• La complainte du naufragé

     

     

    À mon ami Angel, pour qui j’ai un profond respect et aux côtés duquel j’ai marché un temps, mais que je n’ai jamais quitté des yeux, surtout lors de sa traversée du désert.

     

    – Avouerai-je que j’ai connu cette époque de l’existence au cours de laquelle son regard se heurtait à des centaines de panneaux d’interdictions, comme si une main malicieuse les avait plantés à son intention ? Le premier fût, sans nul doute « permis de naître refusé ». Mais comme il était mal rédigé, il est quand même venu parmi les hommes. Oh ! La joie provoquée par son arrivée fut de courte durée, je ne vous le cache pas ! Il fut tour à tour le vilain petit canard, ce chien qui perturbe le jeu de quilles, l’être jamais désiré qui causa la dérive familiale. De tout temps, il est admis que les faibles ont toujours tort. Cependant, ils ignorent ce que ce mot signifie, car du langage, il n’en devine que le mouvement des lèvres lorsqu’elles s’adressent à eux. En conséquence, ne pouvant saisir les paroles formées par la bouche ils osent lever leurs yeux vers ceux qui les fixent ; mais ils ne comprennent pas que les étincelles qu’ils y voient ne sont que les prémices d’une haine qui ira grandissante au fil du temps.

    Indifférence et mépris en tous genres seront la nourriture quotidienne. On n’hésite pas s’il le faut, à renier cet être sur lequel les regards ne cessent de se poser. On n’abat pas l’arbre pour le faire mourir, mais chaque jour on lui arrache un peu plus d’écorce pour l’affaiblir. C’est alors que le petit chétif et mal aimé se retrouve dans la rue, mêlé à la rumeur d’un monde bien trop grand pour lui. Il y navigue de caniveaux en ruisseaux, de houles impressionnantes en mers déchaînées. Tantôt, il est sur la crête écumeuse des vagues, parfois dans des creux si profonds qu’il pense qu’il n’en remontrera jamais.

    Mais le destin veille. Il ne veut pas qu’on lui enlève son jouet ; il est sa propriété, c’est lui qui l’élève et lui insuffle les mauvais côtés de l’existence. Alors s’il fait bien un objet de son naufragé, il ne désire pas pour autant en faire un noyé. Lentement, certes, mais inexorablement, il le pousse vers une Terre ferme, mais loin d’être ressemblante à celle que l’on découvre dans les contes écrits pour les gens heureux. L’homme en perdition n’est pas accueilli par des femmes merveilleuses, parées d’or et de fleurs, se déhanchant au rythme des tambours roulants les mesures comme la mer le fait de ses vagues. Sur cette plage, pas de palmiers élégants qui prêtent leurs longues feuilles souples aux caprices d’une brise tropicale, afin qu’elle y inscrive des musiques métisses et endiablées.

    Sur ce Nouveau Monde, les panneaux d’interdits ont éclos, devançant l’arrivée de l’individu ayant perdu espoir. Sur quelques-uns d’entre eux, on y déchiffre toujours des mots qui ne souhaitent pas la bienvenue. Étrangement, on n’y parle pas de l’enfer ; on devine que c’est précisément de là que vient le personnage qui prétend que lui aussi a droit à sa part de bonheur. Mais il ne se fait pas d’illusion. Il sait parfaitement que ce qui lui revient de l’existence, il devra le payer, et sans doute au prix le plus élevé.

