• DESTIN DE PRINCESSE

     Notre village est comme tous ceux de la brousse. Il est adossé à la forêt, avec, pour horizon depuis le premier jour, notre mère nature, heureuse de distribuer avec l’aurore, ses bienfaits et ses petits bonheurs. Jamais elle n’a failli à ses promesses. Elle a permis aux saisons de se succéder, chacune offrant ses récoltes, sans les regretter ni les compter. Comme on le découvre aux portes de chaque bourg, il existe une case particulière, légèrement en retrait du reste du village, et devant laquelle chaque matin une main inconnue dépose un bouquet de fleurs de la campagne. On peut imaginer qu’elle est celle du voyageur en quête de repos, mais il n’en est rien. Celle-ci  est située à la sortie, puisque c’est la direction que prendront  forcément le ou les gens de passage. Celle dont je vous parle est réservée à la plus délicate et raffinée jeune fille élue de l’année.

    La dernière que ceux de chez nous ont choisie a fait l’unanimité. Pas une voix ne s’est élevée pour contredire sa beauté par opposition aux autres candidates. D’ailleurs, lors de la veillée, le feu lui-même avait été plus pétillant, éclairant alentour de ses flammes dansantes et chaleureuses. Ah ! Qu’elle fut joyeuse cette soirée durant laquelle les tambours roulèrent toute la nuit. Ils se sont tus à l’instant où le jour affirma ses prétentions, se hissant par-dessus la haute sylve ! Il a apporté un voile transparent de brume, comme pour en vêtir de sa finesse broderie, notre belle jeune fille élue. Pour l’honorer, on  a chanté et fêté jusqu’à l’épuisement, avant de rejoindre le sol des demeures, sur lequel la natte attendait le corps fatigué et courbatu. Durant les heures qui suivirent, on pouvait être certain que derrière les paupières, en lieu et place des songes traditionnels, doit se tenir, droite et élégante notre ravissante princesse. Bien qu’aucune couronne ne soit inscrite dans son héritage, en quelques instants, dans l’esprit de quelques-uns, elle fut probablement élevée au rang de reine.

    Cependant, les jours qui succédèrent à cette élection apportèrent leurs lots de déconvenues. Il fut rapporté aux anciens que la princesse désirait voler vers d’autres horizons. L’un d’eux, lors du conciliabule tenu en secret, avait précisé les paroles qu’il avait entendues de la bouche même de la jeune fille. Ils les trouvèrent cinglantes. Jugez plutôt :

    – Je ne veux pas être la reine d’une région qui se désole, où à la place des fleurs,  ne s’épanouit que la misère. Il nous arrive de la mépriser et  espérons la perdre sur nos chemins, mais elle nous attend à la prochaine croisée. Pour la provoquer, nous lui inventons des personnages à la posture délicate. Mais je vous le dis tout net, je ne désire pas être la beauté qui cache la laideur. Ne soyez pas surpris, si un matin, c’est vers la ville que j’irai recevoir une autre couronne, une authentique, je vous le promets.

    – Elle prétend, continua le sage, que dans les rizières il y a bien assez de dos courbés et de femmes gémissantes. À son goût, le troupeau est trop maigre pour employer plusieurs bergers. Ma tête, dit-elle encore, est faite pour que l’on y dépose un diadème serti de pierres précieuses, non pour porter des charges, et mes pieds ne peuvent qu’être recouverts d’escarpins rehaussés de paillettes. Ma couche ne saurait être cette natte si fine qu’elle laisse s’enfuir les rêves, alors que m’attend en quelque palais un grand lit moelleux, protégé d’un baldaquin entouré d’une moustiquaire. Et puis,  précisa le sage, la voix cassée par la déception ; elle ose dire que la case de la famille que son père a construite est trop petite pour une dame qui a besoin de ses aises dans des pièces si hautes qu’elles touchent le ciel, tandis que par les fenêtres s’engouffre la lumière du jour. Mes amis, dit-il encore : notre princesse au visage d’ange a la peau si délicate qu’elle ne supporte que les observations et les caresses du bout des cils, et refuse catégoriquement que les rides s’installent avant que le temps ne le décide. Je ne veux pas que mes mains soient aussi noueuses que des rameaux buissonnants, renchérit-elle. Pourtant, je vous l’assure, dans son regard on lit la lassitude des gens que le bonheur ignore. Ses yeux sont posés sur une chose qu’eux seuls en devinent les contours et les larmes sont comme la mousson ; elles attendent l’instant précis pour inonder les songes.

    Sans doute notre petite reine imagine-t-elle qu’elle sera plus heureuse à l’ombre des murs des palais, à l’intérieur desquels ne règnent que l’hypocrisie et le mensonge. Un matin, lassée par les déconvenues, je vous prédis, mes amis, que sans couronne ni diamant, nous la retrouverons. Elle sera fière alors de piétiner la rizière, repiquant ou fauchant celui qui nous permet de vivre. Elle sera contente de respirer à nouveau la liberté de notre village, celui, qui, chaque année après la récolte, élit sa princesse, celle qui n’a de regard que pour les siens.

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