• DESTIN…DE REINE 2/2

    — Sans qu’elle ne puisse jamais vraiment l’expliquer, c’était vers cette végétation d’aspect plutôt maladif que son regard se tourna en même temps que l’intérêt grandissait pour les choses de la vie. Elle avait parfaitement compris que parmi les nombreux chemins empruntés par les hommes, certains sont délaissés, jugés sans doute trop tortueux, alors que d’autres étaient plus confortables aux pieds hésitants.

    Et s’ils étaient difficiles aux promeneurs c’était uniquement pour dissimuler une certaine vérité dont seuls les initiés pouvaient en découvrir les secrets, pensa-t-elle ? Ces arbres qui rencontraient tant de peine pour se dresser, aux ramures diffuses et basses, aux feuilles dont le peintre avait sûrement volontairement oublié de joindre le plus beau vert aux couleurs de sa palette, ne donnaient-ils pas une véritable leçon au reste de la nature qui se pliait à la moindre tempête ?

    À leur façon, ils disaient que le bon sens de la vie ne pouvait être que le leur. Ils luttaient pour ne pas sombrer. Ils s’accrochaient au sol qui lui, comprenant la situation, ne laissait partir aucune motte à la dérive. Il s’était associé aux racines qui avaient tracé une immense trame de veines à laquelle se retenaient les uns et les autres des éléments naturels.

    Un jour, elle dit à sa mère qui lui faisait remarquer que la tête des gens n’est pas faite que pour élucider tous les problèmes que le monde se pose :  

    — Qu’importe si plus tard je ne suis pas quelqu’un que l’on salue bien bas. Je veux être comme cette végétation ; hargneuse, solide, et heureuse de vivre dans mon univers sans chercher à me revêtir des habits des personnages imaginaires que l’on dessine dans les contes pour nous faire oublier les vicissitudes de l’existence.  

    Si la vie que les adultes s’évertuent à nous décrire se mérite, je revendique ma part, même si elle doit être modeste.

    Mais, avoua-t-elle plus tard, dans ma montagne, il n’y avait pas que la végétation qui me donnait quelques leçons. Les vieilles pierres dont on avait fait les maisons m’ont aussi beaucoup impressionnée. Un jour, révéla-t-elle, une petite voix me commanda de poser la main sur l’une de ces pierres qui avaient vu passer tant de saisons à travers le temps. Mon premier réflexe, continua-t-elle, fut de la retirer au contact de la froideur du minéral. Il était naturellement inerte, depuis le jour où les hommes l’avaient extrait de quelque carrière. Il ne pouvait pas, très justement, dégager de la chaleur. Il s’était prêté aux caprices du temps qui s’était posé sur lui depuis de longues décennies, que même les anciens ne se souvinssent plus si cette époque existait vraiment ou si elle était née d’une légende. Elle fut surprise, en effleurant à nouveau de ses mains sur plusieurs pierres à la suite, qu’elles soient aussi froides que son cœur à elle pouvait être chaud et palpiter pour définir le rythme de la vie. Elle en conclut avec étonnement que l’aspect que nous montrons aux autres peut être différent de celui qui est en nous et qui est sans nul doute notre force profonde. C’est exactement comme la maison. À l’extérieur, elle est grise et froide, alors qu’à l’intérieur y règne une douce chaleur que chacun se partage. Dehors, par la faute du temps qui se repose sur les pierres, les patinant à ce point qu’elles ressemblent à la peau ridée des vieilles personnes qui ont trop fouillé les entrailles de la Terre, bien qu’elles ne leur révélèrent jamais ses secrets, mais qui permit aux récoltes d’être abondantes. À l’intérieur de ces demeures se dit-elle encore, chaque famille dispose des objets et des couleurs pour les embellir. D’un côté, elles subissent le temps alors que de l’autre elles créent et partagent la vie.

    Ainsi sera mon combat, dit-elle à voix haute.

    Quoi qu’il puisse m’arriver dans ma modeste existence, je me montrerai forte. Je m’accrocherai à la moindre brindille afin qu’elle me transmette suffisamment de volonté pour affronter les épreuves. Si par malheur je devais chuter sur l’une des nombreuses obstructions encombrant mes chemins, je me relèverais, même si je dois les escalader en m’écorchant les mains.

    Comme une prémonition, des obstacles, il y en eut beaucoup. Mais se retournant, elle devine encore l’ombre de sa montagne et elle se dit que malgré tous les assauts des éléments capricieux du temps elle est toujours debout. C’est à peine si son sommet s’est arrondi. Alors, pourquoi courberait-elle l’échine, elle, vaillante créature élevée dans l’odeur du miel des fleurs de bruyère, noble végétal, symbole de pugnacité et de résistance ? En son corps demeure à tout jamais ce nectar divin qui nourrit les reines.  

    Et toi, ma chère enfant, n’es-tu pas l’une d’elles, émigrée dans cette merveilleuse Provence, le cœur posé sur les bancels, ou plus bas sur les restanques, confortablement appuyée à la beauté de la grande bleue, laissant tes pensées rejoindre le pays des rêves, gambadant dans le pré des pauvres. ?

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     

     

     

                                                                        Fin 


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