• CANTE PERDRIX. 2/2

    CANTE PERDRIX. 2/2– Je ne veux pas me montrer curieux, mais ce fut un mariage arrangé ?

    – Ça, je n’en sais rien non plus. Je te l’ai dit, elle ne parle pas beaucoup. Tout ce qui lui est personnel, elle le garde caché au fond de son être.

    – Et la ferme, que devient-elle, dans tout cela ? Vous l’avez vendue ?

    – Non, pas encore.

    – Vous n’y tenez pas ?

    – C’est-à-dire que les gens ne se bousculent pas. Tu sais, la vie sur le plateau n’est pas toujours très souriante, surtout l’hiver ! Nous étions coupés du monde.

    – C’est peut-être cela qui a rongé les sangs de ta mère ?

    Un de ces jours, si tu veux, nous devrions y aller. Tu te rendras compte de la situation.

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou. Tiens, si tu es libre, nous pourrions nous y rendre dimanche après-midi. Tu permets que j’invite mon épouse et le petit ?

    – Parfois, je m’aperçois que tu poses aussi des questions bêtes, excuse-moi de te le préciser. De toute façon, c’est ta voiture ; donc, tu peux y faire monter qui tu veux, non ?

    Le jour dit, vit les amis se diriger vers le plateau.

    – Oh ! Marcélou ; comment peut-on abandonner un endroit comme celui-ci ? Canter perdrix est un vrai paradis, rien d’autre ! Tiens, écoute, il y en a une qui nous salue !

    – C’est pour cette raison que mon père a donné ce nom à ce lieu. Il a longtemps hésité, m’avait-il dit, entre les mésanges, le rossignol ou les perdrix, car tous y vivent très nombreux. Mais le chant de cette dernière l’avait sans doute davantage séduit que ses voisines, le jour où il se décida.

    – A moins que ce fut un jour où la mélancolie le visita ?

    – Non, Pierre, mon père ne fut pas un homme à se laisser submerger par ce que tu dis ni par la nostalgie. Pour cela, j’imagine qu’il faut avoir connu des situations beaucoup plus douces. Or, ici, les jours se sont sans cesse enchaînés de la même façon. Personnellement, je ne suis pas allé bien loin, tu le sais. Mais lui, il n’a pratiquement jamais quitté sa ferme, sauf pour la saint-michel où il se rendait en ville pour y vendre quelques bêtes. Quant à moi, madame, sans votre mari, je serai encore à croire que le monde s’arrête à la limite de la portée de ma vue. Regardez vous-même. La Terre nous paraît bien ronde, n’est-ce pas ? Alors, pour cette raison, j’ai toujours pensé qu’après cet horizon, c’était le néant.

    – Pardonne mon étonnement, Marcélou, et ma question ; mais une fois de plus, comment as-tu pu laisser ta ferme ! Quel beau panorama que le plateau nous offre ! À perte de vue, des montagnes, des plaines ! Il y a des gens qui paieraient pour vivre ici !

    – Pour contempler, je n’en doute pas ; mais pour y travailler, c’est autre chose, sais-tu ? Et encore, je ne te parle pas de l’hiver qui doit s’y plaire lui aussi, puisqu’il y demeure presque six mois ! Il ne faut pas regarder qu’une image, mon cher. Il faut chercher à travers ses couleurs ce qu’elle nous cache. Plus c’est beau, plus les vices dissimulés sont nombreux. Et puis, tu veux que je te dise autre chose ?

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou !

    – Ici, les saisons qui font la joie des gens dans la plaine, en ce lieu, elles passent trop vite. La nature se réveille quand en bas les fruits se cueillent. Les feuilles des hêtres s’envolent alors qu’ailleurs elles ont encore un mois à vivre. Tu dois rentrer ton bois pour l’hiver en même temps que tes récoltes, si tu ne veux pas que le gel s’en empare avant toi. Je t’explique tout cela, mais tu le sais bien, avec la pépinière, nous sommes confrontés à une semblable situation. Par contre, il est vrai que durant les courtes saisons dont le ciel nous gratifie, nous n’avons pas le loisir de bâiller aux corneilles ; c’est épuisant. Parfois, le matin te cueille dans le lit alors que tu t’imagines ne l’avoir rejoint que l’instant précédent. Tu vois, nous sommes loin de l’image ou de la carte postale. Crois-moi ; si tu n’es pas natif du plateau, tu ne peux y vivre.

    – D’accord pour tout ce que tu dis, Marcélou. Cependant, si tu te décides à vendre ta ferme, je suis preneur.

    – Ne raconte pas de bêtise, Pierre ; jamais je ne ferai une telle sottise.

    – Pour quelle raison ? Tu me juges incompétent ?

    – Oh ! Certainement pas ; tu peux en remontrer à tous les gars de la région !

    – Mais alors ?

    – Je vous apprécie bien, tous les deux. Le sourire de ta femme est merveilleux, je souhaite qu’il le soit pour toujours. Tu n’aimerais pas voir sur son visage la tristesse des saisons, j’imagine ? Et toi, tu veux finir comme mon père, te tuer au travail ? Pardon de te dire cela de cette façon ; mais vous n’êtes pas faits pour vivre dans un lieu oublié du ciel. La vie vous attend ailleurs, j’en suis persuadé.

    – Alors, laisse-nous encore regarder autour de nous un moment que notre esprit ait le temps de fixer cette beauté à jamais. Si tu ne vends pas, la nature va reprendre sa place, et aura tôt fait d’avaler vos souvenirs !

    – Pour ce qu’ils furent, elle peut bien les digérer. Au moins, en ces lieux, personne n’entendra plus jamais de gémissements ni de reproches. C’est mieux ainsi.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Lundi 15 Janvier à 17:11

    BONJOUR RENÉ !

    Je ne voudrais pas t'envoyer trop de fleurs, mais quand je te lis je me retrouve dans l'ambiance des romans de Marcel PAGNOL !

    Pas besoin d'en faire un film, les détails dans les proses et les dialogues sont suffisants pour imaginer les scènes !

    Salut Mon Ami René et bisous à Josette !

    RÉMY.

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