• CONTES ET LÉGENDES DU POIS SUCRE

     

    LES OUTILS, POUR VOIR LE TEMPS.   2/3

     

    – Tous se rapprochèrent, non sans une certaine méfiance, et écoutèrent les explications des sages.

    – Le plus simple de ces outils est le modeste piquet. Nous ne comprenons pas pourquoi nous n’y avons pas songé plus tôt. Toutefois, le comparant à ses concurrents, son emploi est plus compliqué. Laissons-le de côté pour l’instant.

    Voici ce que nous avons imaginé pour les autres objets. Le cadran comporte douze segments. Ils divisent la durée du jour en deux parties identiques, chacune d’elle en comptant le même nombre. Ce sont les heures. Ceci, montra le vieil homme, ce sont les aiguilles. Elles avancent selon un rythme bien étudié.

    – Pourquoi cette petite, court-elle plus vite que les grandes, s’étonnèrent les gens ?

    – Parce qu’elle est la trotteuse, répondit le sage. Quand elle a fait un parcours plein, une minute vient de s’écouler. Dès que soixante de ces minutes sont comptabilisées, c’est une heure de la journée qui a défilé sous vos yeux ! Alors que l’ensemble a fait une révolution complète, le jour dont vous connaissez maintenant l’existence est épuisé. Comme nous ne pouvions pas faire la chose plus grande, nous avons convenu que les maîtresses devaient faire un second tour pour ajouter douze nouvelles heures aux précédentes. Mes amis, conclut-il : nous tenons le fugitif dans nos mains ! En fixant la petite aiguille, vous le voyez même courir après lui-même comme un enfant le fait après son ombre !

    Soudain, tous se reculèrent, effrayés par une étrange musique.

    – Qu’est-ce donc encore, questionnèrent-ils d’une seule voix ?

    – Ce n’est que le temps qui vous rappelle qu’il s’écoule, lorsque vous lui tournez le dos ! Nous devinons que nous ne pouvons pas avoir les yeux rivés aux cadrans toute la journée. C’est la raison pour laquelle, chaque heure, il se manifestera à notre bon souvenir, mais aussi toutes les demi-heures et même les quarts d’heure, vous indiquant que quinze minutes viennent de se passer et qu’il est l’heure de retourner au travail !

    – Ainsi est-ce donc vraiment le temps ?

    – Parfaitement, mes amis. Il ne cesse de courir. C’est pourquoi nous ne le voyions pas. Il suffit que nous levions les yeux, il était déjà sous la forêt, sans que nous l’ayons surpris à fuir. Maintenant, vous savez qu’il existe bien et qu’il suit son chemin sans nous regarder, car il ne s’arrête jamais ! Aujourd’hui que vous êtes avertis qu’il accompagne chacun de nous, il n’est plus seul à courir, puisqu’à son image, nous allons faire de même derrière lui. Surtout, n’essayez jamais de vous mesurer à lui. Vous aurez également la bonne idée de ne pas vouloir le rattraper ; et nous vous recommandons de ne pas chercher à le dépasser. Pour vous être agréables, nous avons domestiqué le temps sans toucher à sa liberté. Depuis le coffre dans lequel le balancier va et vient, le tic-tac agrémente son mouvement et vous ne serez pas long à comprendre que le maître est identique à nos cœurs ; même réfugié dans une boîte, il ne cesse de battre, surtout lorsqu’il est heureux.

    Et la légende devint conte.

    En ce temps-là, que savait-on de lui, précisément ? Rien ; ou si peu que nul ne songeât jamais à consigner ses informations en un lieu secret de sa mémoire, plus connue alors, sous le nom de bibliothèque ? Certes, on devinait que parfois, il lui venait l’envie de paresser. Les gens redoutaient ces moments, car c’était durant ces périodes que les choses considérées comme néfastes abondaient en leur milieu. D’autres fois, il lui arrivait d’aller si vite, que même les plus courageux se plaignaient de ne plus pouvoir en savourer les meilleures heures. En d’autres occasions, on le pensait perdu en quelque endroit du monde, la morosité s’attardant auprès des hommes. Une question revenait souvent sur les lèvres des plus inquiets :

    – Le temps possède-t-il une mémoire identique à celle des éléments vivant à la surface de la Terre ?

    – Se contente-t-il de passer sans jamais rien retenir des évènements qu’il a lui-même générés ?

     Les plus érudits osèrent même prétendre qu’en son nom, il fallait certainement inventer des prières particulières, des chants et sans doute lui apporter, de temps à autre, des offrandes de toutes sortes. À ce point des questionnements prouvant combien était grande l’inquiétude des plus faibles, ils étaient persuadés qu’en aucune manière ils ne pouvaient vivre sans lui. Les malheureux paysans, on ne le cachait plus, sont d’un naturel anxieux quand ils ne peuvent revisiter le passé ou simplement deviner ce que leur réserve le futur. L’angoisse étreint les poitrines si fortement, que parfois elle entraîne les sujets fragiles dans les affres de la mort, à moins qu’il ne se trouve quelque sage pouvant éclairer les ténèbres tenaces investissant les esprits encombrés. Bien sûr qu’ils avaient eu connaissance que le temps existait, puisqu’ils l’avaient pratiquement maîtrisé. Ils le voyaient filer inlassablement sur les différents cadrans et son carillon ne manquait jamais de rappeler les habitants à son bon souvenir. À ce sujet, certains commencèrent à se plaindre que la nuit il pouvait se dispenser de faire savoir qu’il ne prenait jamais de repos, contrairement aux hommes.

    – Personne ne conteste sa présence, dirent quelques-uns ! Alors, puisque nous lui faisons une large place dans nos vies, en retour, il pourrait se montrer discret dans les heures où nos pauvres carcasses fourbues ont besoin de retrouver leurs esprits !

    Concernant ces musiques intempestives, il y eut de nombreux conciliabules. Pouvait-on ou devait-on couper la marche au maître du temps ? Après lui avoir donné la parole, pouvait-on en toute impunité la lui supprimer en le réduisant au silence ?

    – Parce que messieurs, leur rappelèrent les érudits, c’est tout de même bien vous qui le réclamiez à corps et à cris ? Après l’avoir souhaité de toute votre espérance, aujourd’hui vous ne pouvez le renier !

    On demanda donc aux hommes d’être plus cohérents dans leur façon de vivre et surtout de faire un grand ménage dans leur esprit. Le plus vieux des sages, leur dit : (à suivre).

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Image glanée sur le net.

     


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