• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRE

    LA NAISSANCE DES SAISONS 

     

     

    L’ÉTÉ

     

    – Puis, l’été accourut prendre la suite de celui qui lui avait préparé le chemin. Il ne perdit pas de temps quand il vit que le printemps donnait des signes de faiblesse. Les premiers fruits tinrent leurs promesses et ravirent à ce point les papilles, que la mémoire gustative n’eut pas à se forcer pour en retenir les particularités. Dans les champs, sous les yeux des paysans, les récoltes s’annoncèrent généreuses, et il en fut de même dans les prairies, où l’herbe devint haute et grasse.

    Aux clochers des villages adossés aux flancs des montagnes, l’heure des fenaisons carillonna. Ce fut un autre moment délicieux dans le cœur des gens de la campagne ; mais pas seulement. En effet, le crissement de la lame des faux rabattant la coupe sur le côté formait de longs andains que les femmes démontaient afin de les éparpiller pour l’offrir aux rayons d’un soleil se faisant brûlant. Un parfum nouveau venait de naître ; il se répandait dans l’air, comme s’il cherchait à enivrer les servants de la terre, tandis que les rires et les chansons cascadaient tels les torrents aux eaux vives, sautant de rocher en rocher. Les jeunes s’interpellaient, criaient à gorge déployée. Même le vent n’hésitait pas à prêter son concours pour accélérer le brunissement du produit de la fenaison, réclamant de l’aide à son complice l’astre brillant, qui la rendait tiède et craquante. Toujours dans la bonne humeur, les charrettes tirées par des attelages mixtes, chevaux et bœufs transportaient le foin qui laissait par les chemins une odeur que nul ne saurait oublier ; celle de l’herbe sèche ! Comme si, l’existence, ayant conscience qu’elle reste invisible à qui espère un jour la découvrir, pour se faire pardonner exhale des senteurs, qui pénètrent au plus profond des maisons et des mémoires afin que tous la garde présente en son esprit. Mais comment serait-ce possible, car elle est remisée dans les fenils et les granges où elle attend patiemment la saison des frimas pour servir de repas aux animaux de la ferme.

    Ah ! Cette saison aux jours les plus longs, qu’elle est belle, utilisant chaque jour pour répandre généreusement ses fragrances à travers le monde ! Qu’il est agréable alors de venir, aux heures chaudes, chercher la fraîcheur sous le couvert des grands arbres, ou flânant le long des rivières, écoutant le clapotis de l’eau qui dépose sur les berges, les nouvelles des villages traversés en amont ! C’est l’époque où la nature déverse sans discontinuer ses bienfaits et ses délices de toutes sortes dans le cœur des hommes. Même les plus rustres, les plus bourrus ont retrouvé leur joie de vivre et cèdent aux caprices d’une existence heureuse. Il leur vient l’envie de se fiancer avec le ciel tant il est généreux, et se laisser corrompre par quelques fantaisies !

    Dans les champs, les blés mûris ondulent sous les caresses du vent. Pour un temps, il les fait ressembler à des vagues de l’océan, égarées dans la campagne. Ils deviennent si blonds, qu’un instant on se demande si ce n’est pas le soleil en personne qui s’est installé sur la terre, afin de la parer d’une fine couverture d’or ! Dans les alpages, les clochettes accrochées au cou des bestiaux résonnent en échos sur les flancs des montagnes qui trouvent un malin plaisir à se les renvoyer, laissant croire au visiteur que la nature est en fête.

    Dans la plaine, les épis maintenant gonflés d’un froment de qualité réclamèrent d’être moissonnés sans plus attendre. Alors, telle une armée en campagne avide de nouvelles conquêtes, on vit les paysans et leurs machines investir les champs. Pareils à des fourmis, les hommes reprirent les faux. Au pas quelque peu chaloupé et déhanché des servants, le blé se couchait volontiers et dans les cours des fermes les gerbiers s’élevèrent. Puis ce fut le temps des battages, ce moment extraordinaire dont les poètes aiment à en écrire l’une de ses plus belles pages afin de la joindre à l’histoire commencée il y a déjà des siècles. Non sans douleur, les grains furent extraits de leurs épis, tandis que les meuniers vérifiaient les poulies et leurs engrenages. Les meules se mirent à tourner, écrasant le grain qui abandonnait sans combattre sa farine qui remplissait les sacs. Dieu qu’elle était fine cette farine aussi blanche que les neiges d’antan ! Un regard suffisait pour comprendre qu’elle aiderait à confectionner les meilleurs pains. Ah ! Que les mémoires furent heureuses de retrouver l’odeur des couronnes et des baguettes dorant dans les fours de chaque village, ayant repris du service pour l’occasion. Ailleurs, c’étaient de nouvelles senteurs qui emplissaient l’espace. Elles provenaient de fleurs hautes perchées sur leur hampe, afin de s’assurer qu’on les voyait de loin et que nul n’ait à se pencher pour en respirer leur parfum.

    Dans le ciel, ce fut aussi le temps où les oiseaux, tels les gamins dans la cour de l’école, se poursuivaient en dessinant de belles arabesques. De l’union des parents étaient nés des petits qui s’essayaient à voler alors que d’autres, encore au nid, piaffaient d’impatience et de faim, estimant qu’entre deux récoltes d’insectes, les aînés s’attardaient un peu trop. Partout dans les campagnes s’égayaient les enfants, heureux d’avoir oublié les leçons et les devoirs. Ils étaient fiers de se retrouver à l’école de la vie, celle où l’on apprend en souriant. Dans les collines et les sous-bois, les quimboiseurs et autres guérisseurs cueillaient les plantes destinées à endormir les souffrances.

    Maintenant que l’herbe sèche reposait à l’abri, dans les prairies, le regain attendait la faux ou le retour des bêtes redescendues des pâturages alpestres. Elles se montraient impatientes, car en elle, les prémices d’un changement de saison les titillaient. Elles ne se contentaient plus d’une nourriture rase et pauvre, alors qu’en bas, elles savaient trouver celle dont elles conservaient la saveur. Les chaumes réclamaient la charrue du paysan pour rendre à la terre ce qu’elle avait si généreusement offert. Les jours raccourcissaient et les nuits étaient déjà plus fraîches. Les hommes scrutaient le ciel et devenaient soucieux.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

    Demain, nous pénétrerons dans l’automne, aux couleurs chatoyantes.

     


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