• DU CONTE AU SOUVENIR 2/2

    – Tu as raison, nous avons tourné le dos à l’événement. Mais je te fais remarquer que c’est toi qui m’as entraîné par les chemins de traverse, à la recherche de quelques éléments de notre histoire.

    – Oui, c’est vrai, et je te demande de me pardonner ; doublement, même, sais-tu pourquoi ?

    – Je n’en ai aucune idée !

    – Parce que tout à l’heure, je te reprochais de n’avoir pas couché dans un cahier votre existence, dont je devine qu’elle ne fût pas toujours un long fleuve tranquille, alors que je suis là, les bras ballants. J’aurais dû prévoir de quoi noter l’essentiel de tes souvenirs.

    – C’est très bien comme cela, ma fille. Ainsi, pouvons-nous parler librement, sans prendre de précaution ni changer le cours des phrases au long des narrations. Retiens ceci : dans la vie tout doit être naturel, comme l’aurore dissipe la nuit. Dès lors, nous cherchons nos mots, l’histoire dessine une autre tournure.

    – Toutefois, permets-moi de te contrarier, la rivière ne va pas droit vers l’océan. Elle musarde en faisant des milliers de méandres ; et pourtant, elle parvient telle qu’elle est vers son grand frère. Si elle change, c’est uniquement parce qu’elle a profité des affluents qui l’ont rejointe pour l’accompagner pendant son voyage.

    – À tes réflexions, je comprends que je suis devenu trop vieux. Mon esprit n’a plus l’agilité du tien pour lui répondre. Qu’importe, revenons à nos moutons.

    – Alors, mon cher grand-père, promets-moi de me redire tous ces beaux souvenirs, un jour où je pourrai retenir les mots sur les lignes d’un cahier, afin qu’ils ne s’envolent plus jamais. Mais si tu le veux bien, revisitons cette fameuse soirée. Elle dut être extraordinaire pour qu’elle te demande de la faire revivre le temps d’un instant.

    – Oh ! Oui, ce fut merveilleux ! Toutefois, malgré ma bonne volonté, il te manquera la chose essentielle.

    – Tiens donc ; et qu’elle est cette image dont je suis privée ?

    – Aux tableaux auxquels tu fais allusion, il y a surtout les sons qui les accompagnaient. Les mots, pour si mélodieux qu’ils soient pour qui sait les utiliser, ne peuvent remplacer les accents des rires et des chansons. Je te disais que notre nuit de Noël commençait antérieurement ; au moins, une semaine avant. C’était la cérémonie du cochon. Chez nous, nous en tuions deux dans l’année. Le premier pour Pâques ; le second, pour la nativité. Non pour la saluer, mais pour nos propres réserves. Ce temps, nous le nommions celui de l’animal. Il avait été nourri et engraissé avec le reste de nos victuailles, ainsi qu’avec des légumes de notre production.

    Durant toutes les préparations, nous fabriquions la charcuterie. Généralement, c’était la semaine que choisissait le ciel pour nous gratifier de sa plus belle neige. Elle tombait dru, en silence. Petit à petit, elle recouvrait notre monde. La forêt se revêtait d’un épais manteau blanc. Les friches disparaissaient sous le poids des flocons. Le long du ruisseau, les vieux saules laissaient pendre leurs rameaux remplis de givre, qui s’abaissaient comme s’ils faisaient la génuflexion, jusqu’à la surface de l’onde. Afin de travailler à l’abri, nous rentrions dans la grange et les marmites n’avaient jamais le loisir de refroidir, leur derrière se faisant lécher par les flammes des bûches de chêne. Il nous semblait alors qu’il se vengeait du temps où la bête dégustait ses glands. Tous ces préparatifs conduits dans la bonne humeur, les chants et les rires, nous menaient à l’heure la veillée.

    – Tu veux dire que vous passiez une semaine à détailler la pauvre victime transformée en pâtés et rillettes ?

    – Bien sûr, car nous avions le temps de faire correctement chaque recette. L’animal ne pesait jamais en dessous les deux cents kilos ! Mais, oublions les cuissons et les découpes, et arrivons à ce que tu attends avec impatience.

    La charrette était recouverte d’une tente pour nous protéger de la bise glaciale, de la pluie ou de la neige. Elle était astiquée comme si elle devait transporter une mariée. Le cheval était mis au repos depuis quelques jours, et ses harnachements étaient reluisants et graissés afin que l’humidité ne pénètre pas les cuirs. Nous-mêmes, à notre tour, nous prenions un bain chaud dans une grande bassine, devant la cheminée, à l’abri du reste de la famille derrière le paravent. Les habits de cérémonie étaient sans reproches et parfumés de lavande. Les femmes sortaient les dentelles, les robes et les jupons. Les sabots des uns et des autres étaient rutilants. Pour qu’ils soient plus confortables, à la paille, nous ajoutions du foin. Puis, c’était le départ vers l’église. Des pelles occupaient une partie de la charrette, au cas où nous serions tombés sur des congères.

    – C’était une aventure, grand-père !

    – Tu peux le dire. Enfin, nous arrivions en même temps que les cloches appelaient les fidèles. C’était l’incontournable visite à la crèche, dans laquelle manquait le petit Jésus. Il était mis lors de la procession qui débutait à minuit. Tous les cantiques étaient chantés. On ne pouvait pas se tromper, nous les connaissions depuis notre enfance. Puis, c’était le retour à la ferme. Parfois, la neige était si abondante, que nous nous relayions pour guider le cheval. Une fois arrivés  chez nous, autour du feu que les plus anciens avaient tenu ronflant, nous nous réchauffions, et passions à notre modeste festin.

    – N’en dis pas plus, grand-papa. Je devine le cortège de charcuteries sur la longue table, le vin chaud ou froid et les bons mots qui les accompagnaient. Puis chacun rejoignait son lit, car au petit matin, il fallait traire les vaches, qui elles, n’ont aucune connaissance d’un jour de fête. Quant à vous, les travaux indispensables terminés, je  pense que le banquet reprenait ses droits.

    – C’est en effet ce qui se passait ; car vois-tu, bien que propriétaires de la terre, nous n’en sommes pas moins ses valets ; heureux, certes, cependant de simples servants.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     

     


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