• D’un Vol À L’autre 2/3

    – C’est alors que nous comprenons que ce qui nous semblait être une immensité intemporelle dont il nous fallut de nombreuses années pour la traverser n’était en fait rien d’étrange, sinon quelle était notre propre histoire.

    Nous retrouver en présence de ceux qui dans notre modeste existence ont beaucoup compté, démontre, s’il en était besoin, que le temps que nous imaginions éternel  est très court pour les pauvres mortels que nous sommes. C’était hier. Nous nous prélassions alors dans le présent, tandis que le futur frappait déjà à notre porte.

    Un simple regard avait suffi pour nous faire comprendre que, comme à son habitude, la destinée s’était jouée de nous. Nous nous prétendions inconscients ou innocents alors que l’âge mûr s’était à notre insu confortablement installé en nous, ajoutant des années à celles engrangées au long des saisons.

    Les sourires, après avoir été radieux, durent faire de nombreux efforts pour ne pas ressembler à des crispations, et encore moins à des rictus.

    Afin que nous ne nous égarions pas dans un avenir réservé à d’autres, notre imagination s’évertuait à nous dessiner un horizon de plus en plus proche.

    C’est alors que nous découvrons avec stupeur, que si le destin le plus souvent se fait complice de belles histoires, toutefois, il n’aime guère que celles-ci soient trop longues. À l’insu de celui ou celle qui l’écrit, il se dépêche soudain de faire insérer le mot fin encore en filigrane au milieu d’un chapitre cependant passionnant.

    D’un vol à l’autre, ai-je intitulé ce billet ? Mais de quoi s’agit-il donc, me demanderez-vous ?

    Le premier fut celui des pintades. Cette volaille un peu idiote ne sait pas garder le silence lorsqu’il entend un intrus pénétrer son territoire, surtout si ceux qui avancent vers les broussailles ressemblent à une armée affamée par une longue marche. Ce volatile a certainement de nombreuses qualités, mais il est particulièrement bruyant. Assourdissant est un doux euphémisme pour dire que leurs discours sont tout simplement effroyables pour les oreilles fragiles de ceux qui n’ont pas grandi dans leur environnement.

    Alors arrive l’irréparable. Pour elles, la partie de farniente sous les frondaisons se transforme en un véritable drame. Les fusils claquent sèchement ! Les oiseaux tentent de s’envoler en se séparant afin d’égarer l’œil du poursuivant. Mais il est trop tard.

    Pour les chasseurs de ce jour, ce fut un après-midi de rêve qu’il ne fallait surtout pas oublier et ils durent poser pour la postérité. Ainsi des colliers de pintades confectionnés à la hâte, entourèrent-ils le cou de certains des jeunes, alors que d’autres se suffisaient de ceintures.

    Mais n’allez pas croire le gibier idiot à ce point de n’être pas rancunier. S’il se contente parfois de donner quelques indigestions à quelques-uns, il choisit l’orteil des autres pour loger sa rancœur. À intervalles réguliers, il rappelle sa présence au bon souvenir du propriétaire du doigt de pied à qui l’on a certifié qu’il s’agissait bien de la fameuse « goutte » provoquée par l’absorption d’une trop grande quantité de viandes des bois, et plus encore si celle-ci est faisandée.

    Le malade jurait alors qu’il ne toucherait plus jamais une bouchée de ce maudit gibier. Mais, de loin en loin, impitoyable, le mal redoublait ; car il avait appris que les promesses avaient pour proche parent le mensonge, et que, dès la crise terminée, le premier geste serait d’aller décrocher le fusil pour ramener un ou deux de ces volatiles, en vue les accommoder avec des choux.

    Le second vol est des plus originaux. Il ne s’agit pas d’un oiseau ordinaire, vu que s’il possède des ailes dont l’envergure est démesurée, elles ne lui servent pas pour décoller, mais le maintenir dans l’espace qu’il traverse à grande vitesse.

    Vous l’aurez bien pensé ; cette fois, il est question d’un avion. Ce grand oiseau blanc que tous les vrais envient secrètement, car il met les continents qui n’espéraient plus se rencontrer, a seulement quelques heures de distance.

    Devinerez-vous pourquoi le vol de celui-ci est important pour les gens de la forêt ?

    Parce qu’il permet à deux chasseurs d’antan de se revoir !

    Il est inutile que je vous précise que le cœur de l’un et l’autre battait sans doute plus fort qu’à l’ordinaire. On a beau prétendre être blasé par les choses de la vie ; à plus forte raison lorsque celle-ci atteint un âge respectable nous ne pouvons demeurer indifférents à des retrouvailles qui durent patienter un demi-siècle avant de se produire enfin !

    Dans les mémoires, les films défilent, sans se décider sur quelles images ils doivent faire une pause. Les musiques, n’ayant plus été fredonnées depuis si longtemps, alors que d’ordinaire elles accompagnent les prises de vue, ont abandonné quelques notes et ont fini par se mélanger à d’autres, venues de ciels différents afin de créer des partitions métisses et endiablées.

    Les questions mènent un train d’enfer aux esprits plus habitués au rythme du « mora mora » (doucement).

    Quel regard porter sur les arrivants ou ceux qui les accueillent ?

    Certes, la fracture que les ans ont creusée aura certainement laissé des traces. Ils s’étaient quittés au printemps de leur vie alors qu’ils pénètrent de pleins pieds dans l’automne d’une existence dirigée tambours battants.

    On pouvait cependant deviner que les bras allaient s’ouvrir instinctivement, avec toutefois un empressement modéré qui sied aux personnes ayant parcouru de nombreux chemins et vécut d’autres évènements.

    Les yeux se croiseront essayant de se sonder. Ils s’estimeront, et même ils se reconnaîtront avant que les lèvres daignent enfin libérer les mots qui désespéraient de participer aux échanges. Aucune leçon n’avait été révisée, car l’expérience nous apprend qu’en pareilles circonstances, rien de ce que nous devions dire ne sera prononcé.

    Le regard, quant à lui, se réfugiera derrière un voile humide afin que nul ne devine l’émotion qui scintille au fond de lui.

    À l’instant où les corps se rapprocheront, nous comprenons déjà que la bienséance nous recommandera de mentir un peu.

    – En fait, tu n’as guère changé, entendra-t-on d’un côté.

    – Toi non plus ; sera-t-il répondu dans un murmure qui se sait coupable ! (à suivre)

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