• LA CONJUGAISON DU TEMPS

    — À parcourir mes billets, je me doute que certaines personnes imaginent que mon passé est définitivement ancré à mon présent, comme si ce dernier avait besoin de l’essence des jours anciens pour construire les nouveaux. Rassurez-vous ; si le futur n’ignore rien du jour en cours, alors que par-dessus son épaule il donne l’impression de feuilleter les pages déjà noircies, c’est que le temps qui ne sait faire aucune différence du vécu, associe les souvenirs aux individus, afin de n’en perdre aucun. Nous sommes, que nous le veuillons ou pas, dépendants de notre histoire. Il n’est pas un instant sans que nous ayons besoin de lui, pas un seul moment où nous ne nous reposons pas sur lui, aucun jour qu’il s’invite au balcon de notre mémoire pour y prélever des éléments destinés à  l’enrichir. Il est une expression qui illustre bien mon propos et nous sommes nombreux à l’avoir utilisé, sans pour autant avoir cherché à l’analyser :

    — Avoir les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.  

    — Cette phrase, n’est-elle pas pour nous rappeler que malgré nos désirs et nos espérances, nous sommes à tout jamais englués dans notre créature et que nous pouvons endosser autant de costumes qu’il nous plaira, que nous ne pourrons jamais éliminer celui qui les habille.  C’est un peu comme en nos demeures. Nous pouvons perdre notre temps à aménager, changer la décoration et mille autres détails, jamais nous ne touchons aux fondations ni aux poutres maîtresses.  

    Et puis, savoir mon passé cheminant à deux pas derrière moi ne me gêne nullement. Il ne m’a jamais empêché de regarder droit vers l’horizon. Au contraire, je fus si éloigné parfois que j’aurai pu l’imaginer définitivement oublié. Mais non ; il n’en va pas ainsi dans l’existence des hommes. Celui que je croyais perdu en vérité m’avait devancé et m’attendait patiemment sous un autre ciel. En fait, c’est sans doute étrange, mais notre vie ressemble à la période estivale pendant laquelle chacun quitte sa résidence principale avec la joie au cœur, mais en conservant précieusement la clef de sa demeure enfouie au fond de la poche, la main soigneusement posée dessus, afin qu’elle ne s’égare pas. C’est alors que nous devons admettre que les souvenirs, quels qu’ils soient, ont remplacé le cordon ombilical que l’on s’était empressé de couper à l’instant où nous sommes apparus. Pour ne rien vous cacher, cette analyse me convient parfaitement.  

    Évidemment, me direz-vous, je ne vais pas marquer contre mon camp ! Sans vouloir vous ennuyer avec mon passé, je puis vous dire néanmoins que tous les éléments étaient réunis pour qu’en moi la graine de la haine vienne à germer et grandisse chaque jour davantage. Et bien, il n’en fut rien. Chez moi, ce sentiment fut tellement exsangue et privé d’espérance, qu’il a fini par s’éteindre comme le feu dans l’âtre, lorsque personne ne rajoute une bûche.

    Je compris alors qu’un temps qui me parut horriblement long, ma vie se sentit orpheline, car elle se complaisait à rendre mes pas hésitants. Mais, comme cela se passe quand l’on taille un arbre du verger, à la saison suivante il développe un nouveau rameau et c’est lui qui est chargé de l’évolution du bourgeon qui nous offrira la fleur. Pour notre plaisir, elle se transforme en un fruit délicieux, dont la saveur restera pour toujours dans notre mémoire. À l’instant, je vous disais avoir apprécié sans restriction aucune cette période de vie. Elle participa grandement en s’appliquant à conforter ma construction. Ce n’est que bien plus tard que je compris la raison qui avait fait de moi un être qui ne perdrait pas son temps à pleurer sur lui-même, gaspillant mon énergie, en accusant les uns ou les autres de mon infortune et à déplorer que l’on ait essayé d’enlever radicalement l’espérance de mes songes. Bien avant l’âge dévolu pour un tel état d’esprit, j’ai eu la chance presque insolente de me tourner vers mes semblables.  

    Je me suis mis à aimer le genre humain avec la passion qui me faisait passer le plus clair de mon temps dans la campagne. Le secret s’y trouvait, à l’abri des regards. C’est là que je découvris la chose la plus merveilleuse, alors que si peu de gens avaient osé faire le rapprochement. La nature et les individus avaient un  destin commun, parce que l’une était en quelque sorte la mère de l’autre, et même de tous. Le temps eut la gentillesse de me montrer de nouvelles routes, de celles qui s’éloignent des villages trop possessifs. C’est sur leurs bas côtés que je vis s’épanouir les fleurs de la vie. Il n’y avait plus de doute, je ne pouvais qu’apprécier les jours qui réservaient leur aurore dans l’intimité des brumes. Partout, il y avait des gens à aimer, à aider et à comprendre. En tous lieux, la nature est débordante de bienfaits, et chaque peuple ressemble à son environnement, sans toutefois que cela soit du mimétisme. Chacun conserve ses secrets. Mais je puis vous le dire, sans pour cela n’en révéler aucun :  

    Il n’est aucun jour qui refuse de s’appuyer sur le précédent pour vaincre la nuit.

    Ainsi, le passé vit-il dans l’ombre du présent ; il n’y a qu’à cette place qu’il est bien. Il semble nous dire qu’il ne nous quittera jamais même si nous l’en prions, puisque de toute évidence, il se tient prêt à nous secourir, si par malchance nous venions à faiblir. C’est lui qui nous donne l’élan nécessaire pour aller conquérir les ans qui s’ennuient devant nous. Celui qui nous est réservé, nous avons le devoir de le consommer, car il est assez vaste pour laisser cohabiter toutes les étapes de notre vie afin que nous ne soyons ni nostalgiques ni mélancoliques des unes ou des autres. Et puis j’aime bien dans mon passé, à intervalles réguliers, y retrouver les amis qui ont toujours la main tendue vers nous, avec, nichée dans le creux, une merveilleuse histoire où les temps s’entremêlent.

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    Image du net. « Les temps modernes »  

     

     


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