• AU RYTHME DES SAISONS 1/2

    — Il y a des enchaînements dans la vie qui marquent les hommes jusqu’à leur dernier soupir. Ainsi en est-il des saisons qui signent les étapes de l’existence.

    Si l’on me permettait d’en choisir une, et de la porter plus haut que les autres sur l’échelle des souvenirs, je serais embarrassé, tant les quatre ont laissé en ma mémoire des émotions si fortes, qu’elles me font toujours autant de signes, dès l’instant où les nuages nous séparent momentanément du soleil afin qu’il ne nous brûle pas.

    Beaucoup aimeront le printemps, car il annonce le renouveau et fait naître en nous les couleurs et les saveurs avant même qu’elles n’apparaissent. L’instinct qui ne nous quitte que très rarement nous dit alors les nuances qui posent un dernier ton aux fleurs, tandis qu’elles sont encore cachées dans les boutons. Elles mettent à profit leur ultime sommeil pour choisir la forme de leurs robes, qu’elles porteront au soir de leurs fiançailles avec le ciel impatient de les découvrir. Les bourgeons viennent à peine d’éclater qu’en nos pensées se dessinent déjà les fruits charnus et goûteux, s’offrant aux rayons du soleil de l’été. Bien sûr, il y a aussi l’odeur inoubliable des foins qui sèchent sur le tapis fraîchement ravivé des prairies, et la poussière des blés que l’on bat dans les cours de ferme, à grand renfort de rires de chants et de repas pantagruéliques.  

    Malgré toute la douceur de ces belles saisons, je leur préfère celle de l’automne, à l’heure où, élégamment, l’estivale s’enfuit laissant derrière elle les sourires de la nature. Il prend son temps afin de ne pas bousculer les belles images qui se pressent encore en nos pensées, cherchant la meilleure place dans notre grand livre des souvenirs. Certes, timidement il n’avance qu’un jour après l’autre, mais partout il commence à marquer de son empreinte les choses et les gens.  

    Dans les campagnes, on se prépare aux labours. Les tombereaux lourdement chargés de fumier ainsi que les composts sèment leurs tas réguliers, presque alignés au cordeau sur les chaumes des moissons précédentes et les jachères dont on juge que la terre est suffisamment reposée. Les troupeaux ayant passé la saison sur les alpages vont regagner les étables ; déjà, les meuglements se font entendre aux abords des hautes futaies. Les plus jeunes suivront les mères de crainte de s’égarer. Ils ne savent rien du monde qui va les accueillir et sans doute que les bâtiments des fermes vont leur paraître bien étroits après avoir connu l’ivresse de la liberté et des sommets sur lesquels aucune clôture n’en délimite l’espace. Dans la plaine ou sur les flancs de la montagne, avant même que les ramures des arbres se parent des couleurs automnales qui enflamment la nature, on devine que la saison hivernale est proche, car des cheminées s’élèvent des colonnes de fumée nullement pressées de rejoindre le ciel qui s’abaisse de plus en plus. Bientôt, elles s’étaleront largement sur les toitures puis se décideront enfin à se mêler aux nuages.

    Dans les bois, le « han » des bûcherons se fait entendre et les stères s’empilent le long des chemins campagnards. Les chênes et les hêtres frémissent de toutes leurs feuilles voyant les hommes les estimer, avec, dans les yeux, des envies de destructions. Dans leurs regards, ils ont deviné les intentions, car de tous côtés dans la forêt le bruit court que les oignons se sont recouverts de trois peaux épaisses, signifiant que l’hiver sera long et froid. Des journées entières, la lame du passe-partout entame les billes ; leur succèdent les morsures de la hache creusant l’entaille de direction, puis à nouveau les souffrances de la scie à l’énorme denture qui finira sa tâche quand, dans un grand gémissement, l’arbre s’affale de tout son long au milieu des plus jeunes.

    On débite les troncs, on taille dans les ramures, et les fagots s’entassent auprès des piles déjà prêtes. La cognée rentre à son tour en action et le bois toujours vert éclate à la première sollicitation.

    De beaux fûts s’en vont sans tarder sur des fardiers brinquebalants et lourdement chargés, dansant dans les ornières des chemins, ressemblant à d’immenses blessures. D’autres outils tranchants auxquels se joignent les herminettes les transformeront en poutres et équarris.

    L’été n’a pas encore vraiment fermé sa page, que dans les centres des villages les forgerons confectionnent avec toute l’habileté qui les caractérise, la fabrication de nouvelles charrues. Les versoirs sont polis et brillants comme des miroirs pour permettre à la terre de se regarder avant de se retourner sur le sillon précédent. (À suivre)

     

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