• AU BOUT DU DÉSESPOIR… 6/7

    – Oui, ma chérie, encore une fois je te le dis, j’ai hâte de ne plus appartenir à ce pays, et je puis te l’assurer,  quand je le quitterai, je le ferai sans me retourner, avec sans doute de la joie au cœur. J’aurai alors le sentiment d’avoir vaincu celui qui engouffre tout, ce continent oublié de dieu, qui est démesuré où même la lumière semble hésiter avant de toucher le sol, une terre surchauffée par un soleil impitoyable. En ce lieu, j’ai l’impression d’être dans l’antichambre de la mort. Longuement, je regarde le désert faire son œuvre. Il oblige les roches à se transformer en des fractions plus légères, puis il les expose aux rayons ardents qui les cuisent, en vue de les pulvériser au cours des nuits. Rendus à l’état de poussière, un jour, la tempête se lèvera, et les vents iront porter toujours plus loin cette poussière, prélude à une nouvelle zone dénudée. Dans cette détresse, il m’arrive de songer que ces grains de sable pourraient être mon corps brûlé par le soleil implacable. Cependant, au fond de moi, quelque chose refuse de croire qu’il pourrait être mon destin. Je veux et je dois absolument en réchapper, car lorsque je ne serai plus, je souhaite que mes cendres reposent en paix aux côtés des miens. Je ne désire pas qu’elles soient transportées, chahutées, poussées par les vents. Il me semble que si cela était le cas, jamais mon esprit ne trouverait le calme ni la béatitude qui convient aux âmes. Pour notre amour, je sortirai de cet endroit, même si le sable recouvre sans arrêt mes pas comme pour effacer le chemin qui me guidera vers toi. Je marcherai toute ma vie, j’escaladerais les dunes, les unes après les autres, s’il le fallait, mais je surmonterai cet océan pour me retrouver auprès de toi.

    – Mon cher ange, avait geint Diana à la lecture de ces lignes. Fallait-il que tu souffres pour oser écrire de tels mots ? Que ta peine a dû être immense, ta douleur insupportable pour ne pas la partager ! Tu t’es débattu, mais tu n’as pas vaincu. Ton désir de survivre ne fut pas assez fort, mon  pauvre Nicolas ; à moins que ce ne soit mon amour qui ne fut pas assez grand pour te convaincre ? Tu n’as pas entendu mes appels, mais tu ne fus pas le seul ; Dieu non plus n’a pas pris en compte mes prières ; tu vois, personne ne m’a comprise. Comme punition pour moi, la vie continue, et je sais déjà que durant chaque jour qui naîtra, il y aura une part de lumière pour éclairer ton souvenir. Elle imaginait Nicolas assis là-bas, aux portes du désert, et elle l’écoutait parler de cette voix triste, qu’il avait toujours lorsqu’il voulait expliquer quelque chose qui l’avait profondément touché.

    La paix, écrivait-il encore, sur d’autres feuillets, en forme de plaidoyer, c’est ce qui nous reste quand la guerre nous a tout pris. C’est le murmure du vent dans les branchages, c’est le bourgeon qui éclate sur les rameaux d’un arbuste épargné dans une forêt calcinée. C’est également la robe de la petite fille, qui virevolte tandis qu’elle joue à la marelle ; c’est le bourdonnement de l’abeille à la recherche du meilleur nectar. C’est surtout le profond silence qui règne après le déluge des bombes, qui nous fait croire qu’un monde nouveau vient de naître. C’est ce sentiment qui grandit en nous lorsque les armes se sont tues. C’est aussi le signe que nous adressent les oiseaux en réoccupant le ciel resté trop longtemps obscurci par les nuages de honte de cris et de douleurs. La paix, c’est la plénitude qui s’installe en nous après des heures, des journées parfois des années de doutes, de privations et d’agressions. C’est l’instant où l’homme ressent en lui comme une seconde naissance, car il peut enfin respirer et laisser pénétrer au plus profond de lui-même un souffle frais, débarrassé de toutes les odeurs de poudre et de contrainte. Un air qui fait couler en lui comme un clair ruisseau libéré de ses glaces hivernales.

    La paix ressemble alors aux parfums sucrés des tropiques, que les alizés déposent devant la porte de chacun. C’est également cette grandeur de l’âme, ce sentiment qui nous incite à tolérer tout un chacun, quelle que soit sa religion, sa race ou sa place qu’il occupe dans la société. C’est surtout ce sourire qu’affiche l’enfant après les tragiques événements, mais aussi cette allure nouvelle qui habite les hommes qui ont réappris à ouvrir leurs bras à leurs semblables. C’est le pardon retrouvé après l’agression, c’est ce trésor fabuleux qui sommeille en nous et qui ne demande qu’une chose : vivre en pouvant s’exprimer et mettre son amitié au service des autres.

    Pour moi, écrivait encore Nicolas, la paix ressemble à la petite fleur fragile qui éclot au milieu des prés, y apportant une note de gaieté. Pendant les tristes événements, elle est écrasée par les bottes des hommes pressés d’aller en découdre. Elle gît alors étendue dans l’herbe flétrie, les couleurs mélangées, telle une blessure. Elle est la première victime innocente. La fin des hostilités, c’est ce jour merveilleux ou le temps ne compte plus, l’heure où le vent se détourne de la terre pour emporter au loin la misère, où le jour et la nuit ne se disputent plus les nuances de la vie. C’est le moment que la nature a choisi pour suspendre son souffle. Pendant un court instant où pourrait croire revenir au début de la création, alors que l’homme n’existait pas encore. J’imagine la paix comme étant l’heure où toutes les mères du monde pourront cesser de veiller l’enfant innocent qui sourit dans ses songes pour, à leur tour s’endormir du sommeil du juste. Elle est l’heure à laquelle du haut de son minaret, le muezzin appelle les pêcheurs, l’heure où du clocher s’envolent les premières notes de l’angélus, l’heure où tournent les premiers moulins à prières. C’est le moment où en tous lieux de la planète les fidèles psalmodient dans des langues différentes, s’adressant sans doute à un même Dieu, les psaumes de la joie et de l’harmonie. Parfois, malheureusement, c’est aussi ce goût amer qui reste sur les lèvres et qui envahit l’être entier, après un conflit. C’est ce doute qu’il aura fait naître dans l’esprit de chacun, ainsi que l’absence de réponses à une multitude de questions sans cesse posées. C’est l’extrême lassitude qui tombe comme une chape de plomb sur les frêles épaules des hommes, c’est ce sentiment d’injustice qui enfin s’éloigne par delà l’horizon. (À suivre).

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