• ET AU BOUT DU CHEMIN, LE BONHEUR

    ET AU BOUT DU CHEMIN, LE BONHEUR Ah ! Ces chemins, qui semblent ne partir de nulle part pour nous conduire vers l’inconnu, en aurai-je parcouru ! Parmi eux, certains seront ombragés, alors que d’autres se languissent sous le ciel qui ne leur accorde aucun regard. On le comprend, car il sait qu’il ne s’y trouve rien qui pourrait lui renvoyer son image, sinon des pas indiquant que plus de miséreux arpentent le monde que de personnes habitées par la joie. On reconnaît les premiers aux traces profondes que leurs pieds dessinent derrière eux, à la façon que l’on a de laisser un message à ceux qui nous suivent. Ceux des gens heureux sont à peine lisibles. À l’espacement qui sépare chacun d’eux, on devine qu’ils sont légers, l’esprit de leur propriétaire n’étant encombré d’aucun souci. Quant au firmament, depuis toujours on sait qu’il a jeté son dévolu sur l’onde des rivières qui lui reflète ses couleurs, les faisant frissonner au passage d’une digue ou d’un saut.

    Mais, puisque me voilà à nouveau sur la route, il me plaît de me souvenir de celles qui eurent ma préférence. Originaire de la campagne, je ne pouvais me passer de l’ombre qu’y laissaient les ormes, les platanes ou les érables, tandis que les feuillages faisaient comme des feux d’artifice aux différentes saisons. Avançant souvent sans savoir vers où je me dirigeais, seulement pour le plaisir d’évoluer dans la nature, je ne me privais pas de remercier les anciens qui avaient eu la bonne idée de planter ces végétaux de belles ampleurs de chaque côté des allées. J’imaginais alors qu’ils faisaient un collier de verdure à ses sentiers, apportant pour un temps, un peu de douceur à la rigueur des ans traversés. Toutefois, il n’était pas que le pas des hommes, qui me voyaient me pencher sur eux, à la recherche d’un indice, même si parfois je surprenais un pied plus petit marchant de concert avec un plus grand. Il me suffisait de fermer les yeux pour découvrir qu’ils appartenaient à un couple d’amoureux. De temps à autre, rompant avec les parallèles, ils se faisaient face. Ils traduisaient alors un rapprochement des corps, un regard qui plongeait dans celui de l’aimé, des lèvres qui s’effleuraient pour se murmurer des paroles tendres venues du cœur, car lui seul connaît les mots qui procurent du plaisir. Ils s’étaient dit « je t’aime », et avaient clos leurs serments en déposant sur la bouche de doux baisers, avant de reprendre leur marche. Plus loin, je souriais à nouveau, constatant le même phénomène, comme s’il s’agissait d’un chemin de croix, mais pas de souffrance, celui-ci. À chaque station, aucun genou ne venait à la rencontre de la terre, nulle larme ne sourdait sous la paupière, sinon celles du bonheur joint aux promesses échangées.

    Mon regard aimait aussi partir à la découverte des traces des rouliers lourdement chargés ou non. Elles indiquaient qu’au bout de la route ou de chaque côté, des zones de vies étaient installées et que les uns ou les autres des matériels de fermes les approvisionnaient. Au début de l’été, il était inutile de chercher sur le sol les marques des charrettes ou tombereaux. Il suffisait de lever la tête pour apercevoir des lambeaux d’herbe séchée, accrochée aux branches qui s’étaient légèrement fléchies pour dérober un peu de ce parfum qui ressemblait à celui d’une fête. Plus loin dans la saison, c’était des épis qui s’étaient laissé glisser du chargement, désolés de quitter cette terre qui les avait nourris et vu grandir. À l’automne, les ornières devenaient plus creuses, et elles se rapprochaient. Elles m’indiquaient alors que c’est le bois, que l’on avait transporté sur les fardiers tirés par des équipages de bœufs. Leurs pieds s’enfonçaient profondément, preuve qu’à chacun de leurs pas ils s’arquent-boutaient puissamment, mais qu’ils finissaient néanmoins par sortir le tronc abattu de la forêt. De loin en loin, des stères d’autres essences s’alignaient à la manière des voyageurs qui attendent le train le long du quai.

    Ainsi étaient les chemins que je fréquentais, tandis que la jeunesse me poussait à les parcourir, puis me pressait de les abandonner, afin d’en découvrir de nouveaux, me recommandant de ne pas toujours chercher sur le sol, ce que l’on ne peut déchiffrer que dans le ciel. À mots couverts, le destin voulait me faire comprendre que le cœur qui guette le mien se trouvera plus sûrement au bout d’une route certainement sinueuse, plutôt qu’au fond d’une ornière. Si par un malheureux hasard il y était enfoui, cela signifierait qu’il est mort de ses longues douleurs, et qu’il serait vain d’essayer le ranimer. Vole vers celui qui bat d’impatience de te découvrir. Tu ne pourras pas ne pas le voir. Il est suspendu aux ramures des derniers arbres. Ne le fais pas souffrir, car il désire tes bras pour y confectionner le nid qui sera la demeure de votre bonheur.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     


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