• AU BOUT DU DÉSESPOIR… 2/7

    – Je n’étais pas fait pour vivre dans ce monde où le superficiel fait cause commune avec l’irréel. Je n’ai pas eu le courage d’affronter ce genre qui bafoue l’évidence, l’honnêteté et le partage. Pour exister, j’avais un besoin immense de rêver. Hélas, pris dans cette tourmente, mes songes eux-mêmes se sont enfuis. Dès que je ferme les yeux, je retrouve la misère, les plaintes, les blessés agonisants, les hommes éventrés. Mes nuits sont peuplées des mensonges qui habitent les esprits. Je vois leur cruauté qui domine leurs pensées, ainsi que leur soif de victoire. Dans ce monde qui ignore l’amour, qui foule aux pieds les sentiments, je n’en peux plus de faire semblant d’être. Je m’étais naïvement imaginé que la vie qui se présentait à moi ressemblait à une rivière qui coule joyeusement son cours, et qu’il me suffirait de la suivre pour vivre heureux. La réalité, c’est que mon existence n’allait pas dans le même sens ; j’étais obligé de faire des efforts considérables pour vivre à contre-courant. Si je ne voulais pas me laisser emporter, j’étais condamné à nager en permanence, jusqu’à l’épuisement. Je n’ai pas été conçu pour faire semblant de subsister. Je ne suis pas fait pour me promener dans ce monde où chacun est à l’affût du moindre faux pas de son voisin, pour, comme chez les animaux sauvages, se disputer la dépouille du vaincu.

    Diana, pardon de te faire tout ce mal ; mais vois-tu, j’ai compris que je ne suis pas assez fort mentalement pour fonder une famille, et la protéger. Je ne te demande qu’une chose : n’aie pas honte de moi. Je me doute que le geste que je m’apprête à faire est loin d’être héroïque. C’est même sans doute le plus grand témoignage de l’égoïsme puisque je pars seul ; oui, dira-t-on de moi, je ne pense qu’à moi. Mais je crois que le voyage qui m’attend sera trop mouvementé pour que quelqu’un d’autre m’accompagne, serait-ce par la force de l’amour.

    Ma chère Diana, ne te sens pas coupable, tu n’es pas en cause, tu ne l’as jamais été. C’est moi, qui n’ai pas compris ce que ton cœur me disait, il était sans doute trop noble, trop pur. Il m’aura peut-être effrayé lui aussi, et je n’aurai probablement pas été à la hauteur pour te le rendre à  l’identique. Je n’aurais été qu’un petit bonhomme qui aura oublié de grandir, un enfant gâté qui préfère partir plutôt que de faire souffrir les âmes qui l’entourent. Mille pardons pour ce que je n’ai pas su t’apporter, et autant d’autres pour avoir détruit tes illusions.

    À cet endroit de la lettre, la jeune fille s’arrêta un instant ;  elle ressentait le besoin de chercher une nouvelle respiration. Après un moment, elle prononça à voix haute, comme si son pauvre amour disparu eut pu l’entendre :

    – Mon cher Nicolas, bien sûr que je ne t’en veux pas, dit-elle après la lecture de cette ultime lettre. On ne reproche jamais à quelqu’un sa maladie. Le destin s’est joué de nous. Il nous a réunis pour mieux nous séparer. Ce n’est que lui, le principal fautif Nicolas, personne d’autre. Il s’est amusé avec nous et il a croqué le plus fragile. C’est vrai que tu étais devenu trop faible ; je l’avais compris que notre belle histoire était arrivée à son terme. Cela l’est encore que dans la réalité tous les contes ne finissent pas toujours bien, et je regrette infiniment que ce soit la nôtre qui fût choisie pour s’écrire avec ta douleur et mes larmes. Je te laisse la responsabilité de tes paroles, lorsque tu dis que je méritais mieux. Mais aujourd’hui, je ne suis pas la seule à pleurer ton souvenir. Il y a tes parents aussi. Te connaissant, je suis presque certaine que tu es parti sans leur avoir mis un mot pour leur expliquer ton geste. Tu n’auras même pas songé à remercier ta maman qui s’est tant dévouée. Et ton père, as-tu imaginé le chagrin de cet homme qui, en ton absence avait préparé ton nid pour ton retour. Il avait voulu qu’il soit le plus douillet possible, car il avait prétendu : « qu’un oiseau migrateur qui s’en revient au bercail, ça doit être fatigué » ! 

    Tu le vois, mon Nicolas, contrairement à ce que tu pensais, je ne t’en tiens pas rigueur. Comment cela pourrait-il être, puisque celui qui d’entre nous a le plus souffert, c’est toi ? C’est encore toi qui as choisi de t’infliger la peine la plus lourde.

    Diana laissa sa douleur se consommer un long moment avant de regarder à nouveau dans la boîte. Il y avait là beaucoup de feuilles soigneusement pliées, mais également des papiers plus petits, peut-être des notes, songea-t-elle. Elle en prit une au hasard. Elle était recouverte d’une écriture très fine, avec des lettres bien rangées, légèrement penchées. Il était facile de deviner que ce jour-là il n’avait que ce papier à sa disposition et qu’il ne comptait pas s’éterniser en explications délicates ou exprimant son état d’âme. Elle le rapprocha de ses yeux toujours mouillés et elle lut : (à suivre).

     

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