• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRE

    LA NAISSANCE DES SAISONS 

     

     

    L’AUTOMNE

     

    – Il ne restait plus qu’à effectuer les vendanges et après elles, le cycle de la vie aura été complet. C’est une époque merveilleuse, où, dans la rosée du matin, le genou en terre, la personne saisit délicatement la grappe ventrue aux grains revêtus de la couleur d’une espérance généreuse et goûteuse. Sectionnée, elle va rejoindre les nombreuses autres dans la hotte solidement suspendue aux épaules des hommes les plus costauds. Tristes d’avoir été séparées du cep sur les sarments desquels elles s’étaient laissé vivre et gonflées sous les caresses du temps, elles découvrent le pressoir, qui, sans état d’âme, impitoyablement les presse jusqu’à obtenir leur dernière goutte de vie. Bientôt, le jus tiré se transformera en un délicieux breuvage rappelant les meilleurs nectars. Il dépoussiérera les gosiers assoiffés et fera naître dans les gorges des hommes heureux, des chants dont ils ne se souvenaient plus qui en avait écrit les paroles. Qu’importe ; l’heure était à la gaieté et à l’insouciance. Le temps des lamentations pouvait bien attendre !

    Si les cœurs nageaient dans le bonheur, il n’en était pas de même pour les esprits, car ces derniers détiennent la mémoire dans laquelle sont imprimés les sentiments et les images. C’est alors que l’âme indique aux yeux que ce qu’ils voient présentement ne saurait durer. L’heure des grands rassemblements d’oiseaux migrateurs a sonné. Ils se réunissent d’abord pour convenir d’un itinéraire qui les conduira vers le pays où le printemps est éternel. Puis, viendra l’instant des ultimes vérifications et apprentissages des voyages si longs qu’il ne faudra pas songer à trouver le repos avant d’avoir regagné la terre promise. Sur les fils, ils s’alignent telles de parfaites chorales afin d’exprimer en chansons leurs satisfactions et leurs remerciements à la nature pour les avoir si gentiment accueillis et nourris. D’un dernier coup d’aile, survolant ceux qui restent au pays, les migrants adressent un salut, et disparaissent très vite derrière un rideau de brume.

    Pour qui la regarde avec intérêt, le monde semble exulter, se parant de mille couleurs. Le camaïeu des verts cède la place à la palette du peintre. Il dépose ici une touche de brun, là une de rouge. Ailleurs, ce sont les ocres qui ont sa préférence, tandis que le jaune se trouve en première ligne. Coquin, le soleil se mêle aux jeux de la lumière transformant ainsi la campagne en un nuancier géant où les tons changent à chaque instant. Les clochettes des bêtes ayant passé la belle saison dans les estives sonnent maintenant sur les chemins du retour. Le silence pèse sur les montagnes qui s’étaient habituées à la musique et aux appels des pâtres.

    Cependant, chacune des feuilles suspendues à son rameau sait que son destin veille et l’attend dissimulé dans une aurore tardant de plus en plus à s’extraire des ténèbres. Ah ! Qu’il était loin le solstice, tandis que le soleil, prétentieux, prétendait, qu’avec ses rayons déployés il pouvait caresser les limites de son amie et voisine la Terre ! Avec les premiers jours d’automne qu’accompagne un vent triste venu du Nord, les arbres sont soudain agités de longs frissons. Si les humains se désespèrent des temps joyeux, les végétaux, eux, abandonnent à regret leurs feuilles comme autant de larmes. Elles comprennent qu’elles ne reviendront plus. Timidement, elles se décrochent en s’excusant presque de s’enfuir sans se retourner, se laissant porter vers leur dernier rendez-vous. Elles ne savent pas en quel lieu du monde elles se trouveront quand le jour aura décidé de les confondre avec le crépuscule. Sans doute les bourrasques les auront-elles entassées pêle-mêle, les unes par-dessus les autres, ignorant les variétés et les formes, les entraînant sur un sentier secret de la forêt par lequel ne s’aventure jamais personne. Mélangées et souffrantes, elles tenteront d’échanger dans un ultime murmure, des souvenirs intimes afin d’en faire une histoire simple. Si elle commença dans la discrétion d’un bourgeon, hélas, elle se terminera dans l’indifférence des choses et des hommes. Oubliée, la chaleur du sein protecteur du bouton ; disparus encore les beaux jours de l’innocence du premier regard vers le soleil moqueur ! Abandonnées aussi les douleurs ressenties à l’instant où il leur fallut produire un effort hors du commun pour permettre aux limbes ourlés de dentelles de se défroisser, comme la robe de la jeune fille se rendant à son premier bal. Pressées de vivre les bienfaits offerts par la lumière, elles s’élargissent dans un orgueil à peine contenu, suspendant jusqu’à l’extrémité des rameaux, quelque chose ressemblant à des milliers de sourires. Elles sont alors très fières de participer à la prospérité, et plus encore depuis le jour où un inconnu leur avoua que sans elles, la planète se mourrait ! Ce qu’elles savent de la vie, elles le tiennent du vent qui chante sans répit en passant à travers elles. À sa manière, il dépose sur elles les secrets récoltés ailleurs, ceux du temps et de l’espace et même ceux des hommes devenus un moment pareils à des cigales.

