien mon propos et nous sommes nombreux à l’avoir utilisé, sans pour autant avoir cherché à l’analyser :

    — Avoir les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.  

    — Cette phrase, n’est-elle pas pour nous rappeler que malgré nos désirs et nos espérances, nous sommes à tout jamais englués dans notre créature et que nous pouvons endosser autant de costumes qu’il nous plaira, que nous ne pourrons jamais éliminer celui qui les habille.  C’est un peu comme en nos demeures. Nous pouvons perdre notre temps à aménager, changer la décoration et mille autres détails, jamais nous ne touchons aux fondations ni aux poutres maîtresses.  

    Et puis, savoir mon passé cheminant à deux pas derrière moi ne me gêne nullement. Il ne m’a jamais empêché de regarder droit vers l’horizon. Au contraire, je fus si éloigné parfois que j’aurai pu l’imaginer définitivement oublié. Mais non ; il n’en va pas ainsi dans l’existence des hommes. Celui que je croyais perdu en vérité m’avait devancé et m’attendait patiemment sous un autre ciel. En fait, c’est sans doute étrange, mais notre vie ressemble à la période estivale pendant laquelle chacun quitte sa résidence principale avec la joie au cœur, mais en conservant précieusement la clef de sa demeure enfouie au fond de la poche, la main soigneusement posée dessus, afin qu’elle ne s’égare pas. C’est alors que nous devons admettre que les souvenirs, quels qu’ils soient, ont remplacé le cordon ombilical que l’on s’était empressé de couper à l’instant où nous sommes apparus. Pour ne rien vous cacher, cette analyse me convient parfaitement.  

    Évidemment, me direz-vous, je ne vais pas marquer contre mon camp ! Sans vouloir vous ennuyer avec mon passé, je puis vous dire néanmoins que tous les éléments étaient réunis pour qu’en moi la graine de la haine vienne à germer et grandisse chaque jour davantage. Et bien, il n’en fut rien. Chez moi, ce sentiment fut tellement exsangue et privé d’espérance, qu’il a fini par s’éteindre comme le feu dans l’âtre, lorsque personne ne rajoute une bûche.

    Je compris alors qu’un temps qui me parut horriblement long, ma vie se sentit orpheline, car elle se complaisait à rendre mes pas hésitants. Mais, comme cela se passe quand l’on taille un arbre du verger, à la saison suivante il développe un nouveau rameau et c’est lui qui est chargé de l’évolution du bourgeon qui nous offrira la fleur. Pour notre plaisir, elle se transforme en un fruit délicieux, dont la saveur restera pour toujours dans notre mémoire. À l’instant, je vous disais avoir apprécié sans restriction aucune cette période de vie. Elle participa grandement en s’appliquant à conforter ma construction. Ce n’est que bien plus tard que je compris la raison qui avait fait de moi un être qui ne perdrait pas son temps à pleurer sur lui-même, gaspillant mon énergie, en accusant les uns ou les autres de mon infortune et à déplorer que l’on ait essayé d’enlever radicalement l’espérance de mes songes. Bien avant l’âge dévolu pour un tel état d’esprit, j’ai eu la chance presque insolente de me tourner vers mes semblables.  

    Je me suis mis à aimer le genre humain avec la passion qui me faisait passer le plus clair de mon temps dans la campagne. Le secret s’y trouvait, à l’abri des regards. C’est là que je découvris la chose la plus merveilleuse, alors que si peu de gens avaient osé faire le rapprochement. La nature et les individus avaient un  destin commun, parce que l’une était en quelque sorte la mère de l’autre, et même de tous. Le temps eut la gentillesse de me montrer de nouvelles routes, de celles qui s’éloignent des villages trop possessifs. C’est sur leurs bas côtés que je vis s’épanouir les fleurs de la vie. Il n’y avait plus de doute, je ne pouvais qu’apprécier les jours qui réservaient leur aurore dans l’intimité des brumes. Partout, il y avait des gens à aimer, à aider et à comprendre. En tous lieux, la nature est débordante de bienfaits, et chaque peuple ressemble à son environnement, sans toutefois que cela soit du mimétisme. Chacun conserve ses secrets. Mais je puis vous le dire, sans pour cela n’en révéler aucun :  

    Il n’est aucun jour qui refuse de s’appuyer sur le précédent pour vaincre la nuit.

