• LA NAISSANCE DES SAISONS 

    CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRE

    L’HIVER

     

    – Dans l’âtre noirci des cheminées de pierres disjointes construites à la hâte, les flammes des bûches éprouvent la plus grande difficulté à éclairer l’espace fermé sur le monde extérieur. Mais pas seulement. Malgré ses efforts, le feu ne parvient pas à chauffer la pièce enfumée, faisant maugréer les habitants. Les plus audacieux disent qu’ils se brûlent devant, mais se gèlent le derrière. Mille fois, ils avaient prétendu apporter des modifications, mais ces dernières étaient toujours reportées au jour suivant. Déjà, les anciens, sages par définition, leur avaient fait la remarque, que ce qu’ils décrivent comme appartenant aux lendemains, est juste à côté, à trépigner sur le seuil de la chaumière. Alors, haussant les épaules, les plus jeunes remettaient du bois sur les braises.

    – Pas celui-ci, disait l’aîné ! Tu vois bien qu’il ressemble à de la paille ; il se consume trop vite. Va chercher celui qui a un grain fin, mais très serré et de couleur rouge. C’est le plus dur que nous ayons par chez nous, avec celui que l’on dit être du bois serpent.

    Traînant les pieds, l’enfant concerné se met en quête des bûches énumérées. Lorsque celles-ci rejoignent le foyer, d’abord, elles font savoir leur désaccord dans de grands crépitements. Comme pour se venger d’avoir été choisit, elles lancent des étincelles dans tous les sens, obligeant ceux qui se tenaient devant de se reculer. Toutefois, c’était une mince consolation, tandis que les flammes, déjà, entamaient l’écorce séchée. Quant aux hommes, leur peau étant si rêche que c’est à peine s’ils sursautaient quand les escarbilles se précipitaient sur eux comme un soldat sur son ennemi.

    C’était aussi l’époque des grands vents venus dont on ne savait où. Ils étaient si violents qu’ils jetaient à terre les ramures qui tentaient de leur résister. La bise glacée s’en prenait à la porte, comme pour l’enfoncer. Elle rageait et sifflait sans discontinuer. À force d’acharnement, elle finissait par trouver le trou de la serrure en émettant une stridulation si forte, qu’elle faisait frémir les résidants, qui, d’instinct, cachaient leurs mains dans la profondeur des poches de pantalon. Fier, le souffle faisait le tour de la maison, se posait sur les choses et les gens, s’infiltrant dans les habits mal assemblés.

    Dehors, plus par vengeance que par nécessité, le froid étreint tout ce qu’il touche. Bientôt, la glace s’empare des flaques que le vent a oublié d’assécher. La rivière elle-même qui pourtant coulait des jours tranquilles se retrouva prisonnière. La nuit prenait possession du monde beaucoup plus tôt et daignait céder sa place au jour qu’après de longues hésitations. Jusqu’à ce matin où les hommes stupéfaits virent que la neige recouvrait tout. Elle était si épaisse, qu’ils ne purent sortir qu’après avoir déblayé un chemin. Ils pensèrent que la planète devenue folle s’était égarée dans l’univers, car aucun bruit ne troublait le silence profond dans lequel ils ne se reconnaissaient plus. Ils imaginèrent que la vie avait disparu. Tout ce qui existait et qu’ils connaissaient parfaitement était absent. Dans la forêt, les arbres, surpris, en laissaient choir leurs branches comme des vaincus abaissent leurs armes. On eut cru qu’ils étaient trop vieux pour supporter le poids des ans. Certains troncs éclatent de désespoirs. D’autres, ne sachant pleurer, s’endorment à la façon qu’ont les anciens trop épuisés. Ils ferment les yeux pour l’éternité. Plus rien ne subsiste ; que l’oubli des choses, du temps et des événements.

    Alors, face à l’étonnement des gens, les érudits y vont de leur science.

    – Ne vous avions-nous pas prédit à maintes reprises que tout ce qui naît connaît sa fin ? Ce qui existe aujourd’hui se meurt demain. Parce que vous êtes ignorants, vous n’avez pas su déchiffrer les messages que le ciel vous a envoyés ! Si vous n’y prenez garde, vous allez bientôt rejoindre les oiseaux qui n’ont pas retenu les leçons que leur avaient enseignées les plus rusés. Ne croyant pas qu’ailleurs le bonheur pût être plus grand que chez eux, ils tombent des branches sur lesquelles ils espéraient trouver un insecte. Hélas ! Eux non plus n’ont pas su interpréter le changement qui se préparait. Seuls ceux qui ont anticipé en s’enfouissant profondément dans le sol ou dans le bois ont une chance de survivre.

