• L’HEURE DES REPROCHES

    – À voir vos expressions joyeuses, je comprends qu’une fois de plus, je vous dérange. Mais autant vous le dire dès à présent, désormais, vous allez devoir me supporter comme je suis, car je ne suis pas prête à changer. Toutefois, si cela peut arrondir les angles, je vous dirai que votre tour viendra de ne pas être à l’aise au milieu des autres.

    – Voyons, belle-maman, pourquoi nous dites-vous de pareilles sottises. Nous sommes heureux de vous accueillir, et vous le savez bien. Si ce n’était pas le cas, nous ne vous aurions pas priée de vous joindre à nous. N’êtes-vous pas bien, au milieu de votre famille ? Avec beau papa, nous avons jugé que la solitude de la campagne devait vous peser. Et puis, avec ces saisons qui ont perdu leurs repères, vous n’étiez pas à l’abri d’un mauvais mal.

    – Ne vous mettez pas les sangs à l’envers, ma petite. Avec le père, nous avons traversé des époques bien plus sévères que celles-ci ! Et nous n’en sommes pas morts. Nous savions nous préserver, voilà tout.

    – Nous n’en doutons pas ; cependant, tous ces travaux en prévisions du mauvais temps, ne me dites pas qu’ils ne vous ont pas épuisés. N’est-il pas, Pierre ?

    – Tu n’as pas tort, ma chérie. Cependant, au long de toutes années qui m’ont vu grandir et m’épanouir à la ferme, je ne crois pas pouvoir dire que j’en garde de profondes cicatrices. À ce sujet, lorsque nous nous sommes découverts, je ne pense pas que tu m’as trouvé couvert de blessures ?

    – Il n’aurait plus manqué qu’il vous dise que chez nous il a souffert ou je ne sais quelles autres bêtises. Il est vrai que nous n’étions pas riches, mais je mets au défi quiconque prétendrait qu’il nous manquait l’essentiel. D’ailleurs, à ce sujet, je ne conserve pas le souvenir que vous m’ayez adressé des reproches concernant son éducation. Nous étions modestes, certes, mais jamais nous ne fûmes pauvres. Sur la table, il y a toujours le pain, qui, soit dit en passant était le nôtre. Dis-le, Albert, que c’est toi qui le pétrissais ! Le froment était aussi celui de nos récoltes. C’est que nous, nous n’achetions rien, ou su peu !

    – C’est vrai, dans ce domaine, nous ne parlons pas la même langue. Mais jusqu’à la preuve du contraire, ils n’ont pas encore installé les fermes à la ville. En conséquence, nous sommes bien obligés de travailler pour nourrir notre famille. Je vous ferai remarquer, tout à fait entre nous, que les méthodes n’ont guères de différences ; sauf une qui me semble être de taille. Nos entreprises ne nous obligent pas à demeurer en permanence sur nos lieux de travail. Nous pouvons aller et venir à notre guise, nous détendre, assister à des spectacles, et tant d’autres choses !

    – Je le vois, qu’à la ville vous êtes plus souvent dehors que dedans. Je devine même que certains en profitent pour vivre une existence de débauche. Ah ! Oui, il est loin le temps où les gens avaient encore de l’éducation !

    – Là, maman, permets-moi d’intervenir. Tu ne peux pas prétendre que les gens des cités urbaines n’ont pas de savoir-vivre. Je dois porter à ta connaissance que les plus grandes écoles ne sont pas à la campagne.

    – Pour ce qu’ils y apprennent, dans ces établissements !

    – On y enseigne tout ce que la campagne ne peut pas nous inculquer. Je ne disconviens pas que les images y soient belles et authentiques, que les saisons déposent sur les gens comme sur les choses le meilleur d’elles-mêmes. Toutefois, à quoi cela servirait-il d’être aveuglé par toute cette magnificence, si sur chaque élément nous ne pouvons y mettre un nom, un symbole, une explication qui force le spectateur à chercher en profondeur ce que la nature veut nous dire ?

    – Là, mon garçon, je t’arrête. Chez nous, si ta mémoire ne te fait pas défaut, tu devrais savoir ce que disaient les anciens.

    – Plus tu remues la bouse de vache sur le chemin, et plus nombreuses seront les mouches à s’en repaître !

    – Je suis heureuse que tu t’en souviennes !

    – Tu sais, ce qui me ferait plaisir, maman ?

    – Je n’en sais rien, il est vrai. Tu nous as si souvent surpris !

    – Voilà ; j’aimerais que nous mettions fin à nos disputes dès que nos pieds sont sous la table. Nous comprenons que vous n’avez pas oublié la ferme et son modèle de vie. Mais cela nous ferait plaisir que vous passiez un coup de torchon sur ce passé qui fut plus une contrainte qu’un modèle d’existence. Si tu veux nous reprocher de vous avoir forcé à vendre votre bien, dites-le-nous franchement. Mais pour l’amour de Dieu, cessons de nous invectiver à l’heure, où précisément on doit se réconcilier.

    – Laisse ton dieu où il est, mon fils. Il n’a jamais rien compris aux hommes de la terre. Il ne faisait jamais pleuvoir au bon moment, l’été il l’envoyait souvent trop tard, ou il le faisait trop court. Quant aux hivers, n’en parlons pas !

    – Voyez-vous, belle maman, ce que j’aimerais, c’est que petit à petit vous preniez plaisir à notre mode de vie. Nous ne sommes pas guetter le ciel pour savoir ce qu’il nous réserve. Nous prenons le temps de vivre, car vous écoutant, j’ai le sentiment que vous avez traversé le désert et que le sable dans vos chaussures vous incommode. Laissez-vous dorloter par votre famille. Chez nous, l’amour est assez grand et fort pour être partagé. Prenez la part qui vous revient et surtout, souriez-nous. Nous n’en demandons pas plus. Votre visage éclairé par la bonne humeur, pour nous, sera notre plus belle saison.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


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