• En route pour camp caïman 1/3

    – Le récit que je vous confie remonte à plus de trente années. À cette époque, la piste ne faisait aucun cadeau à celui qui ne la respectait pas. L’un des passages les plus délicats se situait à la hauteur de « placer Trésor ». Une sorte de pot au noir sur Terre.

     

    — Lorsque nous résidons en forêt, souvent les gens s’imaginent qu’il serait naturel que nos promenades soient réservées à la découverte des villes. Chez nous, il n’en fut jamais rien.    

    Des grandes métropoles aux bourgades plus modestes, nous leur avons préféré les sorties en toujours plus de nature. Il n’est rien de plus exaltant que de sentir sur ses épaules le poids de la forêt, laisser l’odeur de l’humus vous pénétrer si fort que vous avez déjà la sensation de vous habituer à la vie éternelle qui succédera à la terrestre. Certains prétendent qu’ils recherchent le calme de la nature pour se détendre et retrouver un équilibre qui laissait à désirer. En fait, contrairement à ce que certains écrivent, elle est rarement sereine.

    Sous son couvert, il se passe toujours quelque chose de nouveau. Les stridulations des insectes, les appels d’oiseaux, les fuites bruyantes d’animaux fâchés d’avoir été dérangés par des visites inattendues ou par les cris des bandes de singes accompagnant votre déplacement, mais aussi avec le vent qui s’amuse dans les grandes feuilles des palmiers.

    Pour comprendre le plaisir qui nous investit lorsque nous décidons de nous offrir une balade, il n’y a qu’à nous regarder faire les préparatifs du voyage. Rien ne doit être laissé au hasard. Trop nombreux sont les récits de gens partis à l’aventure pour une seule journée et qui se sont perdus. Quelques-uns ont eu la chance d’être retrouvés après de longues recherches, mais combien ne sont jamais revenus ? Afin d’affronter les pires circonstances, pour ceux qui choisissent de partir à pieds, les sacs à dos sont minutieusement préparés. Pas de choses encombrantes ou inutiles. Un nécessaire de pharmacie, car dans un milieu aussi chaud et humide que la forêt équatoriale, la moindre blessure prend des proportions inquiétantes à la fin de la journée si elle n’est pas tout de suite considérée comme potentiellement dangereuse. Chacun doit avoir son coupe-coupe. Le responsable n’oubliera pas de se munir d’une boussole, car sous le couvert de la forêt, il n’y a pas de repère possible. Tout se ressemble. Si vous vous écartez de votre layon pour contourner un chablis, il n’est pas certain que vous retrouviez l’axe exact de votre progression. C’est le premier indice qui conduit à l’égarement. Toujours avoir une provision d’eau. Ce n’est pas parce que le soleil ne perce pas la canopée que nous ne transpirons pas. C’est même le contraire. Nous abandonnons beaucoup d’énergie dans les difficultés à progresser sur un sol encombré de lianes, de bois mort et quantité de troncs effondrés. La végétation est dense en forêt secondaire, beaucoup plus que dans une primaire où tout semble mieux ordonné. Mais s’il est important de prévoir pour les uns et les autres, il l’est tout autant pour le véhicule qui doit rouler sur les pistes incertaines. Outre le plein de carburant, nous prenons soin de nous munir de réserve pour le cas ou… En brousse, il ne faut pas compter sur des commerces en tous genres. À l’époque, nous avions même deux roues de secours !  

    Aux outils et accessoires indispensables, nous ajoutions toujours une tronçonneuse, car il n’était pas rare que la piste soit obstruée par des arbres affalés sur son travers. De longs cordages étaient joints au matériel afin de servir à désembourber le véhicule lors des passages délicats ou de portions de route emportées par les intempéries. Toutes les voitures n’ayant pas de treuil, les câbles sont utilisés comme tire-forts. Dans l’énumération des préparatifs, j’en oublie certainement, mais l’heure avance et il serait précisément temps que nous partions vers la destination choisie ; la montagne sur laquelle résident nos amis.  

    Lorsque je vous dis que la vie est de loin la plus belle et plus grande aventure, j’en veux pour preuve qu’elle commence à l’instant où vous refermez la porte de votre maison. La première préoccupation est celle d’arriver dans les premiers pour le départ du transbordeur qui est prévu dès six heures. Pour y accéder, il n’y a pas de problème majeur. La route, bien qu’inconfortable, est bitumée jusqu’à l’embarcadère. Le passage du fleuve est une seconde aventure. D’abord, le bac n’a jamais fonctionné correctement. Il y avait toujours un élément en panne sur les deux. Une pirogue équipée d’un puissant moteur était collée à son flanc ; et tant bien que mal, nous traversions la rivière en diagonale jusqu’à toucher l’appontement d’en face.

    Il nous arriva bien quelques péripéties, mais sur une page, il est difficile de tout décrire. Cela fera donc l’objet d’autres récits.

    Le débarquement effectué, nous prenons la route qui nous conduit au premier et dernier village de ce côté-ci de la rive. Le tour en est vite fait, quelques rues parallèles le délimitant. Une fois dépassé le bourg, nous empruntons la piste qui serpente sur le flanc, puis la crête de la montagne. Elle n’est pas très haute. Elle culmine à trois cent trente mètres. Une belle colline, me direz-vous, sans plus ! Sauf que la pente est très raide, voire dangereuse en certains endroits. Selon le temps, le brouillard y est très épais et exceptionnels sont les jours où les pluies ne sont pas plus ou moins abondantes. Pour expliquer l’état de la piste, aujourd’hui nous dirions qu’elle oblige les automobilistes à une conduite sportive.  

    Les arrêts étaient nombreux, et il n’était pas rare de venir en aide à d’autres voyageurs en difficulté. C’est en quelque sorte le principe élémentaire de la brousse. Elle a ses règles et nous devons nous y conformer si un jour, nous voulons à notre tour être sortis de quelques embarras. Le temps passé à rouler, nous tirer d’ornières ou de fondrières n’a guère d’importance. Les promenades ressemblant à des leçons de sciences naturelles, il serait désagréable d’en rater quelques-unes.

    Après bien des émotions, nous débouchons sur un plateau.

    Nous sommes à Camp Caïman, l’auberge de nos amis. Ce n’est pas un village ; il n’y a pas d’autres habitants que Josiane, Michel et leurs trois filles.

    Ils sont l’exception qui confirme la règle. Quel que soit l’endroit où nous nous trouvions de par le monde, il y a toujours, au bout d’une piste qui semble ne mener nulle part, quelqu’un qui vous accueille, les bras ouverts et le sourire éclairant les visages. (À suivre).

     

     

     


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