• L’HEURE DES COMPTES

    L’HEURE DES COMPTES – Dis-moi,-toi, le papillon insolant qui tourne sans cesse autour de moi depuis l’aube du premier jour de la belle saison ; n’as-tu pas trouvé d’autres fleurs, sur qui jeter ton dévolu ? T’impressionnent-elles à ce point que tu ne puisses leur déclarer ton amour, à moins que tu ne viennes vers moi parce que l’âge te conseille de toucher avec les yeux, afin que dans un monde inconnu tu emportes les plus nobles images ?

    – Ton discours se fait dégradant à mon égard, tandis que je ne cesse de t’admirer. Tu me blesses profondément, plante ingrate, alors que moi, je ne t’adresse aucune parole désobligeante, pas même sur tes origines douteuses qui font de toi ce que tu es, c’est-à-dire un végétal banal au milieu de tant d’autres plus parfumées.

    – Insolent personnage ! Si les senteurs de mes amies t’enivrent tant, que fais-tu sur mes pétales, empêchant au temps de s’y arrêter ? Lui, alors que je ne le vois pas, sans rien me dire, chaque jour vient déposer sur mon cœur quelque chose de si doux, qu’il me semble reconnaître des baisers. Tandis que toi, que la nature a matérialisé, tu es grossier, t’essuyant les pattes avec frénésie sur mon calice, comme pour en percer le mystère. Te surprenant en train d’agir ainsi, tu me fais penser à un jeune premier qui découvre le monde après une éternité passée dans une chrysalide, à mi-chemin entre la pauvre chenille que tu fus et l’insecte que tu es présentement. Chez toi, les apparences sont trompeuses, car pour devenir ce que tu es, il te fallut te transformer plusieurs fois ; il est à croire que vous, les papillons, vous ayez beaucoup de choses à nous cacher, ou peut-être à vous reprocher.

    – Ton comportement est bien étrange pour une vulgaire sauvageonne de la prairie ! Saurais-tu m’expliquer ce que tu as qui me manque ? Peux-tu dire ce que tu connais de ton environnement, qui te paraisse extraordinaire, alors qu’il te faut de l’humus pour te développer, la patte d’un animal pour transporter tes graines, ou un souffle du vent quand il y pense ? As-tu une idée du phénomène de la composition du sol dans lequel tu germas ? Il n’est que le fruit de la lente putréfaction des végétaux, auxquels s’associent les déjections de toutes les bêtes de la forêt ! Tu n’as pas le sentiment que ton berceau est très particulier ? Pour devenir belle, en fait, tu as besoin des excréments des autres ; c’est peu flatteur ! Quant à moi, dois-je te rappeler que je suis le produit d’un noble processus, que ce fut un membre de ma famille qui féconda ma mère et aucune entité étrangère à notre lignée ? Que des œufs furent pondus sur une feuille et que de ces derniers, tous mes frères et sœurs sont nés ?

    – Je connais ton histoire, ne te fatigue pas. D’autres avant toi y sont déjà allés de leurs discours. Je vais même te dire que vous manquez bougrement d’élégance.

    – Tiens donc, que te faut-il de plus ?

    – Je suis navrée de te rappeler que le support sur laquelle on vous déposa, en un clin d’œil, est dévoré, alors que vous découvrez à peine le ciel. Me vois-tu faire semblable chose de mon personnage ? À la différence de toi, je l’enrichis de ma végétation, et surtout, je lui confie mes graines, à la manière de quelqu’un qui jurerait fidélité à son compagnon. Vous, après la feuille, vous engouffrez le rameau, puis la tige, comme si vous cherchiez à faire disparaître le monde dans lequel pourtant vous évoluez. C’est vraiment une curieuse façon de remercier la vie qui vous prête ses couleurs, sa douceur, et sa lumière. Nous, au contraire de vous, nous l’embellissons, la parfumons. Je crois même avoir entendu certaines personnes prétendre que nous étions les friandises de la prairie, la note de gaieté dans le vase sur la table, l’élément essentiel des parterres au long des saisons.

    – Je ne voudrais pas te faire de peine, chère prétentieuse. Mais je porte à ta connaissance que les hommes nous recherchent pour enrichir leurs collections…

    – Ah ! Laisse-moi rire, bel innocent ! Je les vois chaque jour, les grands et les petits, le filet dans une main, un leurre dans l’autre, courant derrière vous ; ils crient comme s’ils n’avaient jamais rien découvert, tandis que dans le piège, vous abandonnez votre superbe. Et sais-tu pourquoi je les maudis, ces voleurs de papillons ?

    – Non, je n’en ai aucune idée, et je n’imagine même pas que tu es triste quand tu comprends que l’un de nous va disparaître au fond d’une boîte.

    – En vérité, votre sort m’importe peu. Cependant, tu as raison. Même si je frémis en pensant que l’on va vous transpercer pour vous épingler et vous remiser dans un tiroir où le soleil ne caressera plus jamais le velouté de vos ailes. Tu vois, je suis quand même compatissante à vos douleurs. Mais le plus navrant réside dans le fait que pour arriver à ce triste résultat, vos bourreaux auront écrasé la moitié de nos amies. Tu comprends pourquoi je nourris de la haine pour ses détrousseurs de papillons.

    – Oui parfaitement maintenant que tu m’expliques la raison qui te fait détester ces gens, je te fais une promesse. Si tu me laisses goûter à ton cœur, désormais je ne viendrai t’honorer que les jours où nulle âme ne piétinera votre prairie. Cela te satisfait-il ?

    – Plus que tu l’imagines, mon ami. Je t’en suis même reconnaissante. Alors, si tu le veux, je le mets à ta disposition et sur l’autel de notre nouvel amour, je te propose de faire la paix.

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