    Ainsi, le passé vit-il dans l’ombre du présent ; il n’y a qu’à cette place qu’il est bien. Il semble nous dire qu’il ne nous quittera jamais même si nous l’en prions, puisque de toute évidence, il se tient prêt à nous secourir, si par malchance nous venions à faiblir. C’est lui qui nous donne l’élan nécessaire pour aller conquérir les ans qui s’ennuient devant nous. Celui qui nous est réservé, nous avons le devoir de le consommer, car il est assez vaste pour laisser cohabiter toutes les étapes de notre vie afin que nous ne soyons ni nostalgiques ni mélancoliques des unes ou des autres. Et puis j’aime bien dans mon passé, à intervalles réguliers, y retrouver les amis qui ont toujours la main tendue vers nous, avec, nichée dans le creux, une merveilleuse histoire où les temps s’entremêlent.

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    Image du net. « Les temps modernes »  

     

     


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  • — Je n’ose écrire « enfin », car je sais bien que tu n’es pour rien dans la lenteur de l’acheminement du courrier. À cet effet, il me faut te préciser que pour le reste, il en va de même. Je n’affirme pas que le trafic est interrompu, mais il se dit qu’il est réduit à son minimum, y compris celui avec nos voisins sud-africains. Il semble bien qu’ils ne soient pas mieux lotis que nous. À vrai dire, nous n’en souffrons pas outre mesure dans notre lointaine brousse, si ce n’est que nos produits restent indéfiniment sur les quais, livrés à la convoitise des gens toujours aux aguets de bonnes affaires pour eux, alors que pour nous, ils nous laissent les mauvaises, en même temps que les surprises.

    Mais mon cher fils, bien que je te sache attentionné à notre égard et à la plantation, ce n’est pas pour me plaindre que je t’écris.  

    J’aurais pu le faire depuis deux ou trois jours, mais je dus attendre que mon pauvre cœur se calme un peu, car à battre trop fort, et surtout d’angoisse, il ne permet pas à la main de demeurer suffisamment sereine pour respecter l’ordonnance des lignes. À travers celles qui nous parviennent, nous comprenons que tu ne dis que l’essentiel, pour ne pas nous tourmenter. Ton père en sait lui aussi beaucoup plus qu’il ne l’avoue. Il a des nouvelles du conflit par d’autres planteurs, lors de leurs réunions mensuelles. À chacun de ses retours, il répond sans cesse de la même façon à mes questions, que parfois, il juge trop pressantes. Ce sont toujours les éternels mots qui reviennent : ce n’est pas beau, une guerre que les animaux ne se feraient jamais ! Ou encore :

    — Elle n’est pas près de se terminer ! Ce qui me fait le plus mal, c’est quand il prétend que c’est une véritable boucherie. Notre voisin affirme haut et fort que ceux des colonies sont mis d’autorité en première ligne. Tu comprends mon anxiété qui tourne à la maladie quand de telles nouvelles circulent à travers le pays. Te dirai-je aussi que je suis toujours à m’imaginer qu’un jour, tu peux être blessé, mais que nous l’apprendrons que plusieurs mois après.

    Il me vient parfois l’envie de maudire le temps qui semble prendre plaisir à jouer avec nos nerfs. Mais, vois-tu, on ne peut empêcher une mère de crier à son enfant d’être très prudent. Je devine que tu ne cherches pas à devenir un malheureux héros, mais juste un valeureux officier prenant soin de ses hommes comme s’ils étaient la clef qui ouvre la porte vers la vie.

