• HIER ET AUJOURD’HUI

    – Ma curiosité va sans doute te surprendre, grand-maman, mais j’aimerais que tu m’expliques pourquoi tous ceux que je côtoie me disent qu’avant, c’était mieux. Qu’en est-il réellement ?

    – Mon cher enfant, qu’est-ce qui te fait croire que ton désir de découvrir une époque pourrait me créer des soucis ? Tu sais, à mon âge, il y a peu de choses qui ont le pouvoir de me déranger. Par contre, si toi tu doutes des jours dans lesquels tu évolues, alors, c’est que le problème se trouve à cet endroit de ton existence, et non dans le mien. D’abord, apprends que des questions, voilà longtemps que je ne m’en pose plus. Je vis avec les souvenirs qui ont ourlé mes années, et c’est suffisant à mon bonheur.

    – J’entends bien tes propos, grand-mère, cependant, je me dis que le modernisme t’a sans doute fait défaut. J’observe autour de moi et je n’y découvre rien des choses que nous avons dans les foyers d’aujourd’hui.

    – Tu résumes trop vite, mon enfant, à moins que ton regard ne se pose pas vraiment sur ce qui le surprend. Je t’invite à faire le tout de la pièce dans laquelle nous nous trouvons, et annonce-moi ce qui pourrait bien manqué à ta façon d’exister.

    – Je précise que je n’y vois rien qui ait moins de… enfin ; je ne sais même pas le nombre d’années qu’ont tes ustensiles.

    – Oh ! Je devine où tu veux en venir. Dans votre langage de maintenant, vous qualifieriez mes biens de ringards, j’imagine. Peut-être le suis-je moi-même dans l’esprit de beaucoup de gens. Mais, si tu me le permets, revenons au véritable sujet qui te tourmente. De nos jours, vous possédez beaucoup, en regard à ce que je détiens. Toutefois, en faisant l’inventaire de mes trésors sans âge, trouve-m’en un qui me soit inutile. Tout comme chez toi, j’ai de quoi faire la cuisine. J’ai même plus de casseroles et d’autres accessoires qu’il ne m’en faut. J’ai de quoi me chauffer, un lit pour y déposer tour à tour mes rêves, mes chagrins ou mes espoirs. Si tu ouvres mon armoire, tu auras la surprise d’y découvrir plus de draps qu’il y a de lit dans la maison, en plus de linges divers dont je n’ai plus besoin, ne sortant plus, sinon, sur le pas de la porte quand le temps m’y invite. Si tu aimes les gâteaux et les friandises que je te prépare lors de tes visites, c’est donc que j’ai de quoi les faire. Voilà, mon garçon, de quoi satisfaire ta curiosité, j’imagine.

    – En effet, il ne manque rien qui te ferait souffrir au quotidien. Mais je pensais aussi à l’existence dans son ensemble. Toutefois, dis-moi pourquoi c’était si différent avant.

    – Cette question te taraude, n’est-ce pas ? Eh ! bien, tu sais que je ne connais pas tous les mots qui pourraient t’apporter les réponses que tu attends. Cependant, si à mon époque on était mieux qu’à la tienne, c’est que des jours, nous n’ignorerions rien. Peu de choses suffisaient à notre bonheur. Ce qui nous manquait, nous l’inventions, même si ce n’était pas conforme à l’original. Nous n’enviions pas les biens du voisin, puisqu’il n’avait guère plus que nous. Ah ! Si, parfois en labourant, il nous arrivait d’ouvrir un sillon sur sa limite. Cela n’engendrait pas de grandes querelles, car il en faisait autant sur un autre de nos champs. De ce morceau de terre, en vérité nous n’en avions pas l’utilité. C’était surtout une coutume qui datait depuis toujours.

    – Tu m’avoues que vous voliez une partie de la propriété voisine ? Ce n’est pas rien ! De nos jours, nous irions au tribunal !

    – Mais je viens de te dire qu’il en faisait de même. Tu vois, pour cela, il n’y avait nul besoin d’un juge. Laisse-moi encore la raison qui fait que c’était mieux avant. Nous allions au-devant de la vie d’un pas tranquille, au contraire de vous qui vous y précipitez comme si l’on allait vous la dérober. Nous étions heureux de ce que nous possédions, tandis que vous, rien ne vous satisfait pleinement. Vous n’avez plus de désirs qui ravissent vos yeux et votre âme. Vous n’avez que des envies qui disparaissent à l’instant où votre regard se pose sur une nouveauté. Tu sais, j’entends ce qui se murmure dehors.

    – Que dit-on, grand-maman ?

    – Que les gens prétendent ne pas être des moutons. Seulement, voilà mon sentiment. Plus ils crient qu’ils ne veulent pas appartenir à ces bestiaux, et plus ils sont enfermés au cœur du troupeau. Vois-tu, mon grand garçon, pour ne pas faire partie du cheptel qui va bêlant, il faut avoir beaucoup de courage.

    – À moins de devenir le berger ?

    – Ni pâtre ni chien de garde. Personne ne peut être heureux lorsqu’il est prisonnier de la cohorte. Nous étions fortunés par rapport à vous, car le peu que nous possédions, nul ne pouvait prétendre que nous ne lui avions pas payé. Mais ces petits riens qui ne furent jamais inutiles ont construit notre bonheur. Nous ne connaissions sans doute pas beaucoup des événements qui secouaient le pays, mais les choses naturelles dans lesquelles nous prenions chaque matin un bain de rosée en même temps que l’aurore étaient cent fois plus douces que tout ce que vous détenez actuellement. La vie nous souriait,  car elle savait que nous l’accueillions de bon cœur. Contrairement à nous, chaque jour est une contrainte, pour les générations nouvelles. Vous êtes prisonniers de votre système, autant que de la liberté.

    – Mais, grand-mère, de nos jours, nous souffrons moins qu’à votre époque !

    – Les douleurs sont seulement différentes, mon enfant ; mais de cela, si tu veux, nous en reparlerons une autre fois.

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