    – Si vous connaissez tant de choses, pourquoi ne pas les avoir divulguées, reprocha-t-on aux devins ?

    – Nous l’avons fait, répondirent-ils en soupirants. Mais vous n’écoutiez pas, ou ne compreniez pas. Vous étiez encore à vous dorer dans les rayons faiblissants d’un soleil qui lui aussi, déclinait de jour en jour. Vous imaginiez que la félicité dans laquelle vous vous baigniez du matin au soir vous était acquise pour l’éternité. Sachez une bonne fois pour toutes que ce que l’on nous accorde trop facilement quand vous tendez la main droite, vous est repris de même de la gauche.

    Demain, je vous invite à découvrir le printemps.

     

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  • LA NAISSANCE DES SAISONS 

     

    – Le temps s’étant égaré en quelque chemin nouveau oublia, par les sentiers de l’existence certains de ses enfants. Par son ingratitude, il fit de ces oubliés, des petits orphelins. En fait, ni les uns ni les autres n’étaient réellement coupables de ce fait particulier. Certes, le responsable incontesté avait bien détourné son regard pour contempler longuement ce que l’on disait être alors l’éternelle nuit étoilée. Toutefois, des garnements, comme tous ceux de leur âge, un instant avaient lâché leurs mains et ce geste fut suffisant pour qu’ils se perdent de vue. Oui, dans la forêt, la moindre inattention peut être fatale. C’est précisément à cet instant que le maître du temps prit conscience de cette division et en profita pour les conduire sur des layons de sa connaissance où il prit un malin plaisir de les égarer. Constatant l’œuvre démoniaque qu’il venait de commettre, il pouffa de rire dans sa barbe, dont personne ne sut si elle était blanche ni si elle était longue ou courte, puisqu’aucune âme qui vit ne l’aperçut jamais. Il détourna donc son regard de la Terre, estimant qu’il avait bien d’autres étoiles à fouetter que de s’occuper de chacun des individus peuplant le monde.

    Cependant, bien que prétendant être le maître tout puissant de l’existence, il ignorait qu’à leurs heures, les hommes peuvent être eux aussi des disciples de Machiavel, inventant le mal, le créant et même l’amplifiant à volonté. Le temps se moquait d’eux ? Qu’à cela ne tienne. Ils décidèrent de se passer de lui, et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour le transformer. Pour ce faire, ils commencèrent par le diviser, afin de pouvoir le quantifier plus commodément. Ainsi, de leur imaginaire naquit ce qu’ils dénommèrent la toute première fois, sans toutefois savoir exactement ce que signifiait ce terme. Qu’importe, ils jugèrent que pour avancer il était nécessaire de faire un premier pas, donc ce qu’ils venaient de créer devait les satisfaire.

    Eh ! Bien, contre toute attente, ils constatèrent vite que leur initiative était loin de leur apporter les éclaircissements recherchés ; le temps n’était pas matérialisé ! Les gens les plus expérimentés se retirèrent dans la forêt afin de ne pas être dérangés dans leurs réflexions. Combien de jours et de mois restèrent-ils dans leur monde ? Nul ne le sut vraiment, car hors la notion de l’an premier, ils n’avaient aucun autre repère sur lequel leurs yeux et leur entendement pussent se poser.

    Un matin, à l’heure où le jour peine à s’extraire des ténèbres, le groupe des érudits, comme on les nommait, revinrent au village. C’est alors que ceux qui les attendaient leur reprochèrent, que du temps, précisément, il en leur en avait fallut beaucoup, puisque leur barbe, s’était bien allongée. Mais chacun s’accorda à reconnaître que ce n’était pas sur ce point, si délicat fût-il, que résidait le problème. Les questions fusèrent donc de toutes parts. Une grande surface au milieu du village fut prestement nettoyée, aplanie et ratissée avec une application telle qu’elle se transforma en une page sur laquelle les premiers mots et croquis d’une nouvelle histoire s’ébauchèrent.

    Les savants tracèrent un cercle immense dont ils prétendirent qu’il était le temps, comme ils l’imaginaient présentement. Enfin, l’avaient-ils délimité pour décider qu’il serait la toute première fois, c’est-à-dire le départ, puisqu’il en faut un ! Parvenu à ce résultat, il ne restait plus qu’à organiser à nouveau ce temps pour l’instant abstrait, en d’autres fractions. Des noms circulaient afin que chacune des divisions ainsi obtenues puisse être reconnue et désignée par un mot différent. C’est de cette réflexion que le qualificatif de saison vit le jour.

