• D’UN MOT À L’AUTRE

    D’UN MOT À L’AUTRE

     Dis-moi, petit, si tu ne veux pas que tes orteils gèlent, quand tu vas sortir, tu ferais bien de les retirer des braises maintenant, car ils ont horreur des grandes différences de température.

    – Qu’irai-je faire dehors, par ce temps ? On ne reconnaît plus rien, tant la neige a recouvert la campagne !

    – Il y a toujours quelque chose qui nous attend en quelque endroit, mon garçon. Nous ne sommes pas faits comme certains animaux qui s’endorment avant les tourmentes d’hiver pour ne se réveiller qu’avec les premières douceurs du renouveau. Ils sont comme les hirondelles qui nous indiquent que le printemps est en chemin.

    – En fait, père, ne seraient-ils pas des égoïstes, tous ces bestiaux qui s’enterrent pour les uns, tandis que les autres s’envolent vers les pays du soleil, nous laissant languir dans les frimas ?

    – Je ne sais pas s’ils ne songent qu’à eux, c’est pourquoi je n’emploie pas les mêmes mots que toi. J’imagine qu’ils ne le sont pas, puisqu’ils prennent soin de joindre leur famille à leurs décisions en leur enseignant une semblable manière de vivre.

    – Peut-être as-tu raison, je ne te contrarierai pas à ce sujet. Toujours est-il que nous sommes les seuls à nous lamenter des rigueurs hivernales.

    – Je vais te dire le fond de ma pensée, petit. As-tu conscience du mode de vie que tu pratiques ? Que fais-tu tout au long de l’année, sinon travailler afin que les froidures ne te prennent pas au dépourvu ? Et puis, tu as à ta disposition tous les éléments qui te permettent de te prémunir ; pas eux ! On ne peut pas inventer les choses que l’on ignore, dès lors que ton corps lui-même ne sait pas imaginer les habits qui conviennent chaque saison.

    – Je comprends ce que tu veux dire. Nous, pour nous protéger des attaques de toutes sortes, nous avons des tenues différentes, tandis que certaines bêtes ne mettent pas un poil de plus ou une plume supplémentaire. Mais alors, par quel moyen connaissent-ils quel chemin ils doivent prendre pour avoir une chance de survivre ?

    – Oh ! Ce n’est pas sorcier à saisir. Certains, comme c’est le cas des hirondelles, ont, disons-nous à tort, qu’elles ont une cervelle d’oiseau. D’après ce que je vois, je dirai que ce n’est pas la taille qui est importante, mais ce qu’elle contient. Or, chez eux, tout ce qui leur est indispensable y est inscrit. Ce n’est vraiment pas compliqué ; comme ils n’ont besoin de rien inventer, ça fait de la place pour le reste. Ils ont faim ? Qu’à cela ne tienne ; dans les environs, ils trouvent ce qui leur est nécessaire. Pas de labour ni de semailles. Pas de récoltes d’aucune sorte ni d’approvisionnements. Ils picorent ici ou là, c’est suffisant à leur existence.

    – Tu pourrais dire aussi qu’ils ne sont que des pique-assiette, car bien souvent, c’est nous qui leur servons leurs repas avec nos travaux.

    – Il est vrai que l’on pourrait considérer que ce n’est qu’une manière d’abuser du bien d’autrui, mais pas plus que notre façon d’agir lorsque nous cueillons les pommes ou tous les produits dont nos aïeux ont planté les arbres, ou les airelles, et les prunelles que les buissons nous offrent. Tiens, encore un exemple, est-ce toi qui as mis en terre les châtaigniers sous lesquels tu passes des journées à récolter les fruits ? Donc, il est normal que chacun profite des opportunités qui se présentent à lui.

    – Tu as toujours raison. D’ailleurs, en voyant le frère donner du foin aux bêtes, je comprends autre chose. Elles le méritent, d’autant que si elles n’ont rien fait pour que l’herbe pousse, elles ont grandement participé à l’engrangement. À ce point de vue, cela devient du partage.

    – Tiens donc, quand tu veux, tu saisis tout ! Alors pourquoi la plupart du temps, fais-tu celui qui n’entend pas, et que nous devons toujours tout te répéter ? Serait-ce une technique pour gagner du temps, imaginant que l’instant suivant la demande faite, nous allons l’oublier ?

    – Mais non, père, il ne s’agit pas de cela. Je suis souvent dans mes pensées, ces moments dont vous me dites sans cesse que je suis dans la lune. Or, je n’y suis pas ; c’est seulement que je suis à me poser certaines questions, j’observe, j’enregistre, j’apprends, en quelque sorte.

    – Eh bien ! Mon jeune ami, tu ferais bien de réfléchir plus vite, car dans peu de temps, il ne restera que quelques braises dans l’âtre, et que si personne ne rajoute de bois, nous n’aurons plus qu’à trouver refuge dans l’étable où nous serons sûrs d’y trouver un peu de confort.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


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