• LA CUEILLETTE. 2/3

    — Nous n’avons pas comptabilisé le temps qu’il nous fallut pour remonter le fleuve. Fut-il de quinze, vingt ou trente minutes ? Inutile de chercher. Ici, il n’a pas vraiment d’importance. Il se vit pleinement, afin qu’aucune minute n’ait à se plaindre qu’elle fût oubliée ou délaissée au profit d’une autre. Chaque instant est primordial, car il est fait d’enseignements divers, enrichissants les esprits insatiables à engranger les informations nouvelles qui naissent avec chaque aurore. Nous ne serons pas surpris, une fois débarqués, de trouver un jardin pareil à une tête dont le vent se serait amusé à passer son souffle dans les cheveux. De toute façon, à quoi bon planter de façon rigoureuse et ordonnée quelque chose à l’endroit où l’œil avisé comprit au premier regard que le végétal ne s’y sentirait pas à son aise ? La nature a un point commun avec l’homme. Pour grandir dans le bonheur, ce dernier a besoin d’être à l’aise dans la famille qui l’accueille. Il n’y a pas de croissance et il n’y en aura jamais en un lieu stérile. Mis à part le manioc qui forme un carré le plus conséquent, les autres espèces sont disséminées en fonction de leur évolution. Ainsi voit-on de longues lianes s’enroulant autour de pieds de maïs. Ce sont les patates douces ou celles d’ignames jaunes, appelées également indien. Des pieds de calalou poussent ici et là, et sur les zones où les feux furent très importants, se développent des épinards sauvages qui deviennent de véritables arbustes. Juste après la floraison, les graines noires tombent au sol et assurent la reproduction naturelle. On découvre aussi de nombreux bananiers. Il y a les variétés sucrées et celles à cuire pour accompagner toutes les viandes ou les poissons.  

    Selon l’ancienneté de l’exploitation, les fruitiers sont ou non en production. On trouve en bonne place les manguiers, quelques orangers, des papayers et des ananas.

    Il est une culture qui est de la plus grande importance. Presque dans tous les abattis, on y élève le coton. Il est indispensable pour la confection des hamacs et autres parures qui sont revêtus pour les fêtes. Courant sur les troncs noircis, les stolons des melons d’eau se tiennent hors de l’humidité, avant de ramper à nouveau sur le sol dès que les fruits sont suffisamment développés. Il n’est pas rare de trouver une certaine qualité de tabac, quoique les cigarettes aient de plus en plus envahi les communautés.  

    Une grande partie de la journée se passe à désherber à l’aide de la houe. On sarcle, on ratisse, on entasse les feuilles, pour avant de tourner le dos au jardin allumer les feux qui produiront la fumée pour éloigner insectes et rongeurs. Il y a bien entendu de la canne à sucre sur les abattis. On attend rarement qu’elle soit arrivée à maturité pour la couper et la consommer brute, pelée et découpée en petites sections. Le jus sucré est des plus délicieux. Quand sous la surface on y découvre une terre argileuse ressemblant au kaolin, on en rapporte toujours au village. Parmi les femmes, nombreuses sont celles qui sont passées maîtres dans l’art de la poterie.

    Vous le constatez ; rien n’est laissé au hasard. On exploite chaque mètre carré de jardin en fonction de sa qualité. Aux tubercules sont réservés les terrains souples, légers et profonds. Certains fruitiers préféreront des sous-sols plus compacts et les bananiers trouveront leur bonheur en un lieu débarrassé de tous obstacles. Ils possèdent un enracinement un peu fainéant et stoppent immédiatement le développement des radicelles à l’instant où celles-ci rencontrent un problème.   Pour réaliser tous les travaux, il ne fut pas utile d’apprendre durant de longues années. L’enfant dès son plus jeune âge est associé à la vie de la communauté et c’est tout naturellement qu’il participe dès lors que sa robustesse le lui permet. Ensuite, pas besoin de cours du soir ni de rattrapage. Pour être comprise, l’existence ne fait appel qu’au bon sens, à la logique et à une vision parfaite de l’environnement.

    Après avoir rafraîchi certains végétaux, sarclé et prélevé quelques rejets en vue d’une future transplantation, on extrait la quantité nécessaire de tubercules pour faire une nouvelle production de couac ou de galette de cassave. Parce que l’on a pris soin de planter le manioc sur une terre légère, il suffit de tirer sur son tronc pour mettre les racines à l’air. On choisira avec beaucoup d’attention les bâtons les plus vigoureux pour les repiquer à nouveau, après les avoir sectionnés à six ou sept bourgeons. Le temps de transporter la récolte jusqu’à l’embarcation, il sera l’heure de récupérer les plus jeunes enfants qui dormaient dans les hamacs. C’est juste avant le départ que la pêche à la livrée aura lieu, afin de prendre le poisson sans perdre aucun instant. Se laissant porter par le flot, la pirogue s’arrêtera à un ancien emplacement d’abattis, sur lequel le chef de famille avait remarqué quelques grappes de poupougnes  (terme connu dans toute l’Amazonie.) Chez nous, plus couramment désignés sous le nom de parépous ; fruits d’un palmier du même nom, qui commençaient à virer à la belle couleur orangée.  

    Demain, en votre compagnie, si tel est votre désir, nous assisterons à la transformation du manioc en couac et en galettes de cassave. (À suivre).

     

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :