• L’APPRENTISSAGE DE LA SURVIE

    – Ne vous méprenez pas. Il s’agit bien d’une cage, mais pas pour oiseaux. Elle était destinée aux hamsters. Ses barreaux espacés me donnèrent l’idée d’y déposer des mangeoires pour mes petits compagnons. Auparavant, tenant à leur disposition une nourriture spécialisée, de nombreux pique-assiette venaient leur disputer les graines. Ainsi, avec ce nouveau matériel, les sporophiles peuvent s’alimenter sans être dérangés par les vachers luisants et autres colombes. Ce faisant (non, pas le gros oiseau), cela m’oblige à écrire quelques mots à leur intention. Les liront-ils un jour ?

     

    – Écoute-moi donc, au lieu de toujours piailler inutilement. Tu dois bien t’imaginer que je ne te laisserai pas un instant de plus sans te donner la becquée. Cependant, je te demande de n’être pas égoïste. Tu n’es pas le seul. Il y a ton frère aussi, bien qu’il ne soit pas encore assez fort pour venir jusqu’ici. Pour parler comme celui qui a disposé pour nous cet agencement qui ne nous est pas destiné, c’est du pain béni ! Je te dois quelques explications.

    Avant que nous ne découvrions cette maison, comme mes consœurs, j’étais obligée de voler d’un lieu à un autre pour trouver de quoi vous élever jusqu’au jour où vous quittiez le nid. Mais voilà, ce n’est pas toujours aisé d’aller et venir par tous les temps, d’autant que les périodes de grandes pluies réduisent nos réserves naturelles à peu de choses. D’ailleurs, à ce sujet, je dois t’avouer notre état d’âme, les temps d’avant cette opportunité. Nous tremblions chaque fois que nous partions à la recherche de la moindre graine. Souvent, nous étions obligés de nous aventurer sur le territoire de nos amis et même ceux de nos ennemis. Hélas, peu d’entre nous supportent que des étrangers viennent piller nos maigres ressources. Des querelles éclataient à longueur de journée, nous obligeant de chercher ailleurs ce que vous attendiez. Hélas ! parfois, cette trop longue absence était la source de bien des tourments. Le premier était la visite de serpents, qui, ayant compris nos difficultés, attendaient patiemment que nous quittions le nid pour dévorer nos oisillons. Il est inutile que je te dise notre désarroi, quand, à notre retour, nous retrouvions notre douillet gîte vide. Pas même le moindre duvet il nous restait pour que nous fassions notre deuil.

    Mais cette mésaventure tragique n’était pas la seule émotion qui nous était si souvent fatale, nos cœurs ne supportant pas le poids d’un pareil drame. Le peu de nourriture que nous trouvions nous obligeait à nous faire préférer l’un de nos oisillons. Personne ne l’eut deviné en fixant notre regard, mais je puis te dire que c’était une tragédie que d’être obligé de distinguer l’un de nos innocents. Même s’il est vrai que dans chaque couvée, il arrive qu’il y en soit un qui soit plus chétif que l’autre. C’est que l’école de la vie est dure. Elle ne pardonne rien, surtout pas la faiblesse. Alors tu comprends que les quelques graines découvertes vont directement dans le jabot du plus vigoureux. À mesure qu’il prend des forces, son frère, lui, en perd, et ceci jusqu’à son épuisement total. Avec un chagrin indescriptible, par mesure d’hygiène et de sécurité, nous sommes obligés de le faire basculer hors du nid. Oh ! Mon cher petit, comme la vie des animaux est difficile ! Nous sommes sans cesse face à un choix et ce dernier parfois est très douloureux. Nous concernant, fort heureusement, les gens d’ici ont pensé à nous. Qui l’eut imaginé que pour une fois l’on ne cherche pas à nous faire prisonniers. Cependant, à notre image, tu devras toujours demeurer vigilant, car on ne sait jamais ce qu’il se passe dans les idées des hommes. Ils sont imprévisibles. Ils haïssent un jour ce qu’ils admiraient la veille. Dans le caractère de quelques-uns, il y a un sentiment étrange de vouloir posséder tout ce que la Terre imagine pour le bien être de tous. Fort de cet enseignement, tu devras donc toujours te montrer vigilant envers eux. Ils ont un dicton pour expliquer cela mieux que je puisse le faire moi-même. Afin de maintenir éloignés certains de leurs concitoyens, ils prétendent qu’ils « n’ont pas été à la même école ». Oui, je sais, c’est compliqué à comprendre, surtout pour des êtres comme nous, à  qui il ne faut pas grand-chose pour être heureux. Une branche, un nid, quelques fruits et des graines suffisent à notre bonheur.

    Bon, assez bavardé. Regarde comment je m’y prends pour descendre jusqu’aux mangeoires. Repère les grilles qui ont un espace suffisant pour te laisser passer. Si tu remarques un autre oiseau hésitant, fais mine de chercher la passe, afin qu’il essaie ailleurs. De ce temps, plaque tes ailes le long du corps et laisse-toi tomber. Ne perds pas de temps à chercher celle qui te semble la plus pleine. Commence rapidement en prenant soin de regarder en tous sens. Nulle part, nous ne sommes à l’abri d’un danger. Si un cousin s’approche de ton lieu de nourrissage, n’hésite pas ; chasse-le. Tu n’as pas à avoir  de scrupules, car il en fera autant pour toi. Ah ! J’oubliais l’essentiel. Afin de ne pas faire attendre ta progéniture, tu auras soin de construire à peu de distance de l’endroit du nourrissage. Ainsi, tu économises du temps, des forces dans d’inutiles voyages, et surtout tes petits n’auront jamais faim et grandiront plus vite. Ici, tu n’as pas à t’inquiéter pour l’approvisionnement. L’homme veille à ce que nous ne maquions de rien. Cela dit, je vais aussi t’apprendre à te nourrir dans la nature par tes propres moyens, et par tous les temps, car souvent les humains prétendent que ce qui est trop beau ne dure jamais longtemps. Donc, imitons-les, en espérant que cela se poursuit tout au long de l’an.

    Ah ! Un dernier conseil si tu ne veux pas y laisser des plumes. Apprends à maîtriser ton impatience, car les anciens sont toujours prioritaires. Bien qu’il y ait huit mangeoires, nous ne nous supportons plus au-delà de cinq individus, quelques-uns ayant toujours quelque chose à reprocher aux autres.

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