    Contrairement à ce que l’on peut imaginer, on ne referma pas le grand livre de la vie. On se contenta d’effacer la première page après s’être assuré que les mieux nantis en mémoire se souviendraient des premières écritures afin de les traduire oralement lorsque le moment sera venu de les rappeler aux plus distraits.

    C’est alors que l’on découvrit que les saisons étaient trop longues, pour comprendre les agissements du temps et ensuite le matérialiser. Ce le fut d’autant plus, que la première de ce cycle ne fut autre que celle qu’ils s’empressèrent de nommer l’oublieuse. Sous sa gouvernance, l’homme se replie sur lui-même, son esprit n’est plus fécond, son teint devient terne et chaque matin voit sur son visage se dessiner une ride nouvelle, comme pour souligner l’intensité du désespoir prenant possession de son corps tout entier. La porte de sa demeure reste close, alors que celle de son cœur ne tarde pas à l’imiter.

    Oh ! Rassurez-vous. Ce n’est pas pour interdire à l’amour d’y pénétrer, mais surtout pour éviter à celui qui fut récolté précédemment, qu’il cherche à s’enfuir.

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    Demain, si vous le désirez, nous visiterons l’hiver.


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  • – Dis-moi, ami cher à mon cœur ; pourrais-tu me dire depuis combien de temps nous avons lié nos destins ?

    – Serait-ce que tu en viennes à tester ma mémoire, ma toute belle, ou penses-tu que la sénilité me guette au coin du bois ? Je sais, pour l’avoir souvent entendu chez les humains, que nous avons une « cervelle d’oiseau », mais de là à imaginer que nos souvenirs anciens laissent la place aux plus récents, est une question que je ne me pose même pas. Certes, notre cerveau est sans doute bien modeste si nous le comparons à certaines autres espèces ! Cependant, il nous permet de comprendre tout ce qui est essentiel pour notre existence ! À quoi nous servirait-il d’encombrer notre mémoire par des choses inutiles ? Nous possédons en plus de ceux qui prétendent que nous sommes des écervelés, un élément qu’ils ont perdu au fil des ans. Nous avons conservé intact l’instinct qui nous fût donné le premier jour. Nous pouvons différencier ce qui est bon pour nous, de ce qui ne l’est pas. Et pour te répondre sans provoquer chez toi ta superbe impatience qu’en effet, je me souviens du premier jour comme s’il n’était que celui de la veille.

    – Ne va pas imaginer mon ami que je cherchais à te sonder. Je me doute parfaitement que rien ne t’a jamais échappé, puisque nous sommes ensemble depuis toujours. Je connais donc tes qualités et tes défauts, comme tu sais les miens. Mais ce n’est pas de cela que je voulais t’entretenir en cette matinée. À force d’observer les hommes, j’ai bien noté que parfois ils se faisaient des gentillesses et avaient les uns pour les autres des attentions particulières.

    – Là, ma belle, je me permets d’attirer la tienne sur un fait qui ne manque pas d’originalité. Quand ils offrent, souvent, c’est pour se faire pardonner une mauvaise conduite, plutôt qu’une réelle amitié. Car, au contraire de nous, il leur arrive de se tromper et même de se séparer pour les cas les extrêmes.

    – Oui, tu as raison ; je l’avais remarqué aussi. Mais, rassure-moi, cela ne nous arrivera jamais, n’est-ce pas ?

    – Parfois, je me demande pourquoi tu as des questions, excuse-moi pour le terme, quelque peu idiotes. Depuis que nous sommes unis, as-tu suspecté en moi un comportement étrange ? Suis-je allé m’inviter dans un autre nid, ou m’immiscer dans un repas ou une famille ?

    – Non, c’est vrai. Tu ne m’as pas quittée, sinon le temps nécessaire à trouver un nouvel endroit pour notre habitation, ou un territoire différent pour assurer notre subsistance. Tiens, cela me rappelle notre première rencontre. Tu étais sur la grappe d’un magnifique Wassaye. Elle était abondamment garnie, tandis que je prenais des risques à attraper quelques vieilles graines sur un palmier comou à peu de distances du tien, lorsque tu m’as interpellée.