    Alors, se relevant, voilà que le naufragé fait une première tentative. Comme lui, elle sera des plus fragiles, puisqu’occupé qu’il était à lutter pour survivre, il ignorait que le monde est surtout construit sur la perversité, le vice et l’exploitation de l’homme par ses semblables. Cependant, décidé à vivre malgré l’avis des autres, l’individu avance, enjambant les perfidies et les traîtrises, mais chutant parfois, car il est trop faible pour comprendre que l’on ne confie pas ses espérances aux fourbes. Alors, de ce qu’il croyait être des lambeaux de bonheur, soudain, entre deux rêves, il devine que ce n’était que de l’ivresse. Foulé aux pieds, méprisé par le plus grand nombre, montré du doigt, notre naufragé navigue de dérive en dérive. Il ne pensait pas que la société des hommes pût être à ce point ressemblante à l’océan, qui va et vient, tantôt en douceur, souvent en colère. Étrangement, les creux sur Terre sont plus impressionnants que ceux en mer. Quand on y est précipité, on n’y meurt pas. On y souffre toujours plus, car à portée de voix, la foule nous ignore. Nul passant ne voit la main tendue, personne ne surprend le regard voilé par les larmes non de la douleur du corps, mais de celle du cœur et de l’âme.

    Souvent, on entend dire que tout à une fin ; mais de laquelle parle-t-on dans ce cas précis ? De celle du désespoir, de la solitude ? Est-ce du lever d’une aurore nouvelle dont on fait allusion ou de votre disparition une fois pour toutes ?

    Cependant, c’est mal connaître le naufragé. Il s’accroche, encore et toujours. Pour le remercier de son acharnement à vivre, le destin, non parce qu’il a pitié, mais puisqu’il a fréquenté un temps Machiavel, lui permet d’entrouvrir une porte sur la vie. Pénétrant dans celle-ci, notre ami cligne des yeux, car la lumière y est ardente. Les étoiles semblent briller plus fort, les strass et les paillettes sont de couleurs vives. Dans ce monde, soudain, il n’y a plus d’interdits. On vous y accueille avec des airs enjoués. Un seul mot d’ordre est suspendu à toutes les lèvres : qu’importe, le personnage que tu es et d’où tu viens ; abandonne ton corps et ton esprit aux plaisirs, apprends à sourire, enivre-toi de tout ; bois à la source du bien-être, car il est des saisons où elle se tarit. C’est alors que le naufragé ignore qu’il n’a jamais cessé de l’être et pour le rappeler à la raison, la destinée l’entraîne dans le déclin. Elle va jusqu’à provoquer le mariage et lui donner des enfants en lui faisant croire qu’ils peuvent être les arbres qui le tiendront au frais au plus fort de l’été.

    C’est alors que la conscience s’éveille chez notre ami, qui soudain, sous lui, sent la bonne vieille terre sur laquelle il peut enfin poser pied, et mieux, pouvoir, d’une poussée, remonter vers la liberté. Il le devine que ce n’est pas d’ombre, qu’il aura besoin, mais d’un bâton de vieillesse sur lequel s’appuyer. Fort de cette nouvelle pensée sous forme d’espoir, il ne va pas attendre l’âge ingrat pour se servir de cette canne. Mais aussi fort sera son désir de se hisser au soleil, il comprend, hélas, qu’il sera demeuré trop longtemps hors du monde. Dès lors, la solitude devient son refuge, les lèvres se ferment en même temps que les yeux et l’âme demande pardon au cœur de l’avoir fait rêver. De naufragé de la mer, puis des hommes, le voilà maintenant celui du désert qui déroule devant lui ses interminables dunes. Avance, entend-il, escalade, rampe, s’il le faut ! Il s’exécute, car il ne fut jamais celui qui refusa ni désobéit. Et, à son grand étonnement, c’est dans cette immensité sableuse et solitaire que la lumière se fit.

    Oui, il n’y croyait plus que les ténèbres s’éclairciraient ; pourtant, l’aurore brumeuse dessina un jour nouveau, un visage méconnu, mais rassurant. Hélas ! Il comprit à nouveau que cet espoir était posé sur un autre panneau d’interdiction. Le destin continuait son œuvre. Quand on est né pour souffrir, il n’y a pas de raison pour que cela cesse. Cependant, comme il n’était pas défendu de pousser la porte, notre naufragé trouva enfin une main, un regard, et une oreille qui l’attendait. Pourquoi refuserais-je ce mince bonheur, se dit-il ? C’est alors que la vie déroula devant lui, non pas un tapis rutilant, mais une épaisseur de mousse délicate afin que le pas y soit plus confortable.

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