    Pendant que je me souviens de quelques-unes d’autres de tes remarques (je ne sais pas où ton père a mis ta dernière lettre), tu nous fais part de ton désir de te rendre du côté de Saint-Malo. Cela t’honore de penser aux aïeux. Seulement, ce n’est pas pour te décourager que je te dis cela, en deux siècles, il s’est passé de nombreux événements. Je serai fort étonnée qu’il reste quelques membres de notre famille. Tout comme les nôtres, à l’époque, ils se sont embarqués pour découvrir le monde. Si aucun de nous n’est jamais retourné au pays, pourquoi les autres l’auraient-ils fait ? Il y avait tellement de terres à conquérir ! Je ne veux pas que tu penses que je renie notre passé. Mais la sagesse me commande de te dire de ne pas déranger la mémoire d’une lignée que nous avons perdue de vue depuis si longtemps. Les âmes sont faites pour être priées, pas pour être tourmentées. Notre famille depuis presque deux siècles a construit sa nouvelle résidence dans les îles de l’océan Indien. C’est là que se trouve sa descendance.  

    Tu faisais allusion à la haine qui semble nourrir les hommes. Si elle est à déplorer, toutefois, elle n’est pas récente. Souviens-toi des combats que se livrèrent les clans sur notre territoire. Tu sais que nous ne sommes jamais à l’abri d’une rébellion à l’intérieur du pays. On peut dire sans se tromper que les plateaux, les côtes, les savanes et les forêts forgent les gens à leurs images et ils donnent à chacun un caractère différent. Ils ne peuvent se rencontrer sans se heurter ! Au milieu de cette haine qui fait son chemin dans le cœur des hommes, j’ai cependant une bonne nouvelle à t’annoncer.  

    La plantation n’a jamais été aussi belle, les fruits et les épices seront d’une qualité remarquable. Ton père est satisfait. Pour l’instant, je ne veux retenir que cet état d’esprit, car lorsque l’heure sera venue de récolter, si la guerre n’est pas terminée, au milieu des grains de café, comme ceux des autres produits s’y trouveront également de nombreuses larmes. Elles seront comme notre modeste contribution à l’effort que chacun doit faire.

    Je maintiens qu’ici nous ne connaissons pas les rigueurs et les privations auxquelles les gens de France se heurtent chaque jour. Un administrateur nous disait que là-bas, les campagnes se sont vidées et que ce sont les femmes qui mènent les travaux des fermes. À l’entendre parler, nous comprenons qu’ils seront nombreux, les malheureux qui ne retrouveront plus les manchons des charrues. Tu vois, mon cher fils, j’aurais tant aimé t’entretenir de choses plus gaies. Mais dans cette tourmente où est entraîné le monde, où pourrions-nous trouver des arguments qui prêtent à plaisanter, un de ceux dont le bonheur s’ingénie à poser un sourire sur chaque instant que les jours inventent  ? Le mien, je crois que je le retrouverai lorsque tu nous reviendras, car je l’avais cousu dans la doublure de ton sac, afin qu’il te suive partout là où tu seras. 

    Prends soin de toi, mon fils, et si tu n’avais pas le temps ou le courage de prier, sache qu’ici, nous le faisons pour toi et aussi pour ceux qui t’accompagnent.

    Ta mère qui a hâte de te serrer dans ses bras, comme lorsque tu étais petit, allant pieds nus à travers la plantation.

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  • Ma chère mère,

     

    – S’il vous plaît, d’imaginer que mon écriture est irrégulière, n’allez pas penser pour autant que ma main tremble à ce point que je ne puis la maîtriser. Cependant, avec beaucoup d’humilité, je vous avouerai qu’il n’est pas que les doigts qui se mettent soudainement à s’agiter lorsque dans la tranchée, nous nous faisons si petits qu’il me semble entendre ricaner les rats. Mes hommes et moi, parfois, il nous arrive de nous demander pour quelles raisons ceux d’en face en veulent tant à notre peuple. À moins qu’ils ne désirent s’emparer de notre pays que pour s’approprier son histoire et sa grandeur. Souvent, il me vient à penser que de toute notre famille, j’aurai donc été le seul à connaître la guerre ! Croyez bien que je n’en revendique nullement le privilège. Tant de haine est mise pour défendre ou conquérir un malheureux arpent de terre déchirée jusqu’aux entrailles par les obus et la mitraille ! Jamais une parcelle de territoire n’aura coûté plus cher en aucun pays du monde. Il nous est si difficile de quantifier le nombre exact de vies qu’il aura fallu pour occuper des boyaux et des tranchées qui sont semblables aux nôtres, à moins qu’elles le fussent précédemment, et perdus lors d’une bataille antérieure.