    – Pardonnez-moi d’interrompre votre déjeuner frugal, belle demoiselle. Si je ne vous paraissais pas déplacé, je vous inviterais à partager le mien. Voyez comme les grains sont charnus ! Sans nul doute, est-ce là la nourriture du dieu des oiseaux pour être aussi délicieux.

    – Je me souviens, en effet. La matinée avait succédé à une aurore timide, et franchement arrosée. Mes membres étaient engourdis et je dus battre des ailes un long moment pour m’assurer que j’étais en état de voler. C’est alors que sautant de branche en branche, je parvins à retrouver tous mes sens. Je venais de quitter le nid familial quelques jours auparavant. Certes, mes parents m’avaient enseigné l’essentiel, mais ils m’avaient bien recommandé que le reste, je devais l’apprendre toute seule. Nous ne pouvons te transmettre que ce dont nous pensons être le droit chemin. S’il existe des layons de traverses, il t’appartient de les découvrir et de les exploiter selon tes convictions. Forte de tes erreurs, tu demeureras sur tes gardes, et ainsi, à ne plus jamais les reproduire.

    – C’est étrange, ce que tu me racontes, car souvent les membres de nos familles vivent en colonies plutôt qu’isolés.

    – J’ai cru comprendre que j’étais trop jeune pour suivre le groupe. C’est ainsi que nous sommes restés dans notre coin de forêt. Néanmoins, je te fais remarquer que nous ne sommes que tous les deux ?

    – C’est encore vrai. Pour notre défense, je dirai que le site de nourrissage était tellement garni, que nous nous sommes juré fidélité sur une lisière qui surplombait un bel abattis. En quelque endroit où nous regardions, il n’y avait que des repas en devenir. Pourquoi serions-nous allés voir ailleurs ?

    – Tu as raison. Le survol de notre territoire est largement suffisant. Ce ne sont pas les incertitudes de la vie qui nous pousseront nous aimer davantage, mais la sincérité des sentiments qui nous unissent, car je ne doute pas un instant que ce que j’éprouve pour toi est identique chez toi, me concernant ?

    – Je vois que tu as besoin d’être rassurée, ma belle compagne. Toutefois, pour honorer ton attachement à ma modeste personne, je dois te rappeler que tu es à mes yeux, aussi indispensable que peut l’être l’humus pour la forêt. Tu es comme le soleil qui permet à l’or de briller, ou les étoiles pour illuminer le ciel ?

    – Oh ! Mon ami n’en dit pas plus, tu vas faire rougir mes plumes plus que de raison. Mais tu sais, à demi-mot, j’ai également saisi qu’à la façon d’un poète, tu cherches à m’expliquer que le temps est venu pour nous, que nous nous mettions en quête d’un joli tronc pour y construire un nouveau nid ?

    – Tu vois, ce que j’apprécie en toi, c’est que tu comprends vite. Oui, agrandissons notre famille et surtout, ne cessons jamais de nous aimer ! Allons, serre-toi contre moi, ferme les yeux et épousons-nous pour la vie !

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  • – Certains me feront remarquer que la nature sait toujours, puisque par définition, c’est elle qui imagine ce dont de quoi demain sera fait. Cela, je ne le conteste pas. Cependant, depuis le temps qu’elle nous a acceptés comme colocataires, je puis vous dire que parfois, elle aussi, il lui arrive de faire quelques erreurs. Certes, elles passent inaperçues, et souvent les confondons-nous avec de simples caprices. Mais là n’est pas le sujet de mon billet, et nous pourrons en reparler lors d’une autre rencontre, si vous le désirez.

    Aujourd’hui, mon observation porte sur les oiseaux que nous nommons caciques culs-rouges ou jaune. Ce sont des volatiles au caractère particulier. D’abord, sachez qu’ils vivent en colonie. Quand ils ont élu domicile en un lieu, à la saison des reproductions, ils reviennent toujours construire leurs nids en forme de chaussette dans les mêmes arbres. Chez nous, une année, ils furent si nombreux dans un eucalyptus bordant l’allée, que par un jour de grand vent et de pluie, celui-ci s’est coupé en deux. Pas moins de soixante-dix habitations en occupaient les branches. Il n’en fallut pas davantage pour que ces longs ouvrages, trempés, faisant un poids trop important pour la frêle ramure finissent par faire rompre la tête et le tronc. Qu’à cela ne tienne. Ils jetèrent leur dévolu sur l’arbre suivant, qui était de la même famille que le précédent. Hélas ! Deux ans plus tard, il connut un sort identique.

