• LA COMPLAINTE DE PÊCHEUR

    LA COMPLAINTE DE PÊCHEUR— Dans la douceur du soir, l’homme ne se décidait pas à lancer son tramail dans le milieu du fleuve, et je devinais les raisons qui le faisaient hésiter. Il m’avait si souvent confié qu’il fallait qu’entre lui et l’élément liquide il existe une grande complicité, qu’en cet instant, je soupçonne que la conscience du pêcheur est assaillie de mille questions  et d’autant de prières.

    En d’autres occasions où nous passions du temps à observer le flux d’une rivière qui ne s’épuisait jamais, même au cœur de la saison sèche, il aimait à me dire que celui qui ne respecterait pas les règles imposées par l’esprit divin verrait son filet revenir toujours vide. Nul ne saurait prendre le moindre poisson si dans l’aube naissante il n’est pas venu se recueillir près du lit du « chemin qui coure » sous le ciel et demander pardon à la « mama dilo » pour le dérangement provoqué. On ne l’aperçoit que très peu au cours de notre vie, mais nous sommes persuadés qu’elle est là, toute proche, et que les déesses se servent d’elle pour nous épier en silence. Nous avons appris de nos pères et les leurs auparavant que c’est elle qui régit les eaux de la terre et qu’elle leur permet de mettre à notre disposition les richesses des fonds, et qu’elle nous avertit quand un danger rôde en amont ou en aval. Nous ne pouvons venir que deux fois prélever notre ration journalière.

    La première pêche se fait dans la lumière discrète du matin et la seconde, le soir, juste avant la nuit. Cette heure est de loin la meilleure, car elle ressemble aux gens du village. C’est le moment où ils sentent leur corps se libérer, ainsi que leurs membres se dénouer après qu’ils aient vaincu le jour, que les esprits du fleuve se laissent aller aux confidences dans les criques, ainsi que dans les marais qui ne craignent plus d’être épiés par les âmes qui circulent dans le ciel.

    Je sais, me dit-il encore ; certains prétendront que je suis un rêveur et sans doute également quelqu’un qui a la raison un peu dérangée pour se permettre de parler avec la rivière. Mais il n’en demeure pas moins que je suis celui qui rapporte le plus de poisson ! Je devine aussi que le cours d’eau feint de ne pas m’écouter et s’enfuit en faisant semblant de ne pas m’entendre ni me voir. Cependant, peux-tu m’expliquer les causes pour lesquelles il ralentit sa course lorsque je commence à prier ou lui dire les mots qui encombrent mon cœur ? Je crois qu’il sait qu’un jour je ne serai plus un simple pêcheur, mais un grand musicien qui fera tout pour charmer la « mama dilo » comme on séduit la femme que nos sens convoitent et qui fait couler dans ses yeux des perles pures pareilles à celles qui proviennent de la source et qui remplissent le lit du fleuve sacré.

    Pour plaire aux divinités qui vivent en ces lieux, je chanterai l’amour et la beauté. Dans chaque maille de mon filet, j’accrocherai des messages de paix et de bonheur qui se poseront avec délicatesse dans l’intimité de la lumière déclinante du soir. J’ignore quand cela surviendra, mais un jour le miracle se produira, j’en ai le pressentiment. Mon tramail se transformera en une harpe céleste qui viendra se blottir toute seule contre ma poitrine. Chaque fil deviendra alors une corde et mes doigts courront de l’une à l’autre à la recherche de la plus belle mélodie. Soudain, la romance envahira l’air avant de se poser sur l’onde pour charmer les sirènes qui se presseront de toutes parts pour applaudir la nouvelle complainte du pêcheur.

    Ne m’as-tu jamais dit, l’ami, que la harpe était l’instrument préféré des muses ? Je veux bien admettre que mes prises seront moindres, mais d’avance je sais que le poisson sera plus fin au palais, car c’est en lui, que ce sera réfugiée une part de bonheur. Pour t’être agréable, mon fleuve bien aimé, je serai là, alors que les autres hommes iront rejoindre leur couche avec le fol espoir d’y retrouver un songe abandonné le matin même. Moi, je n’aurai qu’un désir ; celui de te plaire et venir te raconter la dernière complainte.

    Ne souris pas mon ami, même si mon rêve t’apparaît étrange, je reste persuadé qu’un jour, grâce à mon imaginaire les divinités chanteront en chœur les notes si douces que mes doigts inventeront pour elles.

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