    Rien ne ressemble plus à une dépouille que celle allongée à ses côtés, alors qu’elle gît face contre terre, comme si elle ne désirait pas que l’on remarque les sillons laissés sur le visage, par les larmes dont on ne peut empêcher qu’elles coulent déjà à l’instant d’avant le grand saut. Qu’avons-nous donc de plus que les nos voisins, qu’à la fin nous ne voulions céder ? Nous ne sommes que des hommes qui ont tous une famille, qu’elle soit d’un bord ou de l’autre de la frontière ! Malgré les terribles épreuves qui les attendent, à aucun moment, les soldats des deux camps n’envisagent le pire. Sommes-nous inconscients à ce point qu’aucun de nous n’entrevoit qu’à l’instant suivant, il pourrait ne plus être ? Et pourtant, c’est par centaines que ces pauvres hommes abandonnent à la vie les leurs qui tremblent loin, dans leurs foyers.  

    Je sais mère que mon courrier n’est guère réjouissant.  

    Ma qualité d’officier me permet d’en dire sans doute plus que la censure l’autorise. Mais s’il ne se trouve personne pour expliquer ce que nous vivons, que retiendrait l’histoire à notre sujet, et des sacrifices que nous faisons pour défendre notre patrie ? Je ne connaissais pas celle qui se nomme ainsi, le ciel de notre pays étant si loin et surtout plus ensoleillé ! Pour être honnête, je vous avouerais mère, que j’ai été profondément déçu en découvrant le territoire de mes ancêtres ! Chez nous, le père, et les anciens nous en avaient dit tant de bien ! Ils ne tarissaient jamais d’éloges sur la paysannerie, les villes qui se regroupaient auprès du clocher, à deux pas des défunts dont le cimetière jouxte les églises.

    Il est vrai que je n’eus pas le plaisir de faire du tourisme, comme ils nomment ici les visites des lieux. Nous avons pris notre baptême du feu quelques jours seulement après avoir débarqué. Pour dire un mot de notre voyage, je ne vous cacherai pas que s’il ne fut pas déplaisant, à mon goût, il fut beaucoup trop long.  

    De nombreux compagnons furent éprouvés par ces trois mois passés à contourner le continent africain. Pour ces raisons de délais interminables et des escales à la sécurité incertaine, on nous a prévenus que nos permissions auront lieu sur le territoire. À ce sujet, je me demande si cela serait une bonne idée que je me rende à Saint-Malo.

    J’aurais bien aimé voir à quoi ressemble la contrée de mes ancêtres. Lointaine, certes ; mais notre famille néanmoins. Qui sait ; peut-être quelques descendants résident-ils toujours entre les murs de cette vieille ville ; il me paraîtrait judicieux d’essayer de faire connaissance afin de renouer le fil d’une histoire qui nous est commune ! Mais, je ne me fais pas de fausses idées. La position que j’occupe demande à ce que je garde la tête sur les épaules et que je ne m’égare pas sur des chemins de traverse. Il n’en va pas seulement de ma vie, mais surtout celle des hommes que j’ai sous ma responsabilité. Avoir d’autres pensées que celles ayant trait aux batailles est bénéfique sur le moral, mais nous devons nous interdire de fermer les yeux pour voir de quel côté elles  disparaissent, au moment où le clairon sonne un nouvel assaut.  