    Les passants, précisément, elles ont appris à les reconnaître, lorsque sous leur couvert ils viennent se réfugier au plus fort de l’été. Ils sont aussi différents qu’ils sont nombreux, disent insolemment les plus effrontées ! Cependant, d’entre tous, il en est un vers qui va leur préférence, et certaines prétendent qu’il est un poète. Le plus souvent, il s’installe à l’écart des autres personnes, estimant qu’elles mènent un grand bruit en ce lieu où pareil à l’intimité d’une cathédrale, on ne prononce les mots qu’à voix basse. Elles aiment la façon particulière qu’a cet homme de les regarder, comme s’il venait à l’instant de les découvrir. Puis, après les avoir longuement observées, il n’hésite pas à les fixer avec une telle puissance, qu’il force les yeux des plus insolentes à se baisser et aux teints de s’empourprer. Quel intense plaisir elles ressentent alors, quand ses paupières semblent déposer à leur surface les caresses les plus douces ! Quelle fierté de le voir sortir de sa poche un cahier sur les lignes duquel elles savent, qu’après leur avoir adressé un dernier regard, elles découvrent les premières lettres d’un ver qui en promet de nombreux autres ainsi qu’une quantité de strophes ou de refrains à la gloire de celles qui, sans retenue, se pâment sur les ailes de la brise ! Il connaît les mots qui font frémir d’impatience et naître le désir. L’émotion est à son comble au moment où il se baisse, tendant la main vers celles qui gisent à terre. C’est le moment où elles aimeraient toutes se précipiter vers lui, car elles ne rêvent que d’une chose : être choisies pour qu’après mille précautions et autant de gestes de tendresse et de douceur, il la glisse entre les pages de son ouvrage, où, leur semble-t-il, une seconde vie les attend. L’extase sera proche quand il refermera avec une infinie prudence son recueil, afin de ne blesser aucun des sentiments délicats. C’est l’instant précis où le végétal va rejoindre les mots écrits pour lui. Chacun d’entre eux se mêlera à la texture de la fibre, et grâce au miracle de l’union sacrée, ils donneront à la feuille une mémoire éternelle. Elle avait tellement craint de la perdre au moment où le vent dans un souffle d’humeur vint la cueillir avant l’âge, alors qu’elle tentait de se retenir avec la force du désespoir à la branche qui lui avait permis de naître.

     Avec l’automne, installé durablement, ce sont aussi les labours qui offrent au sous-sol une dernière chance de voir le ciel. Dans les chaumières, on prétend que les suppliques mystérieuses sont adressées aux anges, dans l’intention les faire pleurer, car c’est ainsi que se prépare la mauvaise saison.

    Dans la forêt maintenant dépouillée de ses plus beaux atours, le chant des « han » des bûcherons s’échinant sur les haches et les cognées ont remplacé celui du rossignol. Ils se joignent aux plaintes et gémissements des arbres s’affalant en éraflant de leurs branches leurs amis et voisins à la façon qu’ont les hommes de se dire au revoir lorsque l’un d’eux les quitte pour longtemps. Après avoir tiré les charrues, puis les divers outils de coupe, les charrettes remplies d’herbe sèche ou de gerbes de blé puis les tombereaux de raisins, voilà que les chevaux s’arcboutant sur leurs jambes, conduisent les fardiers auxquels étaient suspendus les troncs, tels des corps démembrés.

    La saison qui vole sans vergogne les souvenirs de tout ce qui vit, trépigne derrière les nuages qui s’amoncellent en un lieu secret du ciel. De jour en jour, elle s’installe dans une terre qu’elle sait avoir vaincue. Il ne lui reste plus qu’à isoler chaque élément et les punir, pour avoir eu l’outrecuidance d’avoir, comme « la cigale, chanté tout l’été ». Mais elle se trompait quand elle prétendait avoir mis le monde à genou.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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