• BIENVENUE AU NOUVEAU MONDE

    — Il serait intéressant de pouvoir lire les récits ou les livres de bord des grands navigateurs qui permirent au vieux continent du nord d’apprendre qu’il n’était pas le seul égaré à la surface des océans. Certes, de loin en loin, quelques-uns de ces recueils parvinrent jusqu’à quelques privilégiés, mais la plupart des descriptions allaient toujours dans le même sens. La parole, alors, n’était pas donnée aux indigènes, dont on ne se gênait pas pour dire qu’ils n’étaient que des sauvages. Cependant, hormis la corruption, le vol et la violence gratuite, les découvreurs de tous horizons n’apportèrent pas grand-chose à ces populations insolemment considérées comme des êtres issues d’autres planètes.   Pourtant, ces peuples premiers avaient déjà plusieurs longueurs d’avance sur ces hommes qui abordaient les îles et les continents sortis le matin même des brumes, comme s’ils étaient des obstacles sur les routes maritimes.

    Autant vous le dire tout de suite ; nous venons de poser le pied sur celui qui resta longtemps méconnu, en raison de la direction des vents qui ne facilitaient pas l’accès aux côtes, elles-mêmes dissimulées derrière une épaisse mangrove. Les voyageurs qui avaient le privilège de pouvoir fouler le sol de ce nouveau pays auraient pu dire de lui qu’il ressemblait en tous points à un océan, sauf que celui-ci était planté d’arbres, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Aucune navigation n’y était envisageable. On ne pouvait que marcher à l’aveuglette des jours et des nuits, sans rencontrer la moindre âme qui vive. C’était un continent que le soleil n’éclairait pas, ses rayons étant prisonniers de la canopée. Il semblait désert, peuplé seulement d’animaux les plus divers et d’insectes de toutes sortes, dont certains étaient très agressifs.

    Évidemment, les hommes qui essayaient d’avancer dans cette jungle ne pouvaient pas se douter qu’ils étaient surveillés et épiés en permanence. Handicapés par leurs lourds équipements, les nouveaux débarqués ne pouvaient se mouvoir comme ils l’auraient voulu. Ils s’épuisaient à jouer de la machette pour se tailler un sentier, se prenaient les pieds dans chaque liane rampante sur le sol. Ils traversaient à grande peine des zones marécageuses infestées de parasites, tombaient sous les assauts des fièvres, notamment celle du redouté vomito negro, connu de nos jours sous le nom de fièvre jaune. En fait, on pouvait dire que les conquistadors qui avaient la chance de revenir à bord de leurs bâtiments étaient des héros. Cependant, les attaques malignes souvent avaient raison de ces envahisseurs mal préparés et beaucoup n’eurent pas le temps de consigner chaque évènement important de leurs expéditions. Toutefois, quelques-uns écrivirent même que ces pays n’étaient que des mouroirs pour les hommes venus du nord. Dès que les alizés étaient assez puissants, toutes voiles hissées, les navires reprenaient la haute mer et se laissaient pousser vers des terres plus clémentes.

    Sous l’effet de terribles tempêtes, certains furent jetés à la côte où les attendaient à fleur d’eau les rochers malicieux, tandis que d’autres terminaient leur aventure dans une mangrove qui se refermait sur les malheureux, telles les plantes carnivores.  

    Depuis leurs observatoires, les autochtones regardaient partir ces gens dont ils ignoraient les raisons qui les avaient amenés un jour à mettre le pied sur un continent qui n’était pas le leur. Le temps s’écoulait lentement ; la vie dans les contrées visitées avait repris son cours alors que sous d’autres cieux, on n’en finissait pas de maudire cette sylve dont on disait d’elle qu’elle n’était qu’une dévoreuse, puisqu’aucun représentant de l’espèce humaine n’avait été rencontré, ni un village dans lequel ils auraient pu être accueillis.  

    Le temps, dont on sait qu’il ne s’embarrasse jamais d’état d’âme, paraissait indifférent à ce qui se passait à la surface de la Terre. La forêt ne le gênait pas, il la survolait ou s’infiltrait entre les troncs, à la manière qu’a le saumon de remonter la rivière en se jouant des rochers. Le long des fleuves ou dans les grands bois, les indigènes coulaient des jours paisibles. Au palmarès des peuples heureux, s’il y en avait eu un en ce temps là, il ne fait aucun doute qu’ils auraient occupé la première place. La vie, ils n’avaient nul besoin que l’on vienne leur expliquer ce qu’elle représentait. Elle était tour à tour le jour, les ténèbres, la sagesse ; elle était aussi hier et aujourd’hui et ils savaient vivre de la même manière le jour ou la nuit. Les observant, on eut dit que dame nature les avait déposés au soir du premier jour où elle avait créé pour leur exclusivité, une immense forêt.

    Mais le répit fut de courte durée. Enfin, soyons modestes, l’histoire s’accorde parfois un temps qui peut s’apparenter à des siècles. On ne le devine que ni nous nous penchons sur les mots et l’espace laissé entre eux. Il est si facile, d’une virgule à un point, de passer d’une époque à une autre !

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