• CE QUE J’AI VU ET ENTENDU

    CE QUE J’AI VU ET ENTENDU

    – Curieux, n’est-ce pas, comme intitulé ? Notez que j’aurai aussi bien pu écrire : « ceux que j’ai vus », car lorsque l’on décide de partir à l’aventure, nous ne pouvons dissocier les peuples de leur environnement. Sans doute vais-je à contre-courant de nombreux voyageurs ; mais depuis toujours dans ma vie, les gens m’ont davantage attiré que les panoramas, furent-ils à tomber à la renverse. Attention, je ne dis pas que mon œil ne les détecte pas, ni ne les apprécie, mais je ne leur accorde que le temps nécessaire à mon esprit de les enregistrer. Il me tarde alors d’aller à la rencontre d’individus qui sont les seuls à ignorer qu’ils résident en un lieu envié par tous les habitants de la planète. La véritable richesse qui circule autour du monde, c’est bien l’être humain. On croit qu’en tout point du globe il se ressemble : il nous suffit de les observer, pour comprendre soudain que nous venons de découvrir un trésor.

    Cependant, je dois reconnaître que malgré les discours des uns et des autres, et cela depuis toujours, partout, la misère s’est installée, et elle a grandi plus vite que l’espérance.

    Oui, des frères, j’en ai croisé, côtoyés, et entendu, car on ne peut comprendre sans écouter. Est-ce parce qu’à l’instant où j’ai ouvert les yeux c’est la première chose que j’aperçus, que depuis ce premier jour j’ai été attiré par elle ? Serait-ce que nous analysons mieux les situations, lorsque nous avons été élevés sur les miettes abandonnées par la richesse ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’ai deviné dans quel quartier des villes je pouvais trouver ceux qui me ressemblaient, dans quel endroit de la brousse ils résidaient, ou au bord de quel fleuve ils avaient bâti leurs villages. Mais pas seulement. Il me suffisait de suivre la voie du chemin de fer, pour un matin, me faire rejoindre par un convoi qui n’allait guère plus vite que moi, à cause de la vétusté des équipements, mais aussi de celle de la surcharge des marchandises et des voyageurs.

    Toutefois, dans les yeux de ces gens, je n’y distinguais aucune larme, de même que dans leur cœur, la graine de la haine n’avait jamais grandi. Ils acceptaient leurs conditions jusqu’au soir où la terre devenue stérile refusa une dernière récolte, ou que dans la forêt agonisante ne trouvant plus de quoi subsister, le gibier fuyait vers un ciel plus clément. Les nouveaux amis pourtant, n’hésitaient jamais à partager une poignée de millet, du manioc ou un poisson encore étonné de se retrouver dans un bouillon à la saveur étrange. Oui, chez tous ceux que j’ai rencontrés, et qui m’ont ébloui plus que tous les panoramas du monde, c’est leur cœur qui tenait toute la place de la maigre poitrine.

    Pour les remercier, je m’asseyais en leur compagnie près d’un feu qui rêvait de flammes plus hautes et plus joyeuses, et j’écoutais les griots ici, les conteurs ailleurs, les devins en d’autres endroits. À mesure que j’avançais, chacun avait quelque chose à me dire, à me conseiller, ou à me recommander. Au contact des gens tournant autour du monde, un jour où je suivais un rituel, je pris conscience de ma naïveté. Je croyais posséder quelques connaissances, mais en réalité, je ne savais presque rien. En les regardant vivre, chanter, danser, travailler, chasser, cultiver et élever les troupeaux, je me découvrais moi-même. Je venais d’un pays où l’indifférence est reine et où l’on peut fendre la foule déambulant sur de larges avenues sans que personne ne vous aperçoive. Ailleurs dans le monde des démunis, avec chaleur on serre une main décharnée, aux doigts plus noueux qu’un cep de vigne après la récolte.

    Grâce à tous ces braves gens, j’ai pris conscience que moi aussi, j’existais. Malgré les impostures de la vie, au contact des étrangers plus que de mes semblables je suis devenu quelqu’un. Oh ! N’allez pas imaginer un haut personnage ! Non, pas du tout. D’ailleurs, être un simple citoyen me suffisait grandement, à l’image de ceux que l’on vient courtiser quand on leur fait comprendre que leur voix est primordiale pour remporter les élections. Certes, après le dépouillement, on retombe dans l’oubli ; mais qu’importe, soudain, le sourire s’affiche sur vos lèvres, vos yeux brillent d’un bel éclat, on vous tend la main et cela nous fait plaisir d’ignorer qu’il est hypocrite, le merci résonne d’un ton agréable à l’oreille. Lorsque vous reprenez la route, le dos se redresse, le pas devient plus précis et a même tendance à s’allonger, tant votre désir d’aller au-devant de nouveaux amis brûle la plante de vos pieds.

    Vous le comprenez ; rien dans la vie d’un individu n’est plus grand que la reconnaissance et le respect. S’il est vrai que j’ai beaucoup vu, j’aurais surtout plus entendu et retenu. Parfois, tandis que je me réfugiais dans la solitude, je me demandais si finalement, les peuples rencontrés ne ressemblaient pas à des encyclopédies, tant leur richesse est immensément étendue. Ce que l’un a oublié, l’autre vous le rappelle, de sorte que le voyage devienne un réel plaisir.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Image du net. DOCPLAYER

     

     


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