• CHEZ SOI, QUOIQU’IL ADVIENNE

    – Alors, qu’est-il arrivé à votre mari, madame Berthe ?

    – Suivez-moi, docteur ; il est en bas, dans la salle.

    Mais cela ne m’éclaire pas sur ce qu’il a, pour que vous ayez remué tout le village pour me chercher. Ce n’est pas dans vos habitudes, par ici !

    – Rentrons, si vous le voulez bien ; ce n’est pas la peine que le voisinage sait de quoi il retourne.

    – Je suis désolé de me montrer directe, mais le jeune que vous avez envoyé a certainement déjà tout raconté. Pensez donc un ancien qui chute au travail, ce n’est pas une petite affaire, dans la contrée !

    – Alors, mon ami, que vous est-il arrivé ? Dites-moi où vous avez mal.

    – Je ne sais pas, docteur. Cela m’est tombé dessus d’un seul coup. Nous étions à faire du bois avec le gamin, quand un poids terrible enserra ma poitrine. Pour vous expliquer, on aurait cru que le timon du fardier me bloquait, ou plus exactement, m’écrasait. Voilà, ce n’est pas plus compliqué que cela.

    – Voyons cela de plus près. Avez-vous mal, présentement ?

    – Non, mais je suis sans force. On dirait que mes membres sont fatigués à ce point, qu’ils ne veulent plus fonctionner.

    – Vous êtes rentré seul ?

    – Certainement pas. Le gamin m’a hissé comme il a pu sur la charrette, et direction la ferme. Alors, qu’en pensez-vous ?

    – Je n’irai pas par quatre chemins. Autant vous révéler la vérité ; vous avez fait une crise cardiaque. Il va falloir vous faire transporter à l’hôpital. Vous devez être suivi d’une autre façon que je ne pourrai le faire chez vous.

    – Docteur, vous n’y songez pas ! Avec tout le travail que nous avons sur les bras, ce n’est pas le moment que je m’absente.

    – Soyez sérieux, monsieur Pierre. De toute façon, en restant chez vous, pour l’instant vous êtes quand même inutile. Essayez de vous lever, pour voir ?

    – J’en suis incapable, docteur, vous avez raison.

    – Alors je fais le nécessaire pour que l’on vienne vous chercher. Vous serez très bien pris en charge, ne vous faites pas de souci. Et puis, si tôt, la crise passée, vous reviendrez. Mais autant que je vous le dise dès à présent. Pendant quelque temps, vous ne pourrez pas occuper votre poste. Il faudra laisser le soin aux autres d’effectuer les tâches que vous aviez l’habitude d’exécuter.

    – Alors, si je ne suis pas bon à quelque chose, je préfère rester là. Il est vrai que je ne peux rien faire, mais au moins, tant que je pourrai parler, je donnerai des ordres.

    – Monsieur, Pierre, soyez raisonnable. Vous comprenez bien que je n’ai pas les moyens de vous traiter correctement. Il vous faut un suivi sérieux, une surveillance permanente, et vous savez bien que ce n’est pas dans mes possibilités. En restant chez vous, vous allez aggraver votre cas. Madame Berthe, aidez-moi à le décider. S’il s’entête, le pire peut arriver. Pardonnez-moi de vous parler durement, mais c’est la vérité. À part quelques piqûres, je ne puis faire plus.

    – C’est que docteur, il faut nous comprendre. Chez nous, jamais personne n’est allé ailleurs pour se soigner. De plus, là-bas, on ne connaît personne. Notre monde se trouve ici. Le Pierre est né dans cette maison, et son père avant lui. Toute l’histoire de la famille s’est écrite sur ces murs. Partir, c’est, comment vous expliquer, comme si l’on s’en allait mourir plus loin, hors de la compagnie de tous ?

    – Mais qui vous parle de cela ? Voyons, c’est ici qu’il risque de passer, si vous ne prenez pas une décision au plus vite.

    – Vous m’entendez, Pierre ?

    – Un peu, on dirait que vous êtes dehors.

    – Je vais vous faire une piqûre pour soutenir le cœur. Mais je ne pourrai pas en faire beaucoup. Je vais envoyer demander une voiture au village.

    – Faites comme vous pensez que l’on doit faire docteur. Mais je crois que c’est inutile ? Regardez, j’ai le sentiment que le Pierre ne nous entend plus. Il me semble que c’est lui qui a compris. Laissons-le chez lui ; au moins jusqu’à demain. J’aurai tout le soir pour lui parler. Peut-être m’écoutera-t-il ?

    – Je vois que la piqûre fait son action, mais je trouve qu’il s’affaiblit de plus en plus. Avec ou sans son accord, je cours au village chercher la voiture.

    – Comme vous voulez ; docteur. Pour vous dire ma pensée, j’estime l’hôpital bien loin. Mon instinct me souffle qu’il n’y arrivera sans doute pas.

    – Au moins, nous aurons essayé, Berthe et nos consciences seront en paix.

    – Regardez-le, vous êtes sûr qu’il lui en reste une ?

    – Je ne sais pas, mais il est vrai qu’il s’épuise.

    – Merci d’être venu si vite. Voyez, nous venons de le perdre. Vous savez, docteur, les gens de la campagne ne sont pas têtus. Ils savent, tout simplement.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :