• CES FRÈRES VENUS DE SI LOIN

    CES FRÈRES VENUS DE SI LOIN

    – Regardant ces silhouettes dans l’ombre du jour déclinant, je ne puis m’empêcher de penser aux premiers hommes. En effet, ces derniers, dans un matin incertain, se sont levés pour la première fois, se distinguant ainsi du règne animal auquel ils appartenaient jusqu’à lors. Soudain, le monde leur parut plus grand qu’ils l’avaient imaginé. À vrai dire, ils n’avaient réellement aucune raison particulière de se mettre debout. Tout ce qui était nécessaire à leur existence se trouvait à portée de mains. C’est donc plus par curiosité que par besoin qu’ils éprouvèrent le désir de s’élever au-dessus la végétation. Nul ne sait quels furent leurs sentiments à l’instant précis où leurs yeux découvrirent l’immensité dans laquelle ils évoluaient. Ils devaient être à la clairière de la forêt, et pour la première fois, ils aperçurent un autre paysage que celui qu’ils avaient l’habitude de fréquenter.

    Tels des enfants, ils durent frapper dans leurs mains, et après un conciliabule qui ne dut pas prendre plus de temps qu’il le fallait pour imaginer d’une action, ils décidèrent d’aller voir ce qui se cachait derrière de hautes montagnes qui dissimulaient l’horizon. Il faut garder à l’esprit que pareil à l’animal dont il fut toujours le cousin, l’homme d’alors, avait les mêmes instincts. Il devait se défendre, ou lutter pour s’approprier un  territoire. Or, d’après ce qu’il découvrait pour la première fois, il ne faisait aucun doute que ce nouvel espace ne pouvait pas lui échapper.

    Le printemps, dont ils ignoraient qu’il fut une saison, devait être installé, car les baies de toutes les formes et de goûts exceptionnels ornaient des végétaux de tailles moyennes, ainsi que des fruits dont ils ne savaient pas qu’ils pussent exister. Longtemps, ils demeurèrent dans ce jardin d’Eden, adossé à la forêt où ils se réfugiaient dès que le ciel menaçait. Ce nouveau territoire conquis, en compagnie de leurs enfants, ils décidèrent, dans la douceur d’un soir d’été, d’avancer vers ces élévations qui semblaient les inviter. Certes, de si loin, ils ne distinguaient rien de particulier, sinon, qu’aucune n’avait la même taille, ni de semblables couleurs, et que certaines, plus hautes, étaient recouvertes de blanc. Contrairement au monde animal, les individus qui s’étaient mis en marche ne fixèrent pas de limites. Leur groupe grossissait à mesure que le temps passait. Ils devinrent une tribu, puis une autre, jusqu’à ce matin où des tensions se firent jour. Alors, ils se séparèrent, sans toutefois se faire la guerre, car à cette époque, la seule véritable bataille qu’ils avaient coutume de livrer était celle pour la survie. Ils se perdirent donc de vue, mais sans le savoir, avançaient vers un même but. Autour d’eux, la nature se montrait toujours aussi généreuse. Leurs habitudes alimentaires évoluaient, et désormais, aux fruits, baies, et racines diverses, ils ne rechignaient plus à consommer de la viande. Ils ne mirent pas longtemps à comprendre que cette dernière leur procurait plus d’énergie. Ils marchaient plus vite et souffraient moins des agressions du climat qui commençait à se dégrader à mesure qu’ils s’élevaient. L’état d’esprit changea également. Il faut dire que les besoins n’étaient plus les mêmes. Un moment, ils vinrent même à douter du bien-fondé de leur audace qui les conduisit vers l’aventure alors que certains jours, le ciel se trouvait à portée de mains. Certains voulurent faire demi-tour, redescendre vers la verte vallée où le bonheur semblait éclore sur tous les rameaux des arbrisseaux. D’autres, plus aguerris aux rigueurs de toutes natures, entraînèrent leurs frères à leur suite, tandis que quelques-uns, plus raisonnables, se fixèrent dans des grottes, plus confortables pour y passer la nuit. De marcheurs, ils devinrent sédentaires. La première évolution sociale venait de voir le jour. À l’habitat se joignirent la pêche puis la chasse. Les besoins les firent inventer les premiers ustensiles. En eux se développèrent les premiers sentiments, et sans qu’ils en aient connaissance, ils étaient les artisans du monde moderne. Ils y parvinrent grâce à leur courage, et leur ténacité. Ils ne s’apitoyèrent pas sur leurs souffrances. Ignorant que cela puisse exister, ils pratiquaient le dépassement de soi au quotidien. Leur curiosité les mena aux carrefours de la planète. Une fois encore ils se divisèrent, car les groupes de tailles moyennes s’entendaient et se comprenaient mieux.

    Certes, leur espérance de vie était courte. Mais elle était si riche en expériences que lorsque l’un d’eux s’arrêtait en chemin, c’était une chose naturelle. N’avaient-ils pas remarqué, précisément, que tout ce qui vit s’éteint ? À commencer par le jour, qui au soir se retire pour dans l’intimité des ténèbres en inventer un nouveau.

    De montagnes en plaines, les hommes ne cessèrent de marcher. Ils découvrirent les continents, les océans, et comprirent que s’ils voulaient satisfaire leur curiosité grandissante, ils devaient aussi se transformer en marins. Hélas ! Je n’oublie pas qu’en traversant la planète, ils croisèrent d’autres individus partis plus tôt et qu’il s’en suivit des guerres fratricides, car la soif de s’approprier le bien d’autrui est née dans le même instant que leur propre vie. Cependant, je ne puis conclure ce billet sans avoir une pensée particulière vers ces hommes qui, à leur façon, m’ont donné le goût de l’aventure et surtout m’ont montré le chemin qui conduit au bonheur, ce dernier ne s’acquérant qu’à force de passion et de courage.

    Les siècles ont passé, mais finalement, nous ne sommes pas si différents de nos frères, venus de si loin dans le temps.

     

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