    Vous penserez que ce fût une fois de trop, et que, découragés, ils s’en sont allés vers des sujets plus robustes. C’est mal juger ces oiseaux au caractère bien trempé. Après un survol de la propriété, ils se retournèrent vers un pin caraïbe proche de la maison. La première saison, ils furent moins nombreux ; tout juste une quarantaine ; enfin, comprenez que je parle de couples, et pour qui les a entendus, il est inutile que je vous dise qu’ils tiennent de bruyants discours à longueur de journée. Bref, depuis, jugeant que les branches du nouvel arbre sont aptes à supporter leurs constructions, les anciens et les jeunes sont tous revenus. Rouges et jaunes se partagent la ramure. Toutefois, on peut remarquer que les enfants prennent soin de laisser les parents et les aînés faire leurs nids au milieu, comme s’ils cherchaient à nous indiquer que chez eux, on protège la famille. Je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi des logements de cette forme et de cette taille. Pour aussi surprenante que soit ma réponse, j’en ai déduit, à force d’observation, que lorsque l’oisillon naît, il est au fond de la chaussette, naturellement. À mesure qu’il grandit, chaque jour il grimpe d’un niveau, accrochant une patte à droite, puis l’autre à gauche, il s’élève. Jusqu’au jour, où il arrive à l’entrée du nid, qui se trouve être pour lui, la porte de sortie. S’il n’a pas été trop pressé, il peut demeurer quelques jours sur la branche qui le supporte, s’essayant à faire quelques pas et autant de battements d’ailes. Par contre, s’il a mal calculé son coup, il lui arrive de chuter. Et là, mes chers amis, si la chance n’est pas avec lui, ses heures sont comptées. Sauf si, dans les parages, se trouve quelqu’un comme moi, qui aux cris de désespoir de la famille comprends qu’un malheur vient de se produire. Délicatement, je le pose sur un végétal où il sera en sécurité et où les parents continueront de le nourrir jusqu’au jour où il sera capable de se débrouiller seul.

    Ces oiseaux sont attachants, bien que très bavards ? Ils ont toujours quelque chose à se dire. Quand ils s’envolent pour récolter des insectes ou d’autres plats dont ils raffolent, ils partent tous ensemble, et dans la même direction, menant un tapage semblable à celui des enfants à la sortie de l’école. Notre proximité ne les dérange pas, nous donnant le sentiment que nous sommes de vieux amis, à tout le moins des connaissances de longue date.

    QUAND LA NATURE SAIT

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Cette année fut l’une des plus capricieuses. Nous avons eu beaucoup de pluie, de brume de sable venue du Sahara, ainsi que du vent plus fort que de coutume. Cela ne découragea pas nos vaillants caciques, mais pour la première fois depuis des années, ils s’empressèrent de faire de nouveaux nids accrochés aux feuilles d’un palmier royal, distant d’une dizaine de mètres du pin.

    Cela sent la catastrophe, dis-je à mon épouse. On croirait que le ciel va nous tomber sur la tête, à voir leur comportement ! Ils ont trouvé un parapluie naturel. De fait, ils menèrent à bien la dernière couvée, ce qui prouve qu’ils avaient parfaitement estimé la durée de vie des branches de cet arbre au port particulier. Mais surtout, vous l’aurez compris, quelques jours après que nos amis caciques eurent élu domicile dans le palmier, nous avons connu un épisode très pluvieux et venteux. Du pin voisin, de nombreux nids ont pris l’eau ou ont été emportés par les rafales. Ce qui me fait revenir à ma première réflexion, je veux dire, la nature sait et anticipe. C’est à nous de l’imiter en l’observant.

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  • – Il n’est pas courant de parler de la lune. Cependant, bien que très âgée (certains estiment qu’elle pourrait avoir 4,5 milliards d’années) elle nous apparaît chaque soir aussi pimpante qu’une jeune demoiselle. À son sujet, les hommes se sont également divisés. Quelques-uns prétendent qu’elle est née en même temps que le système solaire, alors qu’elle maintient qu’elle est la fille naturelle de sa planète Terre, laquelle accoucha par une nuit d’angoisse.

