• DE L’EAU SOUS LES PONTS

     

    – Regardant s’enfuir la crique qui musarde au pied de la maison, en cette journée qui s’achève, je me souviens d’une réflexion, que l’on me faisait quand j’étais enfant. Il est vrai que j’étais curieux, beaucoup trop, me reprochait-on, voulant toujours savoir le pourquoi et le comment, et les tenants et les aboutissants. Bien des années après, j’eus la plupart des réponses à mes questions. Non qu’elles arrivèrent en retard ; mais c’est moi qui compris qu’en fait, les gens à qui je les adressais ne connaissaient pas ou ignoraient quel chemin prendre pour satisfaire ma soif d’apprendre. Donc, en l’absence d’explication, je devais me contenter des éternels « Ne t’inquiète pas de ceci ou de cela ; ce n’est pas l’heure d’y penser. Mais le plus souvent, revenait cette autre remarque ; “d’ici que tu arrives à quelque chose, ou je ne sais quoi encore, il passera de l’eau sous les ponts” !

    Ainsi, à chacune de mes sorties ou de mes escapades, je me rendais sur celui que je préférais, et pendant de longs moments, j’essayais de comprendre à quoi faisait référence l’expression que l’on me servait à longueur de temps. Boueux ou limpide, le flot roulait toujours, et parfois en si grande quantité qu’elle menaçait les habitations sur les berges. Au plus fort de l’été, il arrivait que le niveau soit si bas, que certains navires cédaient la place aux embarcations à fond plat. Cependant, le fleuve descendait sans cesse. Fort de mes observations, j’en déduisais que les aînés associaient le liquide et l’invisible, je veux dire le temps. Alors, sans plus ne jamais prendre ombrage des railleries malveillantes que l’on m’adressait, j’avançais sur mon étroit chemin de vie, et je m’arrangeais à ce qu’il passe par le pont qui vit naître en moi une envie de liberté allant grandissante.

    Ce fut d’abord des rêves que je laissais flotter sur l’onde, sans vraiment connaître vers quelle destination ils me conduisaient. En vérité, il m’importait peu de le savoir, pourvu qu’ils m’éloignent de la triste demeure qui nous servait de maison. Puis, observant les navires qui remontaient le courant, ou au contraire qui le descendaient, je constatais qu’ailleurs, il y avait toujours quelque chose pour remplir les flancs de ces transporteurs, à mi-chemin entre les marins de haute mer et les hommes résidants dans les villes dressées sur les berges des fleuves. En un mot, j’en déduisis que partout il y avait des gens, des matériels, des animaux et bien d’autres objets. Ces choses étaient prises d’un côté et voyageaient sur les flots, avant d’être déchargées dans un port. En imaginant ces endroits qui semblaient être des dortoirs à bateaux, à mesure que je grandis, mes rêves se transformèrent. J’eus soudain envie qu’ils se concrétisent. Néanmoins, mes désirs ne s’arrêtèrent pas aux lieux que je devinais être proches de chez nous. Après tout, me disais-je, qu’est ce qu’il en coûte à un songe de se rendre dans une ville voisine, ou d’enjamber un océan pour atterrir sur un nouveau continent, peut-être jamais visité par aucun individu ?

    À compter de ce jour où mon esprit me devança sur les routes du monde, je n’avais plus qu’une obsession : grandir vite, sauter des barrières, allonger le pas pour m’éloigner de cette maison que le temps fuyait, me semblait-il. Il n’était pas un jour qui ne me trouvait pas flânant sur celui que j’appelais désormais mon pont, comme certains disent à d’autres personnes “vous me trouverez à tel endroit, ou à mon bureau”. Laissant mes pensées tracer leurs propres sillages à la façon que l’on a d’indiquer son chemin à quelqu’un d’égaré, j’allais d’un port à une rade. Mes escales étaient toujours très courtes. Elles me permettaient d’allonger de plus grandes distances, entre la demeure ancrée sur un quai, dans laquelle s’endormaient à tout jamais, la misère et ses occupants, et ma nouvelle destination.

    Ah ! Oui, il en passa de l’eau, sous les ponts, avant que je pusse à mon tour m’embarquer ! Mais un beau matin, à force de patience, le bateau, après avoir sifflé brièvement, rejoignit le chenal, aidé par un remorqueur. Je savais l’océan immense, mais pas à ce point. Me retournant, je voyais la Terre disparaître lentement dans les flots. Devant, plus rien ; que la mer qui triait ses vagues. Tantôt, elle envoyait des petites, puis des plus grosses ; tantôt, c’était des rouleaux qu’elle jetait au-devant de la proue qui prenait plaisir à les fendre. Pendant des jours, rien que de l’eau et aucune pile d’aucun pont pour la diviser. Les jours se passaient au gré de la houle. Parfois, le navire plongeait dans des trous pareils à des gouffres, tandis que le lendemain, il semblait marcher sur la crête des vagues.

    L’aube venait de naître quand notre commandant donna l’ordre de préparer l’entrée au port. Nous nous apprêtions à toucher Terre. Certes, elle n’était pas encore un continent ; seulement des îles posées tels des diamants sur la mer. Je suivis le mouvement des voyageurs et parti à la découverte de ce lieu inconnu. C’était un matin comme celui-ci, alors que le soleil testait l’eau du bout de ses rayons, comme pour en estimer la température.

    Je versais ma première larme au spectacle qui se déroulait sous mes yeux. J’en avais tellement rêvé de cet instant, qu’il m’importa peu que le port dans lequel nous venions de nous accouder à son quai ne soit que celui de la porte d’entrée d’une grande aventure. Celle que je vécus fut immense, ayant presque toujours tenu ses promesses. Elle s’appela la vie ; rien que l’existence, avec ou sans ses ponts, mais avec de l’eau partout, comme en ce soir où la crique emporte mes mots à l’autre bout du monde.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

    Photo d’Edouard Boubat  - Le pont des arts

    Paris 1955

     

     


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