• DOULOUREUSES CONFESSIONS 3/3

    IRES POUR UNE ORDINATION

     DOULOUREUSES CONFESSIONS 3/3      

    — Après des années d’une séparation dévastatrice, la mère de Bruno à qui elle se refusait toujours d’adjoindre le mot — abbé ou prêtre — s’apprêtait à vivre non pas la continuité de son chemin de croix, mais la confirmation de son calvaire. 

    Le jour de l’ordination, elle avait décliné la place qu’on lui offrait au premier rang des invités, estimant que la perte de son enfant ne pouvait ressembler à un spectacle de rue. Elle se tenait donc en retrait afin que ses larmes ne soient partagées avec personne. Elle avait à jamais prétendu que tout ce qui concernait l’existence de son garçon lui appartenait. 

    Elle se sentit défaillir lorsqu’il fit son entrée, entouré de ses pairs, pareil à un prisonnier à qui l’on aurait enlevé toutes chances d’évasion. Elle baissa la tête, le visage dissimulé derrière une voilette noire, comme l’était également l’ensemble qu’elle portait. Elle avait choisi cette couleur de deuil, car elle estimait que ce jour de fête pour les uns représentait pour elle la perte de son fils. Il ne serait plus jamais à elle, il consacrerait sa vie à celle des autres, s’excluant de toutes demandes personnelles  éventuelles qu’il pourrait formuler auprès du Très-Haut. 

    — Pas de favoritisme, s’était-il écrié lors d’une brève rencontre au séminaire avec sa mère. 

    À l’instant où dans le chœur montaient des chants grégoriens, auxquels elle ne prêtait aucune attention, elle se souvint de l’une des rares conversations qu’ils avaient échangées. C’était un soir d’hiver près de la cheminée, où même les flammes semblaient exprimer leur désapprobation. C’était ce soir-là qu’il avait choisi pour lui annoncer sa décision. Elle avait senti soudain sur ses épaules tout le poids du monde. Le sol, un instant, s’était dérobé sous ses pieds. Reprenant connaissance, elle s’était alors étonnée : 

    — Comment avez-vous pu imaginer de telles idioties Bruno ? Rentrer dans les ordres, vous n’y songez pas sérieusement, mon ami, vous que la vie attend avec une grande impatiente ! Que savez-vous d’elle ? Rien d’autre qu’une vague rumeur. Votre jeune âge ne vous autorise pas encore à éluder les méandres secrets de l’existence. Il vous reste à découvrir tant de choses ! 

    Il était passé outre et en ce jour où il s’allongeait devant l’autel, aux pieds de dieu et de ses représentants, elle s’adressa au responsable des cieux : 

    — Profitez de ce jour où dans sa lumière, à vous seul revient la gloire. Avec le sourire, vous arrachez à mon cœur celui pour qui j’ai tant versé de larmes en l’enfantant. Sans doute est-ce ce jour-là où vous avez jeté votre dévolu sur lui. Laissez-moi vous poser une question. 

    Depuis ces premières heures, vous êtes-vous manifesté d’une quelconque manière pour vous rendre compte de l’évolution de votre futur serviteur ? Vous êtes-vous rapproché de moi afin que je le prépare à un tel sacrifice ? 

    Permettez-moi de vous dire que vous êtes égoïste. Vous bâtissez votre grandeur sur les larmes des faibles. Vous êtes comme l’enfant qui choisit toujours la plus belle friandise dans le plat qui lui est présenté. Les morts ne vous suffisent-ils pas qu’il vous faille aussi les vivants ? Je veux que le monde apprenne que je ne vous ai pas donné mon fils. C’est vous qui me l’avez enlevé ! Et en plus, vous avez l’outrecuidance de me demander de prier le restant de ma vie ? 

    Vous qui parlez sans cesse de bon ou de mauvais grain, sachez qu’en ce jour vous avez récolté l’épi avant qu’il ne soit mûr. Je garde pour moi ce que vous n’aurez jamais, son premier sourire et son premier amour. C’est moi qui ai eu ses premiers soupirs de joie, ses premiers mots et ses premières larmes. C’est toujours à moi que se sont exprimés le bonheur de le porter en mon sein et le privilège des souffrances, celles qu’aucune femme au monde ne peut oublier lorsqu’elle offre son enfant à la vie. Tout cela, je le garde précieusement dans mon cœur, pareil à des reliques. 

    Sans doute, en ce jour jubilez-vous en voyant mon fils soumis tel un faible à vos pieds, mais sachez encore que je ne vous accorde que les restes. Le meilleur, c’est à moi qu’il est revenu et il est enfoui au plus profond de mon être. 

    La mère du père Bruno s’était éteinte quelque temps plus tard, dans l’incompréhension des siens, car à cette époque, on ne connaissait aucun remède pour lutter contre la maladie incurable du chagrin. 

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

    Extrait du « Village maudit » du même auteur.

     

    Photo glanée sur le net.


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