• AU RYTHME DES SAISONS 2/2

    AU RYTHME DES SAISONS  2/2 – Sur les coteaux exposés aux derniers rayons d’un soleil faiblissant, les hochements de tête remplacent les mots inutiles. On regarde avec bienveillance les grappes, on les soulève, on les estime, et en fonction des résultats envisagés, dans les esprits, on en vient naturellement à compter les barriques et les tonneaux. Dans les cours de ferme, le pressoir est déjà installé et vérifié, il n’attend plus que le grain de raisin à écraser.

    Dans les granges, on met une dernière main à la réfection des équipements des bestiaux qui tireront les charrues, les tombereaux et autres charrettes. Les cuirs sont graissés et les jougs sont encore nettoyés ; c’est tout juste s’ils ne sont pas encaustiqués. Le temps n’est plus loin maintenant, où les attelages iront sous le commandement des bouviers, marchant du même pas régulier et mesuré, d’un bout à l’autre des sillons nouvellement ouverts et où se pressent et de disputent les grives et les alouettes. Le paysan ne retire pas ses mains des mancherons de la charrue. Les bêtes anciennes savent parfaitement ce qu’elles ont à faire. Leurs sabots pourraient raconter l’histoire passionnante de chaque entaille remontant chaque motte de terre sous laquelle se cachait la vie. Mais ils pourraient également parler du merveilleux goût de l’herbe tendre tapissant le sol au pied du noyer, sous lequel les hommes et les bœufs se reposent à l’heure du déjeuner.  

    Entre les protagonistes, depuis des temps immémoriaux, le verbe était toujours le même. Il n’était pas besoin d’élever la voix pour se faire comprendre. Entre l’attelage et l’équipage, depuis le commencement la complicité avait écrit un code que chacun respectait. Il faut dire aussi qu’en ce temps-là, on échangeait sans doute plus avec les animaux qu’entre ceux qui les conduisaient eux-mêmes. Par contre, avec ces derniers, il était bien souvent inutile de rajouter une parole à un regard dans lequel tout était dessiné. De toute façon, les quelques phrases prononcées comportaient autant de mots généreux que le cœur pouvait en contenir et en imaginer.  

    Puis l’automne tirait sa révérence, effaçant les couleurs et laissant les feuilles partir vivre une ultime aventure. Le vent cinglait, l’hiver s’installait comme s’il voulait occuper le monde définitivement. Les labours et les semailles avaient pris fin. Les blés et les avoines pouvaient maintenant inventer la paille et le grain de demain. On demandait presque au ciel de ne pas tarder à déposer un manteau blanc qui faisait dire aux paysans que les céréales n’en seraient que plus belles et plus grasses.

    Dans les basses et sombres cuisines, les chaudrons noircis par des décennies de cuissons ne quittaient plus l’âtre dans lequel le feu ne s’éteignait plus. Il devenait le centre vital pour toute la saison hivernale. Les soirées verraient s’attarder autour de lui les voisins venus déguster la dernière cuvée. Le vin n’était ni meilleur ni plus mauvais que le précédent. On se contentait de dire qu’il était encore un peu vert et que comme tous les jeunes il avait besoin de grandir et de s’affirmer pour se faire apprécier. On évoquait alors les vendanges histoire de laisser durer la réunion quelques heures de plus, et l’on ne se quittait pas sans s’être promis de rendre au plus tôt la visite. Les châtaignes se plaignaient de la chaleur du diable dans lequel elles doraient en éclatant de douleur sans doute. Tout en se brûlant les doigts, on jurait tous les dieux connus, et même ceux dont on ne parlait jamais, que l’on n’en eût jamais mangé d’aussi bonnes ; et l’on se félicitait que l’automne maintenant épuisé, fut doux et si beau.  

    Le cochon vivait ses derniers jours, et afin que le lard n’ait aucun reproche à manifester, on doublait les rations quotidiennes. Les jours étaient de plus en courts, mais nul n’aurait songé à s’en plaindre. La nature prenait du repos, les bêtes ne sortaient plus des étables, des écuries ou bergeries ; la paille et le foin tombaient régulièrement dans les mangeoires, et les hommes soignaient les quelques blessures négligées tout au long de l’année, profitant de ces instants pour se faire un peu dorloter.  

    Ainsi les saisons passaient et mettaient du baume au cœur des gens, et dans les cheveux de beaux fils d’argent, alors que les visages s’enrichissaient de rides nouvelles qui ressemblaient aux derniers sillons ouverts.

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

                                                                 FIN

     

     


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