• EN CHEMIN, LE TEMPS NOUS OUBLIA

    – Allons, mon amie, il se fait tard, nous devons rentrer avant que la fraîcheur nous surprenne en chemin. Et puis, fais-moi plaisir ; cesse donc de toujours te retourner. Attends-tu quelqu’un, ou penses-tu avoir retrouvé l’un des nôtres dans la foule qui marche telle la rivière, sans savoir par quel endroit elle doit se jeter  dans l’océan ? Il y a si longtemps que plus personne ne nous accompagne ni nous rend visite. Nous avons rejoint ces personnes qui ont écrit une page d’histoire, au bas de laquelle on ne mettra même pas nos patronymes ; ils apposeront avec indifférence : auteur inconnu.

    – Oui, il m’a semblé reconnaître l’une de nos vieilles voisines, dans l’allée en face. Oh ! C’est trop bête, je ne me rappelle plus son nom. Tu sais, dans le village adossé à la montagne, elle occupait la dernière maison ?

    – Non, je ne me souviens pas. A-t-elle seulement existé, ou est-ce le fruit de ton imagination ? À nos âges, ma pauvre, nous nous ressemblons tous. Le temps s’est joué de nous en sculptant sur nos visages les mêmes traits, posé dans nos corps d’identiques souffrances. Il n’y a que dans nos têtes qu’il ne met plus rien. Au contraire, il enlève aujourd’hui ce qu’il avait installé hier. On dirait qu’il se plaît à nous faire évoluer dans la douleur, et surtout qu’il trouve amusant de faire la récolte dans nos jardins secrets de nos plus belles images.

    – Ah ! Tu veux dire un recueil personnel ! Il n’y a pas que moi qui ai des trous de mémoire. Je vois que toi aussi tu commences à mélanger les événements.

    – Non, ce n’est pas ce que tu crois. Dans nos esprits, chacun de nous possède un genre de coffre dans lequel il cache les moments les plus pénibles de son existence, mais également certaines joies qu’il lui semble avoir dérobées au destin. Dans ce lieu inaccessible, nulle écriture ne peut venir noircir les images déposées tout au long de la vie. Tu vois, c’est toute autre chose que le journal ou le livre auquel tu faisais allusion. Celui-ci, personne ne peut jamais le feuilleter.

    – Cependant, mon cher, je me demande à quoi il sert ; car à mesure que les jours passent, je constate que les plus beaux clichés s’enfuient de ma mémoire. On croirait que dans ma tête un automne perpétuel s’est installé, puisque les images dont tu parles s’envolent, emportées par le vent qui forcit de jour en jour. Tu ne veux pas que nous traversions, afin de retrouver la dame dont je t’ai dit qu’elle peut être celle de chez nous ?

    – Écoute-moi ; que tu aies vu une personne, je ne le conteste pas. Qui ressemble à l’une de nos anciennes connaissances, je l’accepte encore. Mais l’as-tu dévisagé avec ce regard qui force les gens à lever les yeux vers toi ?

    – Non, parce que ma vision a perdu depuis longtemps son pouvoir de persuasion. Pourtant, il me semble bien…

    – Entre ce que nous croyons, et la réalité, il y a toujours eu un fossé large comme une véritable fracture. Je vais te dire pourquoi, tu n’as pas pu l’apercevoir aujourd’hui. C’est que cette pauvre femme, nous l’avons accompagnée à sa dernière demeure le lendemain de la saint Blaise.

    – Je vois que tu ne te souviens pas, mon ami. Il s’agissait d’une autre personne. Je crois que c’est pendant cet hiver-là qui fut un de ceux que personne ne peut oublier. Le sol était si gelé qu’aucun homme ne se porta volontaire pour y faire un trou. Le maire avait demandé que nous déposions nos disparus à l’endroit le plus froid de nos demeures, en attendant un réchauffement. Alors, tu vois que je me souviens !

    – Je ne prétends pas que tu ne te rappelles plus des événements ; ne me prête pas des mots que je n’ai pas prononcés. Je désire seulement porter à ta connaissance que cette époque si terrible, que de mémoire d’hommes, nous n’en avions jamais traversée, elle était antérieure à celle que tu évoques. Chez nous, le grand-père avait dit que celle au cours de laquelle il avait tant souffert remontait au siècle dernier.

    – Ah ! Je le revois, ton parent. N’est-ce pas lui qui s’opposait à notre mariage, prétendant que je n’apportais pas de terres ?

    – Je suis heureux de constater que lorsque tu t’en donnes la peine, la mémoire te revient ! Oui, c’est bien de lui que je te parle.

    – Par contre, lui, il la perdait pour de bon !

    – Tu sais, nous arrivons à un virage de notre vie où derrière nous, nous abandonnons beaucoup de choses. C’est parce que là où nous irons nous n’en aurons pas besoin, qu’à chaque pas une image s’efface, et qu’une page de notre livre d’histoire s’arrache ou devienne illisible. Au ciel, ma chère amie, nous ne devons rien emporter de ce qui a appartenu à la Terre.

    – C’est normal, puisque nous y commencerons une nouvelle vie. Tu crois que celle-ci nous la vivrons ensemble ?

    – Sans doute en sera-t-il ainsi. Le premier parti attendra l’autre en chemin. Mais pour l’heure, cesse de tirer sur ma main et rentrons !

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Photo glanée sur le net.


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