• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRE

    LA NAISSANCE DES SAISONS 

     

     

    LE PRINTEMPS

     

    – Le grand maître de l’Univers ayant accompli son tour de la Terre, s’attardant ici et là, un beau jour s’en revint, mettant du baume dans les cœurs se trouvant au bord du précipice. Alors que dans les chaumières enfumées plus personne n’y croyait, le renouveau frappa à la porte. Il était temps, car beaucoup ne pensaient plus qu’ils reverraient la verte feuille, comme l’avait si bien dit l’aîné de la famille en fermant les yeux au soir d’un jour qui lui parut une éternité.

    Honteuse de constater sa faiblesse, la bise s’en était retournée dans les étendues froides du grand-nord, cédant à contrecœur la place à un vent tiède venu du Sud. La neige se sachant impuissante à résister aux nouveaux éléments n’a d’autres ressources que de se laisser fondre. On aurait pu croire ainsi que les arbres étaient soudain victimes de graves hémorragies, tandis que s’écoulait l’eau glacée, endormie sur les branches. Le givre lui aussi se transforme en de grosses gouttes ressemblant à des larmes de joie que versent les êtres emprisonnés trop longtemps, à l’instant où ils retrouvent la liberté et la belle teinte bleue d’un ciel devenu clément. Le lourd manteau de l’hiver disparaît au profit d’une pelisse plus légère, aux couleurs du sourire.

    C’est alors que les premiers bourgeons se gonflent, gorgés d’une sève qui reprend son ascension vers les ramures. C’est le signe qu’ils adressent aux hommes, leur faisant comprendre que dans la vie, il est inutile de se laisser dominer par le désespoir. Bientôt, sous l’action des rayons d’un soleil ragaillardi, les boutons n’en pouvant plus d’attendre, dans un ensemble presque parfait éclatent dans la lumière discrète d’une aurore rosissant. Les bractées, étonnées et fragiles, se déploient de leurs logements devenus trop étroits, où elles avaient passées l’hiver à méditer. On eut dit alors des milliers de papillons s’extrayant à grand-peine de leur chrysalide. L’air tiède encourage et aide les jeunes feuilles à croître rapidement, leur faisant comprendre qu’il n’y a aucun instant à perdre. La vie est de retour et il faut y plonger sans tarder. Elles grandissent si vite, que dans la rivière libérée des glaces, elles s’émerveillent de s’y voir si belles. Elles s’étonnent de leur couleur d’un vert tendre et de la bonne tenue de leurs limbes presque parfaits. C’est la campagne dans son ensemble qui semble se parer d’habits neufs ! Des maisons, la fumée monte directement vers le ciel qu’elle pensait disparu, emporté par les nuages épais de la saison hivernale.

    Dans les champs, on entend les cris, les appels et les rires des paysans, les mains solidement accrochées aux mancherons des charrues tirées par des chevaux heureux de retrouver leur place. En compagnie du maître, ils éventrent la terre, alignant les sillons les uns à la suite des autres, l’un s’accoudant sur le précédent. Bientôt, ils recevront le grain précieux ; lorsqu’il germera, les jeunes plantules s’élèveront vers le ciel en écartant leurs fragiles feuilles, comme si elles adressaient une prière de remerciement vers le firmament, implorant sa protection. Les hommes, eux, se contenteront de modestes suppliques pour que la récolte soit belle. Pour l’heure, l’alouette suit le laboureur sans oublier le moindre pas, duquel s’extraient les vers et insectes désolés d’avoir été réveillés si brutalement. La mésange retrouve son trou entre les pierres des murailles disloquées, tandis que la messagère de retour des pays du soleil effectue un vol de reconnaissance afin de repérer le nid abandonné à l’automne. Avec sa venue, elle confirme aux hommes que le renouveau s’installe durablement, même si d’aucuns maugréent que la première hirondelle ne fait pas le printemps.

    Qu’importe les médisances. Pour le moment, elles rendent visite à leurs voisins restés dans les frimas. Elles s’inquiètent des bouvreuils, des moineaux et d’autres amis encore. Elles compatissent à la disparition des plus fragiles pendant la saison maudite. C’est alors qu’un immense bourdonnement se fait entendre. Sans que personne n’ait eu besoin de les en informer, les abeilles et leurs cousins butineurs partent à l’assaut des premières fleurs toujours prêtes à offrir leur cœur à ces ramasseuses de nectar. Dans les prairies, elles éclosent dans un parfait ensemble, et les fruitiers prennent plaisir à faire des îlots de couleurs à travers la campagne à nouveau heureuse. On ne peut plus se méprendre. Nous sommes bien au temps béni des pervenches, des narcisses, des jonquilles et des iris sauvages, tandis que dans les jardins les tulipes et les jacinthes illuminent les plates-bandes.

    Étrangement, bien qu’un vent se fasse effronté, il ne se trouva personne pour se plaindre quand il déshabilla les rameaux de leurs derniers pétales. Chacun sait que les fleurs ne sont que les prémices du bonheur. À leur suite viendront les fruits, dont les gens disent d’eux qu’ils sont la récompense des Dieux qui eux aussi en sont friands. Ce fut alors le temps du ravissement.

    Il n’était plus que les vrombissements dans les vergers. Il y avait également les hommes qui, discrètement, passaient leurs mains rugueuses d’ordinaire, mais se faisant douces pour l’occasion, pour juger de la qualité de la nouaison en formation. Alors que les doigts caressaient les peaux veloutées, sur les visages, s’incrustaient des sourires, les mêmes que ceux que le nouveau-né adresse à l’existence quand il paraît parmi les siens. Ces sourires dont les fermiers ne font rien pour les retenir effacent les rides profondes qui avaient profité de l’hiver pour s’installer. Nous sommes au temps des miracles, celui de l’embellissement de la vie, ainsi que celui qui génère les émotions. La nature exulte, entraînant dans sa folie des hommes redevenus enfants.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Si tel est votre souhait, demain, avec l’été, nous chercherons un peu de fraîcheur.

     

     


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