• Et passe le temps...

    – Le penseriez-vous que l’on puisse écrire un billet concernant une chose incolore, inodore et que nulle âme ne vit jusqu’à ce jour ? Mais de quelle entité, veut-il nous entretenir, allez-vous me répondre ? Sur quel terrain a-t-il l’intention de nous entraîner ?

    À ces questions silencieuses, je vous en poserais une autre. N’avez-vous jamais cru que le temps, car c’est bien de lui que je désire vous parler, possède des ailes qui l’aident à aller plus vite ? N’est-il pas l’associé du ciel qui passe sans jamais s’arrêter, s’amusant à faire naître dans nos yeux tantôt le plus beau des bleus, mais selon son humeur du moment, aussi mettre des couleurs des plus changeantes, de celles que l’aube aime à imaginer ? Ce temps qui s’appuie sur toutes les choses sans même les transformer, pourquoi est-il si cruel avec nous ? L’aurions-nous blessé sans même nous en être aperçus ? Trop souvent, il se complaît à nous laisser croire que le bonheur existe, qu’il en est le dépositaire et qu’il n’y a qu’à tendre le bras pour le saisir. Il fait resplendir le rocher et la pierre, les patinant à ce point, qu’il les rend luisants et glissants, alors que nous, avec une parfaite injustice, il nous orne de rides si profondes qu’il n’ose s’y aventurer.

    Comment ne pas vivre sans haïr celui qui chaque matin efface la veille pour imprimer le jour naissant en esquissant déjà le lendemain ? Je ne vous cache pas que dans ma folie, il m’est arrivé de me précipiter vers lui les mains grandes ouvertes et les refermais rapidement pour arracher des lambeaux à celui qui avait l’audace de me frôler sans jamais m’adresser la moindre gentillesse.

     Ah ! Qu’il était beau ce temps, précisément, où je ne me souciais pas de ce qu’il pouvait être. Des paroles de mes aînés, je n’avais retenu, le concernant, que des mots sans grande signification, parfois étranges. Cependant, je compris également que des hommes avaient inventé des calendriers pour le décompter, et, tenez-vous bien, des horloges pour le diviser et le voir tourner inlassablement sur les cadrans. Fier de ces informations, mais aussi incrédule, je m’imaginais que je pouvais le maîtriser et le ramener au fond de ma demeure afin qu’il partage ma détresse.

    Hélas ! Je ne fus pas long à découvrir qu’il nous ignore parfaitement, poussant même son avantage en nous emprisonnant dans sa mécanique comme si nous en étions les rouages indispensables. Il nous prend et nous manipule jusqu’à l’épuisement. Ensuite, il nous jette sur le bord du chemin. Nous le voyons alors s’enfuir en ricanant si fort qu’il fait mal à nos pauvres oreilles fragiles ? Sans perdre un instant, il choisit de nouvelles victimes qu’il utilise pour se matérialiser et en parfait égoïste pour que dans les chaumières on ne parle que de lui.

    Temps qui passe, fier et indifférent, soit maudit de ne pas nous permettre de garder au fond des yeux les beaux ciels de notre insouciance, en lesquels nous avions déposé nos espérances. Le poète a écrit bien avant moi « Ô ! temps, suspend ton vol » ; mais toi, l’orgueilleux tu n’en fis jamais rien, nous disant au passage que tu es l’éternel, celui qui n’a besoin d’aucun autre pour le seconder.

    Soudain, ce dont je devinais depuis toujours concernant celui sur lequel nous comptons tous vint à manquer. La veille, il s’est enfui à une telle allure que nous avons eu le sentiment que nous reculions. Quel monstre indifférent lui cria-t-on ! Mais, sourd à nos remarques, poursuivant sa route, il accélère sa fuite débridée, ne retenant aucun de nos mots, comme toujours il le fit ; ai-je besoin de le souligner ? C’est vrai qu’il fut souvent variable, parfois changeant, et même en certaines circonstances, absent. On le croit tout proche, il est ailleurs. Il arrive qu’un matin il soit doux alors que le suivant est amer.  

    Savez-vous qu’il m’arrive d’imaginer que vous pensez que l’ancien que je suis, accoudé à la beauté de la nature, rêvasse et soliloque, laissant mes idées chevaucher les événements à mesure qu’ils se présentent ? Il n’en est rien ! Croyez-moi, jamais je ne fus plus conscient et lucide, jusqu’à cet instant où celui que je supposais être mon ami m’a déposé sur le bord du chemin, tel un objet devenu encombrant et donc inutile.

    Je le reconnais bien volontiers ; comme tous les êtres faibles, je tentais de me raccrocher à lui ; hélas ! Sans succès, car comme tous les mirages, il me fit comprendre qu’il était intemporel ? Tantôt, il traverse le jour, tantôt c’est de la nuit dont il anime les ténèbres. Je sais pour l’avoir observé, qu’il emprunte aussi le dos des vagues de la vaste mer océane, allant ou revenant, mais sur la plage, toujours finissant. C’est sur le sable humide que son complice le vent le prend en charge. D’un souffle discret, il l’installe confortablement sur sa brise, pour lui permettre de poursuivre sa course autour du monde et continuer son œuvre qui est de faire autant d’heureux que de malheureux.

    Je vous vois sourire ; si ! Ne me dites pas le contraire puisque passer tout ce temps à écrire sur quelque chose qui nous accompagne, que nous traversons notre vie durant, n’a sans doute pas beaucoup de signification. À cela, je vous répondrai aimablement, qu’en effet, pour parler ainsi de lui, c’est que je devais en avoir à perdre !

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