    Suis-je donc devenu si égoïste, mère ; ou est-ce la guerre qui me rend ainsi qu’à aucune ligne, je ne vous ai demandé des nouvelles de vous-même, de celles du Père et de tous les nôtres ? J’imagine cependant l’état de la plantation à cette saison où les fruits doivent faire ployer les branches des arbres dans le verger, et des caféiers. Je ne parle pas de votre chagrin. Je devine qu’il est grand de savoir votre enfant si loin en un pays sur lequel il ne pleut que des bombes et où les canons ne prennent jamais un moment pour respirer et refroidir.  

    Toutefois, je puis vous rassurer, ma chère mère.

    Je partage mes pensées entre vous et ceux qui nous ont toujours protégés. Je n’oublie personne dans mes prières, de sorte que je les sens auprès de moi pour me guider dans mes décisions.

    Mère, mon temps de repos touche à sa fin. Il me faut regrouper mes hommes et leur parler même s’ils préféraient que nous échangions d’autres choses que celles de la guerre. Cette nuit, nous changeons de place, pour nous rendre plus au nord, paraît-il. Je vous écrirai, sitôt que nous serons sur notre nouvelle position. Dites à Père que je ne l’oublie pas et que j’aurai tant à lui raconter lorsque je rentrerai au pays.

    Votre fils qui vous aime, mère, même si durant mes jeunes années je n’ai pas toujours songé à vous en faire part. Nos cœurs ne sont-ils pas semblables ? (À suivre)

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    Image glanée sur internet  

    S’il vous plaît de lire la réponse de la mère, merci de patienter jusqu’à demain

     

     


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  • — Alors que l’on parcourt les titres des journaux nationaux ou étrangers, nous avons toujours cette mauvaise impression du « déjà vu ou lu ». C’est que, contrairement à ce que l’on essaie de nous faire croire, les nouveautés dont on cherche à nous persuader qu’elles sont de récents plats, ne sont en fait que des mets maintes fois réchauffés. C’est que dans tous les pays, la vie à ses traditions qui résistent aux ans et qui ne veulent en aucun cas apporter le moindre bouleversement. On pourrait presque résumer notre histoire en une phrase :

    Un beau matin, le jour fut et depuis cet instant, rien ne changea dans l’esprit des hommes. Personne n’a osé déplacer une virgule aux choses de l’existence que le temps complice nous a laissés écrire. Quelle que soit notre position sociale, la plupart du temps, les espoirs s’évanouissent avant même d’avoir vécu. Pour apaiser nos malaises, en certaines régions on permet aux griots et aux troubadours de traduire les contes d’une autre époque en leur associant des images et des sons improvisés dans l’instant. Mais les lamentations sont toujours les mêmes. Les cithares et les balafons, indifférents aux regards des hommes, entonnent chaque soir leurs airs lancinants dont ils connaissent chaque parole et dont aucune note ne saurait manquer une corde, colportés par les tam-tams par delà la forêt et les océans.

    S’il était un fait nouveau qui mériterait d’être rapporté, c’est qu’en tous points du globe, les éléments indispensables à l’existence se meurent. Un peu partout, les portes sont grandes ouvertes aux audacieux que l’on encourage à chercher coûte que coûte les essentiels, privant les indigènes de richesses naturelles. Si les résultats sont trop longs à mettre au grand jour, des perspectives d’un autre genre sont concoctées par les apprentis sorciers. De cette agitation, et de cette révolution industrielle, nous avons le sentiment que, selon la formule consacrée, la montagne a accouché d’une souris. La finalité ne déroge pas à la règle. Les riches le seront toujours plus, tandis que les laissés pour compte s’appauvriront davantage. Chez les plus démunis, l’imagination restera le sport quotidien pour faire en sorte qu’une journée ne soit pas plus mauvaise que les précédentes.

