• D’un Vol À L’autre 3/3

    – Puis, en chœur, les amis d’autrefois diront encore :

    Oh ! Il n’y a que quelques années de plus, celles qui rendent la couleur de nos cheveux désirables en créant des reflets et des nuances trahissant les époques sur lesquelles l’histoire s’est reposée. C’est l’instant où enfin l’on reprend contact avec la réalité. Cinquante années paraissent une éternité pour désigner un temps relativement modeste en regard de l’espace dans lequel s’est écoulée la vie. Nous comprenons soudain à quelle vitesse passent les ans. Il n’a pas mis plus de temps pour traverser ce demi-siècle que celui que nous prenons pour le faire  d’un large boulevard encombré. L’instant précédant notre action, nous nous trouvions d’un côté, et le suivant de l’autre de l’avenue.

    C’est au cours de telles retrouvailles que nous admettons  qu’il s’est bien moqué de nous, quand il nous laissait croire que nous devions toujours allonger le pas sur nos chemins respectifs, alors que nos esprits réclamaient quelques haltes afin que les fragrances de l’existence pénètrent au plus profond de nos corps.

    Il est presque certain également que les étreintes ne seront pas exagérées, car, en qualité de personnes d’expériences, nous veillerons à ce qu’elles ne soient que de timides effleurements, comme ceux des vagues découvrant la douceur du sable chaud. Rien n’est définitif ici-bas. Nous savons que ce qui nous est accordé aujourd’hui nous est redemandé demain, puisque rien n’arrête le mouvement perpétuel de la Terre qui prend un infini plaisir à séparer ceux qu’elle a fait se rencontrer à nouveau. L’émotion passée, on devine que l’heure des explications aura sonné, marquant ainsi la fin de la récréation.

    – Pourquoi avoir attendu si longtemps pour essayer de renouer le fil qui s’était rompu ?

    La réponse viendra le plus naturellement possible.

    – J’étais là, toi ailleurs. Autour de nous, d’autres éléments se sont formés puis se sont rapprochés comme s’ils cherchaient à nous éloigner davantage. Nous parlions souvent de toi, jusqu’au jour où il est vrai, le temps s’en est mêlé.

    Il prit un malin plaisir à effacer les traits de ton visage. Il fit tant, qu’un jour je finis par ne plus distinguer qu’un vague souvenir. Je dus admettre qu’un Nouveau Monde venait de voir le jour sur le seuil de ma maison. Je pris conscience que plus rien ne serait comme avant. Il est rare que l’on puisse reconstruire à l’identique les châteaux dont les perspectives étaient nées dans nos esprits. L’une des autres particularités du temps, c’est qu’il nous voulut tous différents. Il insiste pour que nous élevions autour de nous quelque chose qui se rapproche le plus de nos personnalités et qui soit conforme à nos espérances. C’est alors que notre famille a éclaté. Je dirai même qu’elle s’est disséminée à travers l’espace à la manière des akènes des hêtres, ou des fleurs des pissenlits.

    Vois-tu, nous imaginions le monde immense, alors que cinquante malheureuses années ont suffi pour que nous en fassions le tour et finalement que nous nous retrouvions !

    Sur ton continent, tu as pris un mari. Sur le mien, j’ai choisi mon épouse et nos deux couples ont contribué à agrandir le cercle que nos familles avaient formé. Il est maintenant très large et déborde au-delà nos espérances. Nul doute que quelque part, nos ancêtres doivent être heureux de cet enrichissement. D’ailleurs, à ce point de notre existence, je me demande si nous ne leur devons pas la venue de nos enfants auprès des vôtres. En définitive, c’est la nouvelle génération qui a réuni autour d’elle l’ancienne. C’est réellement un signe qui ne trompe pas. Au fait, maintenant que nous avons renoué avec le passé, si nous laissions le présent s’exprimer ! Parle-nous de nos chérubins ; comment sont-ils ? Nous avons hâte de les revoir ! Je n’aurai jamais imaginé que nous avions tant de choses à leur dire, alors qu’il n’y a que quelques mois que nous sommes séparés !

    – Je te rassure ; ils vont très bien. Ils ignorent encore que vous vous tenez seulement à quelques pas d’eux. C’est la magie des temps modernes. Aujourd’hui, nous sommes là, demain nous sommes à mille lieues, et cela grâce au modeste vol d’un grand oiseau blanc. Mon  cher, je vais te faire une confidence : ta famille est merveilleuse et tes petits enfants sont si attachants que nous aurons beaucoup de peine de les voir s’éloigner lorsque l’heure où ils devront quitter le pays aura sonné.

    Ironie du sort ! Loin de s’attarder pour nous permettre d’apprécier à leurs justes valeurs nos émotions, le temps va encore s’accélérer jusqu’au jour où un autre vol contribuera à nous séparer à nouveau. Cela signifie que l’heure est venue pour nous d’écrire une nouvelle histoire en attendant que les continents veuillent bien se rapprocher afin de réunir une fois de plus ceux chez qui l’amitié n’est pas un vain mot. C’est alors que la vie s’enrichit d’une belle image. Je la vois désormais pareille à une ronde dans laquelle entrent et sortent tous ceux qui partagent les mêmes souvenirs et qui sont heureux d’unir leur destinée afin que des routes parcourent ce monde que nous aurons tant aimé.

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