• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRÉ

    CONFIDENCES NOCTURNES 2/4       

     

    – La belle arrière-saison permettait aux bras d’être dénudés, et là, Clara dut reconnaître que le désastre continuait. Comprenant que l’observation de son ancienne collègue pouvait créer une certaine gêne, Clara s’empressa d’enchaîner quelques questions pour faire diversion.

    – Très chère, vous allez me penser écervelée, mais je n’ai pas le souvenir que vous me parliez de votre couple ?

    – Ah ! Vous vous méprenez, mon amie. Je ne me permets pas de porter le moindre jugement sur qui que ce soit. Mais concernant mon ménage, il est probable que nous n’en avions jamais fait allusion. Toutefois, je dois vous dire que je suis seule depuis très longtemps, trop, sans doute. Mon mari est décédé et depuis, je suis comme une âme en peine dans l’existence.

    – OH ! Chère amie, vous me voyez sincèrement désolée ! Pardonnez-moi d’avoir évoqué en votre mémoire de si douloureuses épreuves !

    – Ne le soyez pas ; vous ne pouviez savoir. Et puis, ce sont les aléas de la vie, vous comprenez ! Rappelez-vous ce disait quelqu’un dont j’ai oublié le nom : « s’il y a un début, c’est donc qu’il y a une fin », et, prétendait-il encore, « tout ce qui vit meurt ». Nous ne faisons pas, hélas, exception à la règle. Mais je vous rassure ; là où il est, il est heureux, et c’est l’essentiel.

    – Oui, sans doute, répondit Clara en baissant les yeux. À ce sujet, on dit bien qu’aucun de nous ne revient jamais du royaume qui nous accueille.

    – Je vous arrête, très chère. Selon son vœu, il n’est pas allé rejoindre ses ancêtres. Je l’ai fait monter dans une pierre précieuse ; vous savez, de celles que l’on nomme diamants !

    – En effet, on ne peut rêver plus belle sépulture, surtout s’il est enchâssé sur un cercle d’or, porté au doigt d’une princesse ! N’est-ce pas cela que l’on qualifie la vie éternelle ?

    – Ne comptez pas sur moi pour vous le confirmer. Cependant, depuis ce triste épisode, mon quotidien s’en est trouvé bouleversé. Parfois, me regardant dans l’onde d’une mare, je me dis que j’ai bien changé. Je ne prends plus goût à l’existence ; je n’y découvre aucun plaisir. Tant de choses ne m’attirent plus, les panoramas ne flattent plus mon regard, et même quand la surface de l’eau est calme, les rides qui ornent mon visage ne sont pas toutes dues aux insectes s’y débattant. Elles sont bel et bien miennes ! Non, ne dites rien, je le sais, la vieillesse me guette. Pour espérer vivre plusieurs décennies, ma chère, mon compagnon m’expliquait toujours qu’il faut avoir foi dans les jours. Chez moi, l’un et l’autre m’ont abandonnée depuis longtemps. Je ne vous le fais pas remarquer afin que vous deviniez ce qui vous attend, Madame… pardon, vous le voyez, ma mémoire comporte aussi de nombreuses lacunes ; voilà que j’ai oublié votre patronyme ; c’est vraiment stupide, ne trouvez-vous pas ?

    – Clara fut toujours mon prénom chère Diva qui persiste à s’ignorer. Cependant, je dois vous dire une chose importante. Elle chercha ses mots afin de ne pas faire de peine à son interlocutrice. Je dois vous révéler un secret que j’ai découvert il y a peu. Le temps n’est qu’un ingrat. Si, croyez-moi, il l’est ! Il dispose de nous selon ses caprices et son bon vouloir. Il nous façonne en fonction de ses désirs et de ses rêves, rendant les uns éclatants, tandis qu’il s’évertue à enlaidir d’autres. Regardez comme il s’amuse de nous. Que nous soyons dans la lumière ou l’ombre, notre profil est différent. Ainsi, me voyez-vous encore une jeune fille, alors que j’ai traversé de nombreuses saisons des pluies.

    – Vous me dites cela pour me consoler, mon amie. Mais dans quelques années, vous comprendrez ce dont je tentais de vous faire deviner.

    Clara demeurait silencieuse, laissant la diva parler, mais elle l’observait discrètement. Sa poitrine, pour préciser les choses élégamment, était généreuse ; beaucoup trop ! Elle semblait faire le tour de la personne, tant elle débordait de toutes parts et devait être pesante. Le ventre essayait de se faire une place, mais il était clair que sous la masse qui l’étouffait, il suffoquait, cherchant un peu d’air à droite et à gauche. L’ensemble reposait sur des jambes courtes et énormes. Il fallait bien admettre qu’il ne pouvait en être autrement, car pour maintenir une telle charpente, il fallait que les piliers fussent solides. Par contre, les pieds étaient plutôt modestes, comme s’ils refusaient de s’associer à la montagne de chair dont ils étaient contraints de supporter la masse. Alors, pour marquer leur mécontentement, ils obligeaient leur propriétaire à faire de petits pas, se dandinant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre. Comprenant qu’elle devait dire quelque chose, Clara enchaîna :

    – C’est vous qui êtes gentille de ne pas me dire la vérité.

    – À quel sujet, interrogea la Diva, surprise ?

    – À propos des saisons qui pèsent sur mes épaules.

    – Laissez-moi rire, ma jeune amie ! Si je puis me le permettre, je maintiens que vous êtes encore à quelques distances derrière moi ! Votre silhouette et la fraîcheur de vos traits ne trompent personne !

    – Pourtant, avec un peu de tristesse, je vous confie que je suis plus avancée sur le chemin de la vie, que vous l’êtes.

    – Mais non, belle amie, vous êtes la fleur nouvellement éclose, la jeunesse faite Reinette ! Voilà ce que vous êtes. La princesse de nos mares.

    – Cependant, je me situe à au moins dix bonnes saisons pluvieuses devant vous ! Voyez-vous, chère Diva, ce que vous observez est trompeur. Ce qui compte, chez nous, c’est ce qui n’apparaît pas, ne s’entend pas, mais qui, au fond de nous, nous fait terriblement souffrir.

    À ces mots, la dame agita ses membres qui impressionnèrent la fine Clara. Ils étaient énormes, plus gros que ses jambes à elle qu’elle cachait sous une tenue aux tons colorés. Avec stupeur, elle vit que les coudes avaient disparu dans la graisse et que les avant-bras avaient de la difficulté à retenir la masse de chair qui avançait comme un glacier dévalant les montagnes des pays du nord. Les mains étaient rendues petites, et pour ne fâcher personne, Clara préféra imaginer qu’elles n’étaient que trop potelées.

     

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1 (À suivre)


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