    À l’image de ces femmes qui se dirigent vers le marché aux poissons parce que sur l’étal du boucher les quelques morceaux d’une viande douteuse sont inaccessibles à leur porte-monnaie, du fond duquel les menues pièces s’ennuient que de nouvelles ne les rejoignent pas ! La pauvreté est toujours plus supportable quand on est plusieurs à la partager. Le dégras que nous venons d’évoquer, fut, il n’y a pas si longtemps un quai à peine assez grand pour y accueillir les nombreux pêcheurs courageux qui osaient affronter les puissants rouleaux. Cela ressemble à des clichés d’un siècle passé. De nos jours, même l’océan se désole de ne pouvoir contenter les ventres criant famine. Le plus souvent, les filets  eux-mêmes semblent vouloir hurler à leurs propriétaires qu’ils sont devenus beaucoup trop importants et qu’eux aussi finissent par s’ennuyer dans une eau souillée par les déchets du monde entier qui sans cesse tournent en rond sur les mers. Les puissantes pirogues hauturières, en un temps pas si éloigné,  ne sont plus que de faibles concurrentes à des compagnies de pêche venues de partout dérober aux autres ce qu’ils ont épuisé chez eux.

    À regarder l’expression des femmes, on comprend qu’elles se disent qu’il est inutile d’aller plus avant. Les filets une fois de plus ont été remontés presque vides. Seuls quelques inconscients ou suicidaires se sont laissé piéger, las sans doute de ne plus trouver la nourriture qui leur permettrait de devenir de grands et beaux poissons enviés de tous. Aux clientes désabusées, ils n’offriront qu’un maigre squelette qui parfumera à peine les aussi discrets légumes ou la poignée de riz flottant dans une eau qui s’ennuie à bouillir dans une marmite d’un autre temps, sur des braises qui sont les dernières à ignorer la crise. C’est alors que l’on se prend à imaginer que ce n’est pas tout à fait par hasard que l’on porte les enfants dans le dos en certaines contrées. De cette manière, ils n’entendent pas distinctement le cœur de la mère battre de chagrin quand elle va au-devant des événements et aucun des frissons qui courent sur leur peau ne leur échappe. Ils n’ont pas à s’impatienter s’ils ne voient pas l’horizon s’abaisser de jour en jour, comme pour signifier qu’il n’est plus temps de laisser divaguer les espérances, et qu’il n’est pas utile qu’ils aillent marcher à la rencontre de la misère et de la pauvreté toujours grandissante. D’ailleurs n’ont-elles pas déjà pris place aux côtés des habitants, sous un même toit ?

    Si leur construction d’homme commence derrière la mère, c’est sans doute que l’on a estimé que leur vie doit réfléchir avant de leur permettre d’imprimer leurs traces dans le sable. On croirait qu’ils devinent, si jeunes, que l’on n’a jamais observé un fleuve remonter vers sa source, pas plus que l’on voit les vagues retourner à la mer après s’être acharnées sur la côte qui se dépouille sous leurs coups de boutoir. Dans certaines régions, c’est à l’heure où les estomacs crient famine que les minarets appellent à la prière qui nourrit l’âme. Il sera toujours temps au soir d’allumer le réchaud à charbon ou à pétrole pour inventer le repas, qui assurément contentera  d’abord les ventres avant l’esprit.

     

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  • — Il serait intéressant de pouvoir lire les récits ou les livres de bord des grands navigateurs qui permirent au vieux continent du nord d’apprendre qu’il n’était pas le seul égaré à la surface des océans. Certes, de loin en loin, quelques-uns de ces recueils parvinrent jusqu’à quelques privilégiés, mais la plupart des descriptions allaient toujours dans le même sens. La parole, alors, n’était pas donnée aux indigènes, dont on ne se gênait pas pour dire qu’ils n’étaient que des sauvages. Cependant, hormis la corruption, le vol et la violence gratuite, les découvreurs de tous horizons n’apportèrent pas grand-chose à ces populations insolemment considérées comme des êtres issues d’autres planètes.   Pourtant, ces peuples premiers avaient déjà plusieurs longueurs d’avance sur ces hommes qui abordaient les îles et les continents sortis le matin même des brumes, comme s’ils étaient des obstacles sur les routes maritimes.

