• DE LA RUMEUR À LA RÉALITÉ

     Parfois, il m’arrive presque d’avoir honte du privilège que j’ai eu, de vivre à une époque qui jamais plus ne sera celle que je connus. Oh ! N’allez pas imaginer que nous étions des nantis ; loin de là ! C’était même l’inverse ; je veux dire, pour employer les termes d’aujourd’hui, que nous étions plutôt les oubliés de l’histoire ; mais cela en est une autre. Cependant, nous appartenions à ce temps qui prenait le sien pour passer, s’appuyant avec force sur chacun des acteurs qui participaient à la vie du village. Il ne se trouvait personne pour s’apitoyer sur son propre sort, et en conséquence, il ne fallait pas s’attendre à ce que les uns se penchent sur celui des habitants. Quand le bonheur s’arrêtait dans la rue, chacun demandait sa part, et si c’était le malheur qui s’attardait, en toute simplicité sur lui on refermait la porte, espérant qu’il aille frapper à une demeure voisine, et si possible à des lieues du bourg.

    Les jours se succédaient, tandis que les gens savaient, de quoi le lendemain serait fait. Il faut dire que les bras étaient plus embarrassés que les esprits auxquels il n’était accordé que peu de temps à la réflexion. Les gestes à force d’exécutions étaient devenus automatiques. La main se tendait vers un objet en devinant qu’il s’y trouvait, car ce dernier l’occupait depuis des générations, et que personne ne songeait à le changer de place. La vie bien remplie ne laissait pas d’espaces vides. Nous étions au temps où les mots avaient été écrits une fois pour toutes, et l’on se contentait de les transmettre, en ignorant la portée réelle que chacun avait. Dans les maisons, la rue, les champs, tous étaient en communion avec l’enseignement dispensé à l’école communale ; je veux dire que l’on n’économisait pas les révisions des leçons ou des informations, et chacun les répétait machinalement, sur un ton qui frôlait la chanson. Parfois, les réflexions prêtaient à sourire, car personne ne savait d’où ou de qui provenait l’écho reçu, mais tous affirmaient qu’elles étaient bien fondées. En somme, pour remonter la rumeur qui avait circulé tout le jour, on ne se serait pas étonné qu’elle ait pris naissance au début de la rue, dans la première demeure. L’ancien de la génération présente, assis sur la chaise dont on pensait qu’elle s’y trouvait elle aussi depuis des années, avait prononcé un mot que sa famille n’avait pas forcément compris. Cependant, une parole dite au hasard ne pouvait pas rester ignorée. Alors, le voisin la reprenait, y ajoutant une note personnelle, car il fallait bien prouver que l’on était au fait de ce qui se passe de par le monde. De cette manière, la nouvelle circulait et d’une maison à une autre, elle se déformait en s’amplifiant. Au soir, après avoir fait plusieurs fois le tour du bourg, et colportée par les commerçants effectuant leurs tournées à travers la campagne, elle revenait sous la forme d’une histoire qui n’avait rien à envier à celle des écrivains de talent. Ainsi, la rumeur galopait, sans se préoccuper de la véracité de son contenu. De toute façon, tout le monde savait que tel événement serait fatalement arrivé, et qu’on l’avait prédit depuis longtemps, et que par conséquent, il était bien naturel que l’on y ajoute quelques pensées personnelles.

    Mais à ce qui ressemblait à un conte, il arrivait aussi que ce soit la vérité que l’on traduit à la manière que le jour avait daigné se lever, car pour expliquer les choses franchement, le sentiment de désir pour ne pas dire de jalousie imprégnait chaque réflexion. Il suffisait que tel fermier reprenne l’exploitation voisine pour que naissent dans les esprits des idées les plus saugrenues, parmi lesquelles il était question de mauvais sort et de messes noires. Personne ne pouvait réussir dans ses projets sans que l’on prétende qu’il avait été aidé par quelqu’un de bien placé. Celui qui achetait une voiture avait bien entendu dissimulé quelque chose au percepteur, car chacun connaissait la valeur des choses ; donc l’existence, qui était la même pour chacun était difficile.  

    Au long du jour allait la rumeur, vivant de mots inventés, colportés par des esprits qui avaient besoin de nourriture, et il importait peu que cette dernière soit imaginaire ou réelle. Au soir, après avoir encore un peu médit, on s’endormait avec la conscience en paix, car il ne venait à aucun individu l’idée qu’il avait pu transmettre une information erronée ou malveillante. De toute façon, on savait que demain serait certainement illustré de belles images, puisque la vie est ainsi faite, que dans l’âtre où se consument les bûches, celles que l’on ajoute afin que le feu ne meure pas, ignorent les qualités et la provenance de celles qui les ont précédées.

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