• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRÉ

    CONFIDENCES NOCTURNES   3/4

     

     

     

     – Sincèrement, Clara, j’ai de la difficulté à imaginer que vous êtes mon aînée. Alors, si vous avez une méthode, soyez gentille de me la dire. Je sais que je ne parviendrai jamais à vous égaler, mais votre bonne mine me fait soudain envie.

    – Je vais certainement vous décevoir, car je n’ai point de secret. Je crois simplement que j’ai oublié de grandir. L’existence en moi est allée trop vite, elle m’a dépassée et déposée en route.

    – Ah ! Laissez-moi rire, ma belle ; dites-moi plutôt qu’elle vous a gâtée !

    – D’après ce que vous voyez, mon amie, mais pas de ce qui vous est caché. Puisque nous sommes dans les indiscrétions, depuis votre veuvage, n’avez-vous pas tenté de vous lier de sympathie avec quelqu’un qui serait lui aussi, un orphelin de la vie ? Notre monde actuel va si vite ! Aujourd’hui, nous sommes là, mais demain, qui peut nous prédire de quoi il sera fait ?

    – Oh ! Bien sûr que si, j’ai rencontré quelqu’un. Mais n’allez surtout pas imaginer que nous filons le parfait amour.

    – Essayez-vous de me dire qu’il y a des hauts et des bas ? Le prétendant ne sait pas encore ce qu’il veut, sans doute ? À moins qu’il ne soit déjà engagé avec une autre fiancée et qu’il ne parvient pas à s’en séparer ?

    – Je vais vous surprendre, Clara. Ce n’est pas lui qui est en cause, mais moi.

    – Mais comment cela peut-il être ? Vous craignez une déception ? Vous n’êtes pas certaine de vos sentiments à son égard ?

    – Vous n’y êtes pas, ma chère amie. Lui, le brave, semble extraordinaire de patience. Oserai-je vous dire qu’il est dans mes pas depuis des années ?

    – Vous cherchez à m’expliquer qu’il marche dans votre ombre depuis tout ce temps sans même avoir le courage de se déclarer ? Il doit être un grand craintif. Je suis persuadée que vous l’intimidez. Que savez-vous de lui, si je puis me permettre cette question, qui vous ferez hésiter à vous donner à lui ?

    – Eh ! Bien, j’estime que j’ai déjà assez souffert dans ma pauvre existence. J’ai peur en effet de me livrer corps et âme. Il est vrai que nous nous pensons un peu fiancés, mais pour l’heure, nous résidons chacun dans notre mare. Il espère bientôt me décider à m’emmener dans un étang plus grand, et où nous aurions nos aises. De plus, nous passerions inaperçus, n’étant connus de personne.

    À ce stade de la confidence, Clara douta que la pauvre femme puisse demeurer invisible, quel que soit l’endroit où elle se rende ; mais elle se garda bien de ne rien laisser transparaître.

    – Je dois cependant vous confirmer que le monsieur est un homme de cœur. Il a de nombreuses saisons de moins que moi ; c’est probablement ce qui provoque en moi une certaine gêne. Je me dis que bientôt il risque fort d’en trouver une plus belle et sans doute plus jeune que moi, et alors, je retomberais dans ma solitude. Imaginez ma chère Clara ; me voyez-vous réellement partir si loin, vers ces étangs du bout du monde, où certaines nuits dans l’ambiance tropicale, on ne se souvient plus qui est vraiment son amie ou son partenaire, où les couples se forment et se séparent ? Mais pas seulement ; c’est aussi l’endroit où les promesses ne sont que des mots si légers, que le moindre souffle les emporte loin par-dessus la forêt. Je sais même certaines jeunes qui sont revenues, excusez le terme, le ventre plein, d’une famille qu’elles s’empressent d’abandonner dans la première flaque venue. Je redouterai que l’on dise de moi de pareilles paroles.

    – Ne croyez pas tout ce que l’on dit à propos de ces lieux que l’on qualifie un peu trop légèrement de débauche. Pour qui veut s’en donner la peine, on peut très bien y passer d’excellents moments, sans plus. Je ne vous en ai jamais parlé, car le temps nous avait trop vite séparées, mais il fut une époque où je les ai fréquentés ces paradis particuliers qui font naître des étoiles dans les yeux. Mais pas seulement. Ils inondent l’espace de paillettes, et forcent les gorges à produire de nouvelles chansons et des airs dits à la mode, repris par des milliers d’individus. Il est vrai que quelques-uns perdent un peu la tête, mais si peu, que dans la foule, ils passent inaperçus. Cela dit, je reconnais que la vie ne nous a jamais commandé de nous étourdir pour connaître un instant de bonheur ni nous enivrer pour faire croire à notre esprit qu’il est déjà au paradis. Quand vous allez voir un beau spectacle, vous ne faites pas pour autant une transposition ! Les acteurs sont toujours sur la scène, chacun jouant son rôle, tandis que vous êtes confortablement installée au premier rang pour ne rien perdre de la pièce offerte, sans plus. Mais oublions cela, si vous le voulez bien ; vous êtes à temps de refuser. Après tout, la saison des pluies ne fait que commencer, et les grands rassemblements ne sont pas encore engagés. Vous ne m’avez pas dit si l’élu de votre cœur avait une occupation ?

    – Pardonnez-moi, c’est vrai. Nous parlons, sans nous rendre compte du temps qui passe, et d’une parole à une autre, nos idées sautent des sujets qui méritent cependant que nous nous y intéressions. En fait, je crois qu’il est quelqu’un d’important dans un établissement national. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il me semble qu’il avait prononcé un mot comme les statistiques. Il est chargé du recensement des points d’eau de toutes dimensions et de ceux qui les fréquentent. Oh ! À ce sujet, cela me remet en mémoire une maladresse de ma part.

    – Un instant de jalousie ? De vous, cela me surprend ?

    – Pas vraiment ; je vous ai dit que nous avions chacun notre mare, n’est-ce pas ? Mais de temps en temps, nous nous retrouvons autour d’un petit trou d’eau où nous savons que l’on y sert de bons repas. Hélas ! Pas assez souvent, à mon goût, mais là n’est pas la question. Ce jour-là, il avait une mission importante et il fut très en retard. Dans ces cas, vous êtes à même de deviner toutes les pensées négatives qui nous passent par la tête. A-t-il oublié, en chemin, aurait-il succombé aux charmes d’une belle petite reinette équatoriale ? Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ? L’heure avançait, et à l’instant où j’allais rentrer chez moi, il arrive, et sans s’excuser, s’assoit sans prononcer un mot. À son air, je compris qu’il avait dû affronter quelques soucis. Sans prêter attention à mon langage, je lui dis sans réfléchir « t’es tard ce soir » !

     

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1 (à suivre)


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