• AU PIED DE MON CHÊNE

    — Feuilletant l’album de mes souvenirs, soudain, mon cœur accéléra sa course. J’ai eu du mal à lui expliquer qu’il devait se calmer, que ce n’était pas la première fois que je tombais en arrêt sur une page spéciale de ma mémoire et qu’il devait, à son âge, restreindre ses émotions s’il voulait continuer d’admirer le grand livre de notre passé. Malgré mes recommandations, les battements se prolongèrent, me laissant quelque peu désemparé, jusqu’au moment où je compris les raisons qui le faisaient palpiter si fort. Il insistait pour sortir de sa cage, pour comme il y avait bien longtemps, se réfugier dans la ramure du chêne qu’il croyait sien. C’est que le cœur n’est qu’un immense sentiment, n’ayant pas le pouvoir du souvenir des ans écoulés. Il traverse les jours comme s’ils étaient toujours qu’un seul et unique exemplaire, sous un ciel différent, certes, mais n’est-il pas le privilège du firmament que de changer ses couleurs au fil des heures ? L’arbre qu’il venait de voir ressemblait étrangement à celui dans lequel il avait vécu les plus belles heures de sa modeste existence, en compagnie du jeune homme qui, il est vrai, ne l’épargnait guère. Notre chêne qui était plus que centenaire était solidement accroché au pied d’une colline qu’il avait fini par dépasser d’un bon houppier. Il faut reconnaître qu’il en imposait avec sa ramure importante, son tronc strié de profondes cicatrices que l’on comparait à autant de rides que d’ans traversés, avec lesquels il se mesurait.

    À la belle saison, la prairie se couvrait d’une herbe grasse et verte qui ondulait sous les caresses du vent, et qui pour le plaisir des yeux, s’habillait d’un parterre de fleurs délicatement déposées par une main de fée. C’est du moins ce que le garçon pensait, tant elles étaient parfumées et colorées. L’arbre était fier alors de parader au milieu de ce massif qui conservait son allure jusqu’à l’automne. C’est l’époque où le chêne tenait sa revanche sur les autres végétaux, car dans les environs il était le seul à garder sa parure, même si celle-ci avait terni, prenant une teinte rouille. Sans impatience, il attendait le renouveau, moment de l’existence ô ! combien délicieux, tandis que les nouvelles feuilles poussent délicatement les anciennes en direction de la sortie et donc, l’oubli. Qu’importe les couleurs et les mésaventures, les saisons et les considérations. C’est dans cette prairie, dans cet arbre, que j’entendis pour la première fois l’appel de la nature. Mon jeune âge ne m’interdisait pas de tomber amoureux de cette exubérance verte, et sans tarder, j’en fis ma meilleure compagne. Notre idylle fut si grande que je ne résistais pas à en faire ma maîtresse.

    Ce magnifique chêne devint rapidement ma seconde maison. En fait, j’y demeurais presque plus de temps que dans celle où je passais les nuits. Je jugeais alors cette durée largement suffisante. À la première occasion, j’allais vite retrouver mon arbre, mon bateau comme je l’avais surnommé, car c’est depuis une fourche confortable et généreuse de sa charpente que je fis mes premiers tours du monde en solitaire, bien avant que ne s’élancent d’autres coureurs des mers. Je peux vous dire que j’en ai traversé  des océans, affronté des tempêtes et des ouragans, mais heureusement, je m’en sortais indemne, ramenant mon navire à son port. Chaque escale me voyait aller, non sans émotions, au-devant de nouvelles populations toujours aussi accueillantes. Déjà, à cette époque je redoutais les eaux froides et leurs cortèges de glaces menaçant de garder l’embarcation prisonnière et où soufflaient des vents qui sculptaient des personnages et des paysages étranges et diaboliques. Alors que ces côtes étaient annoncées, je virais de bord pour cingler vers des milieux plus calmes et plus chauds, celles qui caressent les plages de sable fin, se dorant sous le soleil des tropiques et où les palmiers font des signes de bienvenue de leurs grandes feuilles, avec la complicité des alizés.

    Était-ce une coïncidence ou une marque du destin que mon regard se porta désormais du côté du sud-ouest où mon inconscient me conduisit des années plus tard ? Toujours est-il qu’à cette époque heureuse, mes longs voyages se terminaient toujours au pied de mon chêne, confectionnant avec l’aide des glands mûris, des centaines d’animaux à l’image de ceux rencontrés lors de mes aventures, les allumettes faisant les relations entre les membres. Il ne me restait plus qu’à fermer les yeux pour les voir évoluer dans la prairie.

    Aujourd’hui, dans ma forêt amazonienne lointaine et mystérieuse, j’ai retrouvé quelques espèces de mon imagination d’antan, à l’exclusion de la girafe. Sans doute que sa haute taille n’était pas adaptée à la densité végétale, elle se serait probablement rompu le cou à travers les entrelacs des branches désordonnées. Tant qu’il restera des arbres, les enfants feront de beaux rêves. Et si cela doit leur permettre d’être heureux, alors n’hésitons pas, sauvons tous les chênes de la planète.

     

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