• AMERS SOUVENIRS

    — De nos jours, il est un phénomène qui ne cesse de me surprendre. Nous pouvons aller par les routes et les chemins sans que personne ne fasse attention à nous ou ne retienne notre passage.

    Dans les villes, on peut se heurter aux  personnes qui défilent du matin jusqu’au soir sur les trottoirs, dans les grands magasins, alors qu’aucune autre  ne vous remarque, pas même celle ou celui qui encaisse le montant de vos achats. Quelle est donc cette indifférence qui colle à nos jours sans que nous puissions lui refuser le droit d’exister ? Est-elle un fait nouveau ou nous vient-il de quelques lointains héritages ? Je crois que nous pouvons nous rassurer. Il semble bien que de tout temps cette attitude a prévalu, et qu’elle a traversé les siècles sans se faire le moindre souci quant à son devenir.

    Ainsi, la scène que nous montre la photo pourrait-elle traduire les pensées qui suivent.

    — Oh ! La mère, que faites-vous donc si loin du village le bagage à la main ? Ne nous dites pas que vous avez l’intention de nous quitter !

    — Pourtant, si monsieur ! Je vous affirme même que je ne pars pas, je fuis !

    — Que diable ! Quelqu’un vous a-t-il offensé que je vous découvre bien en colère ?

    — Quelqu’un, dites-vous ? Je vous trouve trop généreux, mon pauvre ami ! En vérité, j’aurais pu le faire depuis des années si le courage ne m’avait pas manqué. Il me fallut bien du temps, pour comprendre que pour ceux du village, ma mère et moi nous n’étions pas les bienvenues. Nous étions des étrangères et jamais un autre statut ne nous a été accordé. L’invraisemblable, c’est que personne ne sut, ou ne put nous expliquer les raisons de ce rejet. Ont-ils eu peur que nous les volions, nous, pauvres femmes seules avec aucune ambition sinon celle de survivre ? Cette maudite guerre a fait plus de mal qu’il n’y paraît. Elle a divisé le peuple, faisant naître dans le cœur des gens des sentiments que parfois ils tenaient cachés depuis trop longtemps. De toute façon, c’est aussi bien ainsi.

    Pourquoi resterais-je en un endroit où je n’ai rien construit ? Pour moi, ce fut l’inverse de ce que nous sommes en droit d’attendre de la vie. Plutôt que de s’élargir, ma famille en cet endroit s’est éteinte à petit feu.

    — Il ne faut pas avoir le cœur si gros, la mère ! Ils ne sont pas si méchants que cela, les villageois. C’est seulement parce qu’ils ont le nez baissé sur la terre qu’ils ne voient pas ce qui se passe autour d’eux ! Comprenez-moi ; il est des choses et des mots que par ici nous n’avons pas le temps de dire et dont bien souvent ils en ignorent même la signification.

    — Sans doute avez-vous raison, mais vous viendrait-il à l’esprit de rester en un lieu où vous n’auriez connu que des souffrances ?

    Vous savez tout cela, n’est-ce pas, puisque vous avez été le témoin de ces jours qui ne furent que douleurs accrochées aux jours précédents. Quand j’ai conduit ma pauvre mère à sa dernière demeure, étaient-ils nombreux à suivre sa dépouille ? Et encore ne l’ont-ils fait que pour voir si je versais des larmes ! Je les ai déçus, je pense, car je ne leur en ai offert aucune ! Les gens qui me ressemblent ne pleurent pas. C’est leur cœur qui se brise à jamais ! Certes, entre ma parente et moi, ce ne fut jamais le grand amour. Nous vivions sous le même toit, c’était là notre seul point commun. Elle évoluait dans un monde, moi dans l’autre et ils ne se rencontraient pas souvent. Nos sentiments n’ont pu trouver un terrain d’entente. Nos caractères étaient trop forts et trop différents. Nous avons nourri l’incompréhension de notre orgueil qui nous criait de ne pas mettre un genou à terre. Aucune de nous n’a jamais montré le plus petit regret, pas même une once de remords !

    La vie est cruelle, savez-vous ? Elle nous autorise timidement à nous rencontrer, mais ne parvient pas à nous réunir. Chez l’une comme pour l’autre, jamais nos bras n’ont esquissé le moindre geste qui nous aurait fait se serrer et ainsi permettre à l’amour de passer de l’une à l’autre. Il y eut plus douloureux encore ! Les gens ordinaires ont les mains pour se toucher et deviner ce qui ne se dit pas. Les nôtres étaient inertes, presque surprises de se trouver pendues au bout des membres comme si elles n’étaient destinées qu’à travailler. Noueuses comme elles sont devenues, de toute façon, sur la peau de la voisine elles n’auraient pu ressentir aucun frisson de contentement. Quant à nos lèvres, bien qu’elles en brûlaient de désir n’ont jamais prononcé les mots qui apaisent, comme le fait le baume sur les cœurs meurtris !

    — La mère, je vous trouve dure avec celle qui vous permit de voir le jour ! Et plus dure encore avec vous-même. Je comprends que vous soyez aigrie par les déboires de l’existence ; mais qui vous dit que demain ne pourrait être meilleur qu’aujourd’hui ?

    — On devine bien, mon bon monsieur, que la vie, sans vous gâter outre mesure, ne vous a pas pour autant oublié. Chez nous, durant toutes ces années, ne pouvant pleurer sur nous-mêmes, nous nous servions des souvenirs pour permettre à quelques larmes de poindre de nos yeux.

    — Savez-vous au moins où vous allez ? Car partir est un fait ; mais, si c’est pour être plus malheureuse ailleurs, autant rester au village. Il y aura toujours quelques âmes qui vous prendront en amitié. Je ne veux pas vous paraître indélicat, mais vous imaginez sans doute qu’il est difficile de refaire sa vie quand dans la sienne l’automne sonne à la porte.

    — Je sais de quel côté je me rends ; je vous remercie pour vos mots d’espoir. Mais vous venez de le préciser avec beaucoup d’élégance, à notre âge, le futur est plus derrière que devant nous. Je n’ai pas le courage ni le temps d’attendre que la bienveillance des gens se réveille. Je vais chez une vieille cousine, elle m’a proposé de réunir nos solitudes. Finalement, pour moi, le plus triste n’est pas là où vous l’imaginez. Cela, vous ne pouviez pas le deviner, bien sûr ; nous n’en avons jamais parlé. L’endroit où je serai ne sera pas une éclaircie dans ma vie, puisque je me trouverai à mi-chemin des lieux où repose pour l’un mon pauvre mari mort à la guerre, et mon enfant et ma mère pour l’autre. Désormais, je pourrai laisser couler mes larmes sans pudeur, car jamais je ne pourrai offrir à la terre qui les recouvre, à l’emplacement de leur cœur, une fleur, qui pourrait leur dire les ‘je t’aime’ que je n’ai jamais pu leur avouer.

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