• L’ÉTÉ DÉPOSANT SES FLEURS ET SES JOIES

    — Chez nous, il se colporte un vieil adage qui nous explique qu’il y a deux saisons : « une pendant laquelle il tombe des hallebardes, et une seconde où il pleut moins. » Inutile que je vous dise combien la seconde est attendue avec impatience. Oh ! N’allez pas croire que nous ne réclamerons pas pour autant quelques jours d’humidité,  lorsque le soleil se fera trop présent, car ceux qui ont en charge les travaux de la terre, comme tous leurs collègues qui labourent, sèment ou entretiennent les cultures de par le monde, si vous leur posez la question : Pour vous, que représente le beau temps ?

    — C’est n’importe lequel, pourvu qu’il ne dure pas, vous répondront-ils avec un sourire malicieux.

    Sous notre latitude, il est facile de deviner lorsque l’été se prépare. Il y a d’abord notre fameuse zone de convergence (pourvoyeuse de déluges) qui remonte vers le Nord. Ensuite, en observant bien la nature, on comprend que de bonnes nouvelles nous arrivent depuis le firmament. Toutefois, elle est prudente. Elle garde le souvenir que si les jours sont autant de promesses heureuses, il est des années qui ont imprimé de profondes cicatrices ; les souffrances engendrées par la conjugaison du soleil et de la terre qui s’ouvre comme si elle demandait pardon d’avoir été parfois orgueilleuse. La surface de notre région ressemble alors à un puzzle gigantesque et chaque jour les lézardes s’étirent et s’éloignent les unes des autres, provoquant une transpiration excessive du sous-sol qui laisse échapper sa maigre humidité en même temps qu’une partie de sa mémoire.

    À l’approche de la saison durant laquelle la pluie se fera plus rare, l’activité animale s’intensifie également. Les premières à annoncer la bonne nouvelle sont les fourmis qui délaissent leurs refuges des hauteurs pour rejoindre les espaces asséchés des bas-fonds. Pendant des jours, des colonnes interminables sillonnent la brousse. Curieusement, elles peuvent faire plusieurs fois le même chemin avant de disparaître définitivement sous la forêt.

    Il y a aussi les papillons qui nous gratifient de spectaculaires rubans multicolores ondulant selon la topographie du terrain et des plantations. Ils sont des millions, évitant les obstacles, contournant les constructions, allant toujours vers une direction héréditairement inscrite en leur mémoire. Les derniers observés suivaient un axe est-ouest. Avant le coucher du soleil, ils se posent sur les arbres, et le lendemain matin, dès que les rayons ont réchauffé l’atmosphère, ils reprennent la route qui les conduit vers les zones de reproduction. Je les regarde sans me lasser, et je permets à mon imagination de se joindre à leur migration ; un sentiment m’envahit alors ; on croirait que c’est le temps qui s’enfuit, nous laissant orphelins.

    Les félins ne sont pas les derniers à percevoir le changement qui se prépare. Nonchalamment, ils se rapprochent des lieux d’élevage où ils savent que les bestiaux désormais, passeront les nuits dans les pâtures. Les longues périodes de traques sont donc en suspens pour la saison.

    La belle saison qui est en marche dépose sur les arbres des milliers de fleurs affolant les insectes et enivrant les hommes de fragrances à faire pâlir de jalousie les meilleurs nez du monde. Hélas pour elles ; un dernier orage rancunier viendra détruire les espérances des plus pressées. Qu’importe, il en faudra plus pour décourager les vieux manguiers, habitués qu’ils sont à être malmenés. Ils puiseront dans les entrailles de la Terre une sève nourricière qui se réfugiera dans d’autres boutons, attendant le moment idéal pour éclore.

    Dans la forêt, on assiste à une mini-révolution. Les jeunes tiges effrontées bousculent leurs aînées qui sont usées comme d’anciens parchemins. Résignées et n’offrant aucune résistance, elles se laissent tomber au premier coup de vent un peu fort. Le houppier n’a pas le temps d’avoir honte de sa nudité, que déjà les rameaux se couvrent d’un vert tendre, celui des nouvelles feuilles prétentieuses et luisantes. L’automne n’aura duré qu’une nuit, gare à celui qui l’aura manqué.

    Les oiseaux s’appellent et se poursuivent et les plus titrés se lancent dans de vraies cérémonies et parades nuptiales. Chacun s’active à la construction de nids dans lesquels ils déposeront les fruits de leurs amours, sous le regard amusé des serpents dont les ventres criaient famine.

    Dans les criques s’asséchant, on crie au sauve-qui-peut ! Les poissons les plus anciens éviteront de se cacher dans les trous qui tapissent les lits des cours d’eau, même s’ils sont profonds. Ils sont autant de pièges pour les jeunes écervelés qui serviront de repas aux hérons et autres butors.

    L’herbe s’empresse de rajouter une longueur, mais au fond d’elle, elle sait qu’il est écrit qu’elle deviendra brune et craquante. 

    Les nuits sont heureuses, elles vont enfin exposer leurs secrets aux regards des hommes curieux, sous la forme de panoplies d’étoiles, laissant les jours suffoquer jusqu’à la dernière goutte de rosée que les matins essaieront de retenir sans y croire vraiment.

    Il en va ainsi de la saison qui s’installe, sans coquelicot ou bouton-d’or, ni aucune pervenche, mais qui dépose dans chaque cœur avec délicatesse et une infinie douceur ; elle se nomme l’amour nous invitant à nous baigner dans les fragrances nouvelles.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     


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