    Notre satellite est plus sobre, par comparaison à son lointain voisin, éblouissant. Du haut de son solstice, il règne en maître et parfois, ses rayons brûlent les audacieux qui cherchent à le défier. Quant à moi, dit humblement la lune, je ne suis que l’attrait des ténèbres. Je n’ai jamais interdit à quiconque de me regarder en face. D’ailleurs, pour tout vous avouer, j’aime ces yeux qui se lèvent et me suivent entre les nuages. J’en sais des fidèles qui me poursuivent, jusqu’à l’heure où je disparais dans l’autre monde, repoussée par le jour et son inséparable complice. Certes, il fut un temps où des hommes se prosternèrent au pied de ses rayons tandis qu’ils descendaient de la haute sylve. Hélas ! Vaniteux comme il est, un jour il brûla les récoltes de ses innocents, et assécha les sources, forçant le peuple des montagnes à s’exiler des vers les plaines.

    Au contraire de lui, je ne contrains jamais personne à fuir ni à se cacher. À l’inverse, les gens sortent pour me contempler. Oh ! Je ne dis pas que ma vie est parfaite. Moi aussi je connais quelques soucis existentiels. Il arrive que je sois obligée de changer de quartier, que je me rapproche au plus près de la Terre ou que je m’en éloigne. Jusqu’à il y a quelques siècles, j’ignorais que j’étais influente sur le comportement de certains esprits faibles chez les humains. Malgré mes efforts, je n’ai jamais pu empêcher le phénomène de se reproduire. Ainsi, dans l’intimité des nuits durant lesquelles je suis bien ronde et lumineuse à souhait, des plaintes s’élèvent-elles par les fenêtres où de pauvres gens m’invectivent en me montrant du doigt. Dans les campagnes, il en est de même. Des animaux s’assoient et me fixant, me disent toute la peine que je leur occasionne. Alors, pour me faire pardonner, et leur permettre de se reposer, je leur ai promis de me faire si discrète une fois par mois, qu’aucune lueur émanant de mon astre ne viendra perturber leur sommeil.

    Mais je connais aussi beaucoup de satisfactions dont je ne suis pas peu fière, et que le soleil ne ressentira jamais. Tous les passionnés de la nature me consultent avant d’entreprendre leurs travaux. Le bûcheron attend que je sois au plus bas pour couper l’arbre dont il réserve le tronc à la confection d’une pirogue, ou simplement pour construire du mobilier qui doit traverser les ans. Les jardiniers observent mes phases pour semer ou planter. Lorsque je suis descendante, ils mettent en terre les légumes racines, et les végétaux qui doivent s’élever, en période où je suis pleine. La mer et les océans me murmurent leur contentement en laissant aller leurs marées ou leurs reflux.

    Je ne conteste pas que tout ce qui brille a naturellement besoin des rayons du soleil pour qu’on le remarque. La feuille fait aussi appel à lui pour transformer la sève brute en une nourriture élaborée qui s’écoule jusque dans les radicelles les plus lointaines afin de confectionner une nouvelle couche de bois. Mais, ce n’est pas la moindre des consolations, c’est à moi qu’il appartient de faire remonter le sang de l’arbre. Ce mouvement est indispensable, sans quoi le cycle serait interrompu. Bien que souffrant de l’exubérance du soleil, j’ai autour de moi, tous les poètes et les devins de la planète. Les troubadours m’offrent leurs musiques ; les griots m’adressent leurs contes. Mais, il m’arrive aussi d’imaginer des épreuves terribles pour celui qui se prend pour un roi. Je l’éclipse totalement ou partiellement, selon mon humeur. Personne ne peut le voir ni l’entendre dans ces moments-là ; cependant, je vous assure qu’il trépigne de tous ses rayons, sur le bouclier que je forme. Et, là, je souris !

    Puisque nous en sommes aux confidences, je puis bien vous dire le chagrin qui fût mien un certain mois de juillet du siècle dernier. Je pensais ne jamais me remettre de l’outrage que me firent les hommes en se posant à ma surface. Imaginez ; depuis des millénaires, je recueillais les rêves et les songes des enfants comme ceux des adultes. Tout était minutieusement classé, jusqu’à ce matin horrible où ils sont venus piétiner mes trésors ! Alors, j’ai décidé de me venger. Oui, vous avez bien compris. Pour les punir, j’ai fabriqué mon double, mais prenant soin de le rendre inviolable. Ainsi de temps en temps, pour dérouter les esprits malveillants, je crée une treizième lune. Mais ce n’est pas tout. Tandis que mon astre est au plus près de la Terre, et parfaitement arrondit, je le pare de nuances différentes, et surtout, pendant que mon autre brille sous les étoiles, je m’offre un bain purificateur pour faire disparaître de ma surface, les souillures imposées par les humains.

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