• L’OMBRE D’UN DOUTE

     

    L’OMBRE D’UN DOUTE– Sans doute trouverez-vous étrange ma réflexion de ce soir ; cependant, dans l’intimité de la solitude, il m’arrive de faire allusion à ce sentiment que d’aucuns pourraient dire de lui qu’il est insolite. La scène se passe à l’écart, dans un silence quasi religieux. Assis sur un banc, je m’imagine, la tête entre les mains. À l’affût à quelques distances sous le couvert, pensant que je ne le vois pas, j’observe mon double. Il y a tant d’années qu’il me poursuit, que j’ai fini par accepter sa présence. Me retrouvant seul au monde, soudain, des milliers de questions se précipitent et se bousculent en mon esprit. Certaines sont agréables, et les réponses affluent sans que je les aie sollicitées. Sans l’ombre d’un doute, je devine qu’elles sont les plus merveilleux instants que l’existence m’avait si gentiment prêtés. Ces heures durant lesquelles il n’est pas encore temps de considérer la réalité. Je prétendais alors que la vie pouvait bien patienter un peu, avant de me mêler à ses tourments ; d’ailleurs un illustre homme n’a-t-il pas dit : « Que tout vient à point nommé pour qui sait attendre ? »

    Observant le personnage me tournant le dos, je retrouve les années qui défilent au fur et à mesure que l’existence se dévoile. J’y découvre des épisodes orageux alors qu’il me semblait que le ciel me tombait sur la tête. J’entends encore ces voix qui étaient lourdes de menaces et de reproches, et ces doigts accusateurs toujours prêts à me pourfendre. Je revois ces années dont j’osais imaginer qu’elles ne finiraient jamais. Elles étaient sombres, et la froidure de la saison de l’oubli était installée en moi. Je pensais même qu’elles auraient raison de mon audace et de mon entêtement à vivre parmi ceux qui ne m’aimaient pas.

    Puis tout comme le torrent qui se libère des glaces, me voila gambadant et cascadant dans la montagne sautant de rocher en rocher, filant vers la plaine retrouver un calme mérité et reposant. Mais il est vrai que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, elle est la parente d’un ciel qui s’ennuie lorsqu’aucun nuage gris et lourd ne s’y amoncelle. Du chagrin s’invite au milieu de la joie et des souffrances s’installent pour mieux nous faire comprendre que les larmes sont faites pour être utilisées. Personne ne doit avoir l’inconvenance de les mépriser. Elles sont là pour apaiser, pareilles au renouveau après les rigueurs hivernales.

    Les pages défilent, les sourires se dessinent enfin et l’amour éclot un beau matin, d’un bouton qui pensait ne jamais parvenir à s’ouvrir. Des éclats de vie et de rire font le tour de la maison, et les regards lumineux éblouissent les jours tristes. Soudain, les enfants deviennent des hommes alors qu’on ne les avait pas vus changer d’habits. Ils partent et l’on voudrait leur crier que c’est peut-être un peu tôt, car nous n’avions pas fini de préparer leurs lendemains.

    Dans la discrétion des bois, je me demande toujours si j’ai bien fait, et plus encore, si ce que j’ai fait est suffisant. Aurais-je dû donner davantage, puisant dans le peu que j’avais, puisqu’à moi-même l’on ne m’avait rien transmis, et de quelle manière pouvais-je le faire ? Dans ma précipitation à vouloir vivre et découvrir, n’ai-je oublié personne ? Dans ce que j’ai offert, est-ce que j’ai été équitable ? Par-devers moi, n’ai-je pas été tenté de garder la plus belle part de tendresse, au lieu de la faire fructifier afin que le plus grand nombre puisse recevoir ces sentiments qui font défaut chez la plupart des gens ? Ai-je suffisamment accordé de compassion, d’émotion et d’attention à celle qui est ma compagne de tous les instants ? Lui ai-je dit que son amour n’en finissait jamais de me combler, et que chaque matin je l’accueillais telle une offrande tombée du ciel ?

    Toutes ces questions ce soir resteront sans réponses, car je viens de réaliser que le banc qui me fait face est vide, et que le personnage que je vois, en fait, sortait tout droit de mon imaginaire. Si comme je le croyais, mon double s’était trouvé là, à l’image des arbres j’aurai aperçu son ombre dans laquelle sans aucun doute j’aurai pu lire les réparties aux allusions qui encombrent mon esprit. Toutefois, je devine que je reviendrai me poster derrière ce banc. J’en suis presque certain. Cependant, je comprends à l’instant où mes pensées sont traduites sur le papier que rien ne presse, et que j’ai des années à profiter, au cours desquels les étés seront beaux pour me retrouver assis en ce même endroit. Et qui sait, peut-être aux côtés de l’individu qui se prétend être celui qui vit en moi, et qui me dira, je le suppose, que la vie est merveilleuse. Elle l’est plus encore lorsqu’elle est partagée avec les êtres qui vous sont les plus chers, car ils vous rendent une partie de ce qu’on leur avait donné longtemps avant.
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