    Autant vous le dire tout de suite ; nous venons de poser le pied sur celui qui resta longtemps méconnu, en raison de la direction des vents qui ne facilitaient pas l’accès aux côtes, elles-mêmes dissimulées derrière une épaisse mangrove. Les voyageurs qui avaient le privilège de pouvoir fouler le sol de ce nouveau pays auraient pu dire de lui qu’il ressemblait en tous points à un océan, sauf que celui-ci était planté d’arbres, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Aucune navigation n’y était envisageable. On ne pouvait que marcher à l’aveuglette des jours et des nuits, sans rencontrer la moindre âme qui vive. C’était un continent que le soleil n’éclairait pas, ses rayons étant prisonniers de la canopée. Il semblait désert, peuplé seulement d’animaux les plus divers et d’insectes de toutes sortes, dont certains étaient très agressifs.

    Évidemment, les hommes qui essayaient d’avancer dans cette jungle ne pouvaient pas se douter qu’ils étaient surveillés et épiés en permanence. Handicapés par leurs lourds équipements, les nouveaux débarqués ne pouvaient se mouvoir comme ils l’auraient voulu. Ils s’épuisaient à jouer de la machette pour se tailler un sentier, se prenaient les pieds dans chaque liane rampante sur le sol. Ils traversaient à grande peine des zones marécageuses infestées de parasites, tombaient sous les assauts des fièvres, notamment celle du redouté vomito negro, connu de nos jours sous le nom de fièvre jaune. En fait, on pouvait dire que les conquistadors qui avaient la chance de revenir à bord de leurs bâtiments étaient des héros. Cependant, les attaques malignes souvent avaient raison de ces envahisseurs mal préparés et beaucoup n’eurent pas le temps de consigner chaque évènement important de leurs expéditions. Toutefois, quelques-uns écrivirent même que ces pays n’étaient que des mouroirs pour les hommes venus du nord. Dès que les alizés étaient assez puissants, toutes voiles hissées, les navires reprenaient la haute mer et se laissaient pousser vers des terres plus clémentes.

    Sous l’effet de terribles tempêtes, certains furent jetés à la côte où les attendaient à fleur d’eau les rochers malicieux, tandis que d’autres terminaient leur aventure dans une mangrove qui se refermait sur les malheureux, telles les plantes carnivores.  

    Depuis leurs observatoires, les autochtones regardaient partir ces gens dont ils ignoraient les raisons qui les avaient amenés un jour à mettre le pied sur un continent qui n’était pas le leur. Le temps s’écoulait lentement ; la vie dans les contrées visitées avait repris son cours alors que sous d’autres cieux, on n’en finissait pas de maudire cette sylve dont on disait d’elle qu’elle n’était qu’une dévoreuse, puisqu’aucun représentant de l’espèce humaine n’avait été rencontré, ni un village dans lequel ils auraient pu être accueillis.  

    Le temps, dont on sait qu’il ne s’embarrasse jamais d’état d’âme, paraissait indifférent à ce qui se passait à la surface de la Terre. La forêt ne le gênait pas, il la survolait ou s’infiltrait entre les troncs, à la manière qu’a le saumon de remonter la rivière en se jouant des rochers. Le long des fleuves ou dans les grands bois, les indigènes coulaient des jours paisibles. Au palmarès des peuples heureux, s’il y en avait eu un en ce temps là, il ne fait aucun doute qu’ils auraient occupé la première place. La vie, ils n’avaient nul besoin que l’on vienne leur expliquer ce qu’elle représentait. Elle était tour à tour le jour, les ténèbres, la sagesse ; elle était aussi hier et aujourd’hui et ils savaient vivre de la même manière le jour ou la nuit. Les observant, on eut dit que dame nature les avait déposés au soir du premier jour où elle avait créé pour leur exclusivité, une immense forêt.

    Mais le répit fut de courte durée. Enfin, soyons modestes, l’histoire s’accorde parfois un temps qui peut s’apparenter à des siècles. On ne le devine que ni nous nous penchons sur les mots et l’espace laissé entre eux. Il est si facile, d’une virgule à un point, de passer d’une époque à une autre !

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